Société

Rachid Santaki : « Aujourd’hui, la République n’est plus dans les quartiers »

Autodidacte, Rachid Santaki porte plusieurs casquettes. Après une expérience comme éducateur sportif à Saint-Denis (93), il fonde le magazine urbain “5Styles” qui rencontre un vif succès. Fort de cette expérience, le Séquano-Dyonisien se lance dans la littérature et publie plusieurs romans noirs. Aujourd’hui, celui qui est parfois surnommé “le Victor Hugo du ghetto tente sa chance comme scénariste. Toujours actif dans les quartiers populaires, le romancier vient de publier avec son ami Brahim Chikhi un court essai intitulé La France de demain – Pour réconcilier république & banlieue” (éditions Wildproject). 

Le Comptoir : Comment est venu le projet du livre La France de demain ?

Rachid Santaki : Vu que je touche un peu à tout, que je fais pas mal de terrain et que je rencontre beaucoup de gens, je me suis dit qu’il serait intéressant de relayer un peu toutes les initiatives et toutes les expériences, qui peuvent être des clés pour faire évoluer certains curseurs. Je me suis dit qu’il serait intéressant de partir sur quatre thèmes : le travail, le territoire, l’école et la religion.

« Aujourd’hui, la République n’est plus dans les quartiers. Il y a une vraie dégradation des services publics. »

Le sous-titre du livre, Réconcilier république & banlieue, suggère une séparation entre les deux. À quoi est-elle due ?

La banlieue a l’impression que l’État doit tout faire pour elle. Il y a une forme de défiance qui est accentuée par l’histoire coloniale, notamment algérienne. Ce que je voulais montrer c’est qu’il existe des gens qui ne se posent pas la question au quotidien et qui sont acteurs. Je voulais donc créer une passerelle avec des personnes qui sont dans l’action et pas forcément dans l’isolement ou le repli. Il y en a d’autres qui sont actifs, mais de façon revancharde. Je voulais casser ce pessimisme. Cette fracture vient d’une incompréhension mutuelle. D’un côté, il y a l’État – je ne parle pas de la communication, mais plutôt des administrations centrales et territoriales –, qui met en place certaines politiques et de l’autre côté, des habitants de banlieue.

Rachid Santaki _ Camille Millerand

© Camille Millerand

Dans votre ouvrage, vous expliquez que les banlieues souffrent plus de l’individualisme que du communautarisme. Pourtant, les questions identitaires et religieuses semblent prendre de plus en plus d’importance…

Aujourd’hui, la République n’est plus dans les quartiers. Il y a une vraie dégradation des services publics. Il suffit d’aller à la Poste située rue de Grenelle à Paris, puis à celle située à rue de la République à Saint-Denis, pour s’en convaincre. Devant la deuxième, en début de mois, il y a beaucoup de monde qui se bouscule dans une atmosphère tendue, parce qu’ils viennent récupérer des aides sociales. Rue de Grenelle, il n’y a personne. On voit bien que les besoins en services publics ne sont pas les mêmes. La République, en quittant ces territoires et en désertant l’école, a laissé le monopole de l’action à ceux présents, ce qui favorise un entre-soi. Ils ne veulent au départ pas mal faire, mais il y a un vrai manque de mixité.

L’école est au centre de l’ouvrage. Compte tenu de l’état dans lequel elle se trouve, peut-elle encore apporter une solution ?

C’est bateau de dire ça, mais la jeunesse, c’est l’avenir. Il faut des enseignants de qualité, qui aiment cela. Il faut mettre de la qualité dans les quartiers. Il faut former une jeunesse curieuse, détachée de l’individualisme et des modèles de la télé-réalité. Il faut rompre avec les valeurs de notre société actuelle, qui veut que tu n’es quelqu’un uniquement si tu as de l’argent. Il faut donner des moyens à l’école. Pourquoi rien ne bouge en banlieue ? Par exemple, si tu prends les DOM, il y a un vrai lobby au niveau des élus. Les politiques savent que si cet électorat-là n’est pas pris en compte, il y aura une sanction dans les urnes. Dans les cités, les gens ne votent pas. Donc, ils n’ont aucun impact. Il y a un aspect politique qui entre en jeu. L’individualisme a des conséquences graves pour les générations qui arrivent, mais aussi pour les seniors, qui sont retraités et isolés.

Le recul de l’instruction, la montée de l’individualisme et du matérialisme sont des traits communs à l’ensemble de la société française. La banlieue est-elle un miroir déformant de la société ?

Non, ce n’est pas un miroir déformant, mais c’est la société. Sauf que c’est avec beaucoup plus d’ampleur, car il n’y a pas de moyens. Aujourd’hui, nous sommes à 10 % de chômage en France, mais dans les quartiers, c’est le double. Chaque problème est multiplié par deux. Les difficultés sont concentrées au sein d’une population hyperdense.

Si l’État et la politique de la ville ont échoué, ne serait-ce pas aux acteurs de la banlieue de reprendre leur combat en main ?

Livre SantakiC’est ce que nous disons dans le livre. Je dis toujours que si tu fais un accident sur le rond-point des Champs-Élysées, niveau responsabilités, c’est 50-50. Dans nos quartiers, nous avons besoin d’acteurs responsables. L’État passe son temps à dire qu’il a injecté de l’argent avec la politique de la ville. Sauf que j’ai eu des discussions avec les différents responsables. Je leur ai reproché d’avoir injecté de l’argent sans réclamer de résultats. Il faut un retour. L’argent doit servir à former des citoyens, des élèves, pas à financer des associations sans rien attendre en retour. La politique de la ville a injecté de l’argent, mais n’a rien fait fabriquer. Il n’y a pas d’élites – et quand je dis “élites” ce n’est pas péjoratif – dans les cités. Et c’est en cela que c’est un échec. Ils annoncent de beaux chiffres et des dispositifs. Mais pour quoi concrètement ? Le souci se trouve là. Mais nous en revenons au problème de l’électorat. La banlieue ne pèse pas !

Vous critiquez le manque d’implication des partis politiques dans les cités. Mais quid du Parti communiste français (PCF) qui est très implanté en Seine-Saint-Denis ?

Le PCF est proche de nous, parce qu’il est constitué de gens qui ont grandi dans les quartiers et qui y sont restés. Certes, des critiques peuvent être formulées, notamment à Saint-Denis. Mais la différence avec le PS, c’est que les communistes, vous les trouvez dans la rue. Vous avez un problème, vous pouvez aller les voir. Ils n’ont pas forcément la solution, mais il y a une proximité et elle est là, la force du PCF. Les banlieues rouges sont nées de là, du fait que le PC a su tisser une toile avec la population et être présent. Maintenant, pour moi, la présence ou la proximité ne sont pas une solution. Ce n’est pas ce qui va faire que des citoyens seront créés. Et le PC défend les gens en difficulté, c’est très bien, mais il faut aussi former les gens à devenir acteurs. Cet aspect est d’ailleurs un peu vieillot et le parti ne se renouvelle pas.

« L’individualisme a des conséquences graves pour les générations qui arrivent, mais aussi pour les seniors, qui sont retraités et isolés. »

D’ailleurs, nous voyons que les banlieues rouges disparaissent peu à peu, au point qu’une partie de la droite UMP et UDI a pris plusieurs villes.

Oui, parce qu’il y a eu cette proximité, mais les jeunes ont évolué. Ils veulent de l’argent et du clientélisme et le PCF ne peut pas répondre à cela. La droite dit : “Tu veux du boulot ? On va te trouver du boulot !” Elle fait des promesses qui ont permis de mobiliser. Mais ce n’est pas l’aspect politique qui joue. C’est un calcul. Et encore une fois, c’est dommage vu qu’on ne forme pas de citoyens et qu’il y a un déséquilibre.

Comment expliquer qu’une partie de l’extrême droite, comme Égalité et réconciliation (E&R), ait une assise dans les quartiers ?

Ils ont fait beaucoup de travail viral et jouent sur la déception des jeunes. Par exemple, j’ai eu une discussion avec un jeune chauffeur de bus très friand d’Alain Soral, E&R, etc. Il me disait que Soral lui a donné envie de lire, ce que personne n’avait fait avant lui, pas même l’école. Je lui ai expliqué que l’école était là pour apprendre à lire et transmettre un savoir afin d’avoir une formation professionnelle. J’ai compris ce jour-là qu’ils ont l’impression que Soral leur apporte la culture. Il les conforte dans l’idée qu’ils sont trahis. Soral sait manier la rhétorique et ils sont séduits par ses beaux discours. Le Front national a une assise à travers ce levier, ainsi que Dieudonné, qui touche différents publics. Il y a eu un gros travail sur le net, un travail de terrain, sans oublier le succès des livres de Kontre-Kulture. Il y a un appareil installé. Il dit à ces jeunes de banlieue que le FN n’est pas raciste, mais juste nationaliste et qu’ils appartiennent aussi à la nation.

Dictée

Dictée des cités à Saint-Denis (93), le 30 mai dernier

Mais il y a également une manière de surfer sur le conflit israélo-palestinien. Est-ce que ce dernier a réussi à créer un “antisémitisme de banlieue” ?

Le problème de ce conflit, c’est qu’on importe un conflit étranger sur notre territoire, avec ce drame pour les enfants et toute l’injustice que l’on sait. On oppose les communautés. Les gens qui se sentent proches d’Israël ont de plus en plus peur, car ils se sentent en danger à cause des jeunes de banlieue. Et certains pro-Palestiniens voient l’injustice qui s’y passe et s’approprient le combat. Il y a des dérives et des tensions, mais elles sont liées à ce conflit. L’antisémitisme c’est délicat, parce que c’est né d’un conflit, qui oppose les gens. Il y a le sionisme, la théorie du complot et plein d’autres trucs qui viennent se greffer à cela. C’est dommage, puisqu’on a des gens qui sont français et qui ne s’écoutent pas. Mais j’observe surtout que les gens qui s’impliquent dans ce conflit ont besoin d’un combat et de donner de leur énergie. On ne peut pas leur reprocher. Le seul reproche que l’on peut faire, c’est d’importer un conflit étranger et d’associer des gens. C’est très délicat et je n’aime pas trop m’exprimer là-dessus. J’aimerais que les gens puissent à nouveau se parler, mais c’est très compliqué. C’est une sphère que je connais, parce que je la vois et que je connais des personnes actives dedans.

« Pour moi, la culture, que ça soit la littérature, le cinéma ou la gastronomie est un prétexte pour que les gens se retrouvent. »

Vous co-animez avec Abdellah Boudour, président de Force des mixités, la Dictée des cités. Comment expliquez-vous le succès qu’elle rencontre ? Quel rôle social joue-t-elle selon vous ?

La Dictée des cités, c’est selon moi un des événements qui réunit des individus de toutes les classes sociales et de diverses origines. Un événement comme cela ne peut que marcher. Le but est de promouvoir l’orthographe et la langue française. Mais pour moi, la culture, que ça soit la littérature, le cinéma ou la gastronomie est un prétexte pour que les gens se retrouvent. On a fait un truc de la langue française, parce qu’on la kiffe tous, que l’on parle en verlan ou que l’on ait un langage châtié. Dans la dictée, il y aussi le côté défi. Mais il n’y a pas de clivage : tu viens faire ta dictée, tu vas parler à des gens que tu ne connais pas et faire connaissance. C’est complètement opposé à ce qui se passe dans notre société et cela répond également à une demande, parce que les gens ont envie de se retrouver.

Par vos romans, espérez-vous d’abord dépeindre la banlieue pour le monde extérieur ou donner goût à la littérature aux jeunes des cités ?

Au départ, je voulais donner goût à la lecture aux jeunes. J’avais envie d’écrire des livres qui auraient la popularité du rap auprès d’eux. J’étais un peu perché. Lire est une activité exigeante et chiante. Ce n’est pas comme regarder un film, tu dois vraiment te mettre en condition. Aujourd’hui, j’essaie juste de faire du roman noir et de m’éclater. Je tente de donner un point de vue ou une fenêtre de tir sur la banlieue, souvent à travers les jeunes. C’est devenu un outil avec lequel je partage et je rencontre des gens.

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