Société

Chronique de la misère ordinaire : Isabelle et l’exploitation sympa

Au rayon des oxymorons de notre postmodernité libérale, voici un cas qui tient presque de l’allégorie vivante. Célèbre designer bruxellois, Karl Nisiak* pratique ce qu’on pourrait appeler l’“exploitation sympa”. C’est en quelque sorte un négrier humaniste, un BHL du design. Les toutous de la journaille le kiffent, comme de bien entendu. Comme disait un film étasunien : « Dans la vie, il y a deux catégories d’homme : ceux qui creusent et ceux qui les regardent. » Mon amie Isabelle, elle a été du côté de ceux qui creusent… et elle a tellement creusé qu’elle aurait bien fini par arriver en Chine.

L’affaire remonte à 2006, m’explique Isabelle. Coup de fil d’un ami qui bosse pour le plus “hype” designer bruxellois, lequel prépare alors une création pour une expo au Carrousel du Louvre : « Il cherche des exécutants, pour un travail long… ça t’intéresse ? ». Évidemment que ça l’intéresse : « J’avais besoin d’argent, vite gagné… » Et puis, il faut bien voir qu’elle ne bosse pas pour n’importe qui. Mais, déjà, ça déraille illu interne 1et son mec doit intervenir : « Comme il ne m’avait pas payée à temps, mon mec l’a empoigné. » La voici payée, mais une perspective de missions ponctuelles se referme. Ce ne sera que partie remise.

C’est en 2010 qu’elle renoue avec le charladandy Karl Nisiak, mettant, cette fois pour de bon, le doigt dans l’engrenage. Elle en prend pour deux ans. Galérienne de la création comme des centaines, des milliers d’intermittents du spectacle et autres créateurs, Isabelle a en plus un autre super pouvoir de la misère : attirer les embrouilles et emmerdements administratifs et financiers, comme un virement de 4000€ de la compagnie d’électricité (Electrabel) effectué par erreur, qu’il lui faut rembourser après que, trop naïve, elle en a dépensé une bonne partie. Poussée par l’urgence de trouver de l’argent et par l’espoir de trouver, dans la nuit de sa galère, l’ascenseur social, Isabelle commence une série de travaux pour le négrier de velours.

Elle en sera pour ses frais, car la gentillesse, la simplicité, ça ne paye pas dans le milieu de requins du star system, du business créatif et des sourires Colgate. Oh, elle n’est pas aveugle, non plus. Elle voit bien défiler les assistants exploités : « Il utilise tout le temps des jeunes qui ont besoin d’argent ; ça lui donne du pouvoir. Il peut jouer avec ce besoin de thunes, pour ne pas payer à sa juste valeur le travail réalisé. Il y a tout le temps plein de jeunes qui tournent : s’ils ne sont pas contents, ils s’en vont. » Du Medef en action. Ça aurait pu lui faire les pieds, la politiser, mais non : Isabelle ne mange pas de ce pain-là, la politique, la lutte sociale, c’est pas son truc. Et avec la galère et une inclination compulsive à créer, elle a d’autres choses auxquelles penser.

« À force de travailler pour lui, elle se fait pote avec le maître, découvre les charmes plus doux de l’exploitation sympa et des libéralités pareilles à celles du seigneur féodal pour ses gueux. »

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Elle est prête à faire des sacrifices, autant pour rembourser sa dette que pour accéder à un peu de reconnaissance. Donc, elle ne renâcle pas à l’effort et tantôt la voilà, pour Nisiak, travaillant sur telle grosse commande d’un bar branché de Bruxelles, tantôt préparant en urgence une grande exposition à Milan. À force de travailler pour lui, elle se fait pote avec le maître, découvre les charmes plus doux de l’exploitation sympa et des libéralités pareilles à celles du seigneur féodal pour ses gueux : « Il est très sympa, très copain-copain ; c’est ça qui est difficile : on ne sait pas sur quel pied danser. Il a ce côté sympa et serviable. Et comme il t’offre une bouteille de vin ou autre chose, tu n’oses rien lui réclamer. »

Bientôt, espérant un peu plus de la part de son sympathique ami et exploiteur, Isabelle lui demande un coup de pouce. « Écoute, je suis au chômage, je n’ai même pas le quota d’heures suffisant pour le statut d’artiste. » Dans sa magnanimité, voici qu’il lui promet de l’aider dans ce sens : « Il me promet des contrats et je commence à y croire davantage. » Elle continuera donc à travailler pour l’honnête patron… « Cette fois, sous contrat, mais au même prix, au revenu minimal. » Au moins a-t-elle une protection sociale.

Mais, après tout, il y a de la lumière en vue : « À plusieurs reprises, il me promet un autre statut, de gagner un concours. » Or, à l’été 2010, le voici président du jury d’un grand concours national d’art contemporain. « Ayant commencé à voir mes projets et étant président, il m’annonce qu’il m’aidera à gagner » – un geste de favoritisme guère fairplay ni légal, mais il y a des gens pour qui les lois et règlements n’ont pas d’importance. Au demeurant, ce ne serait qu’un juste retour pour Isabelle et elle ne va pas s’en plaindre. Sauf que, pas de bol pour elle, sur les nombreux jurys présents, elle tombe sur celui dont il est membre… et il gâche tout, naïvement, en la reconnaissant : « Oh, Isabelle ! » Évidemment, les autres jurés rejettent la candidate, pour ne pas avaliser un cas de favoritisme. À la frustration, à la colère, s’ajoute l’obligation de faire l’aller-retour pour récupérer son œuvre, alors qu’elle est fauchée comme les blés. Isabelle est accablée : « Il m’a pris toute mon énergie. »

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Affligée d’une estime de soi inversement symétrique à l’ego démesuré du capricieux enfant-roi, la voilà enfoncée dans une relation sans issue, espérant des perspectives professionnelles qu’il ne lui ouvrira jamais, devant se satisfaire de miettes. Ainsi, quand l’honnête patron qui désormais la salarie s’effare de payer des “charges” (« Tu as vu tout ce que je paye pour toi ? Tu me coûtes cher ! »), elle se sent son obligée.

Si bien que, avec en plus l’obligation de rembourser sa dette auprès d’Electrabel, Isabelle plie une fois de plus lorsqu’il lui demande “amicalement” d’endosser une amende pour excès de vitesse (240km/h !). Pour se rendre au procès (à 65 km de chez elle) où elle doit mentir au jury, baisser les yeux, se faire réprimander par la loi pour quelque chose qu’elle n’a pas fait, elle doit conduire de nuit, sur une route verglacée. Puis, sanctionnée, la voilà condamnée à prendre les transports en commun pendant des semaines, quémandant à l’ingrat le remboursement de ses tickets, ce à quoi il rechigne.

Mais elle s’opiniâtre et continue à espérer un peu de gratitude, un juste retour, une reconnaissance de l’amical patron. Elle aimerait bien exposer ses travaux d’artiste, de créatrice tous azimuts : « En général, quand tu es un grand designer, tu sais aiguiller les gens », s’imagine-t-elle encore, comme prisonnière d’une rêverie… et de la dèche qui pousse à accepter tout ce qui tombe, même si ça tombe comme une drache sévère plutôt que comme un jackpot. « Propose-moi des trucs et on verra ce qu’on peut faire », répond le vautour. Ayant exposé son projet, Isabelle gagne alors en valeur pour lui : le rapace en costard comprend que, sous sa bonhomie sans faux-semblants, elle a des idées et une réelle capacité créative.

« Parfois, je me levais à 4 heures du matin pour telle course sur un marché, parfois je travaillais jusqu’à 23 heures. Tout ça au même tarif : zéro. »

Et la voilà regonflée d’espoir lorsqu’il lui donne carte blanche pour un dîner mondain : elle conçoit une mise en scène surréaliste et s’engage, de février à avril 2011, dans d’intenses préparatifs. « “C’est le moment ! Ça peut être une chouette piste”, je me disais alors. Ça m’emballait à mort, ce projet, et lui aussi était super emballé. On ne fait pas de contrat, on ne définit pas de prix. Il n’y a pas d’horaires. Le principe c’était : “Je t’appelle, tu viens, on réfléchit”. » Durant deux mois, pour les tests, la fabrication de moules et tout le reste, c’est Isabelle qui dépense et se dépense sans compter : ni l’argent, ni le temps, ni l’énergie. Qui n’a jamais connu l’ivresse de la mise en œuvre, le plaisir de créer de ses mains, d’expérimenter et d’oublier tout le reste, se consternera de ce qui apparaît comme de la naïveté. Mais, quand on est une artiste abonnée à la précarité, à être traitée comme de la main-d’œuvre corvéable par les institutions culturelles et les personnalités de l’art, et qu’apparaît l’opportunité de collaborer avec une personne reconnue du milieu du design, il n’est pas si aisé de refuser une opportunité. On se raccroche à des espoirs qui, pour les autres, paraissent absurdes.

« Parfois, je me levais à 4 heures du matin pour telle course sur un marché, parfois je travaillais jusqu’à 23 heures. Tout ça au même tarif : zéro. » Après tout, Karl est un pote ; pourquoi irait-il la bananer ? C’est vrai, quoi : on donnerait le bon Dieu sans confession à ce “designer dandy” adoré de la presse locale et pour qui le “rêve de bonheur”, c’est d’“aider les enfants orphelins” et qui a même créé une association caritative avec des amis. Et puis, après tout, n’a-t-il pas fait sa réputation en détournant des objets et matériaux usuels de leur usage initial, en faisant de l’art “recycled” ? Un patron éco-reponsable, ça serait carrément “Grenelle s’il était français. Il ne peut pas être un mauvais gars.

Deux mois plus tard, les belles gens de Bruxelles et d’ailleurs sont réunies à la table de Karl le féodal. Des vedettes de télé, des artistes, une ministre de la Culture, etc. Le gratin de la bourgeoisie. Pour l’occasion, à cours de valetaille, l’homme lui demande un service – et la voici serveuse. De conceptrice du dîner, la voici soubrette. Cela n’empêchera toutefois pas que le patron d’Hermès vienne lui serrer la main. « On discute : “Ah ! Vous réalisez des dîners ! Mais ça m’intéresse !” » Une perspective de reconnaissance s’ouvrirait-elle ? « Je troque des bouteilles de sève de bouleau contre un foulard Hermès. Il s’intéresse à moi ! Mais là, Karl arrive : “C’est mon assistante, elle doit travailler” » et Isabelle est écartée, renvoyée au rang subalterne d’où elle n’aurait jamais dû s’élever.

Outré, le négrier conclut : « Quoi que tu fasses, tu seras toujours payée 10€ de l’heure. Ici, le créateur c’est moi. »

Sur le plan de la reconnaissance, donc, c’est un bide. Et concernant la rémunération pour ces deux mois de recherches et d’efforts ? Isabelle se souvient : « Il est au téléphone, je suis en train de récurer, après le dîner. Il me dit : “200€, c’est bon ?” » Assommée, elle n’a pas l’esprit à réagir. Lui est dans la précipitation. Elle augmente tout de même le montant. Outré, le négrier conclut : « Quoi que tu fasses, tu seras toujours payée 10 € de l’heure. Ici, le créateur c’est moi. » Mais, dans un élan de générosité, il finit par lui offrir 400€, en comptant les heures de présence lors de l’événement… Mais rien, évidemment, des trois mois de préparatifs.

Le problème avec les gens simples, qui ont du cœur, de la générosité, c’est de n’être pas capables de comprendre l’âme sordide des rapaces, de ne pas comprendre que ceux qui ont tout n’en ont jamais assez, de ne pas comprendre que sa propriété à lui en particulier, c’est le vol de ses talents à elle. Alors elle s’imagine qu’il finira bien par l’aider… et continue à accepter d’autres missions collectives, comme un nouveau dîner mondain, caritatif cette fois (il s’agit de rassembler des fonds pour l’association de soutien aux enfants orphelins), cette installation à l’été 2011 au Palais de Justice, payée 8 h pour 14 h de travail par jour… En septembre 2011, lorsqu’elle trouve l’opportunité d’exposer ses peintures, elle demande à l’“ami” Karl de lui payer en cadres ce qu’il lui devait après l’affaire de l’excès de vitesse : « Tu es dure en affaires ! », s’exclame-t-il, complexe de l’enfant gâté à qui tout est dû et qui ne doit rien à personne. C’est pourtant « beaucoup moins que le double de l’amende ». Il propose 120 € ; elle exige au minimum 250€, « que tu me payes mes frais ». Mais là encore, elle s’affronte au grand seigneur : « Tu as toujours l’impression de quémander quand tu lui demandes ce qu’il t’a promis. »

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Un peu plus tard, il lui demande des idées pour un projet de vitrine pour Hermès. Là encore, l’espoir d’un peu de reconnaissance… et surtout de 3000 € pour un travail de trois jours, motive Isabelle. Mais, lorsqu’il voit son projet, il le rejette : « C’est pas mon style, mais c’est pas mal. » En fait, il lui vole son idée et l’adapte… et assume : « Je reprends ton idée, c’est moi le créateur ; je te paye 10€ de l’heure pour exécuter ma nouvelle idée d’après la tienne ». Isabelle craque et pleure devant son “ami : « Je comprends pas… J’ai 35 balais, je tourne en rond avec toi. Je ne demande pas grand chose : je veux juste être exposée. Je suis une fille simple, une fille de la campagne. » Elle trouve en lui l’ami idéal, qui ne lui dit pas les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux, mais plutôt : « J’admire ton acharnement. Mais, tu sais que je pourrais te demander de l’argent pour le temps que tu me prends à discuter avec moi ? » Et quand elle lui demande seulement de l’aider un peu et de payer ce qu’il lui doit, il récite la chanson favorite des négriers du XXIe siècle : « J’ai pas d’argent, c’est la crise ! »

Je repense à l’une de ces discussions où ma colère s’enflamma. J’y incitais Isabelle à se révolter, à se renseigner auprès de conseillers juridiques (impossible : elle a acceptée d’être payée au black pendant des mois, en plus de toucher des allocs chômage, tellement elle était à la dèche), à trouver des solutions, à tendre des pièges – mais l’homme n’est pas idiot et ne laisse aucune trace, ni par SMS, ni par courriel, témoignant du travail clandestin dont il a fait sa spécialité. Que faire, dès lors ? « Pourquoi ne pas le dénoncer à l’inspection du travail ?« , proposai-je. Et l’on apprend qu’une loi est passée, selon laquelle l’agent, préalablement à toute visite d’inspection, doit aviser la société par téléphone. Ô splendeur du néolibéralisme ! Ô privilèges des exploiteurs ! Ô code du travail que l’on déchire morceau après morceau…

Nos Desserts :

Illustrations : Héloïse Goude

* Seuls les noms et prénoms des protagonistes ont été modifiés.

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