Société

Lifting : et la mort n’aura pas d’empire

Vedettes de la télévision, que l’alibi soit “politique” ou de divertissement, ils sont de plus en plus à porter par le monde leur tronche taillée au bistouri et gonflée de botox. Faces glaciales de mort et de (chirurgie) plastique, les Barbie et Ken du Spectacle généralisé, qu’ils s’appellent Angelina Jolie, Mitt Romney, Silvio Berlusconi, Yamina Benguigui, Rudolph Giuliani ou Carla Bruni, sont à l’avant-garde du pire. Ils annoncent un monde où les Icare aux ailes de fric et de vanité, prophètes de la post-humanité, se sépareront du règne humain, dominant une masse de personnes plus modestes et résignées aux limites que la biologie assigne à l’existence humaine. Une humanité planquée derrière une face sans visage, derrière un maquillage affirmant le refus de la vulnérabilité, le refus de l’être, le refus de l’éthique et, en dernière analyse, celui des limites.
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“Le vieillissement, my dear ? It’s so passé !”

Souvenir du Dark Shadows de Tim Burton. Soudaine apparition, effrayante, d’Elizabeth Collins. Effrayante, non pour le personnage lui-même, mais par la monstruosité de revenante de l’actrice qui l’incarne ; ce visage lissé, sans émotion et presque sans vie, émergeant des eaux noires de la mémoire comme un zombie de film d’épouvante jaillissant de la nuit. “Foutreciel ! Mais c’est… Michelle Pfeiffer !” Le choc. Une tronche irréelle, tirée à quatre épingles, une gueule de plastique fondu. Inutile de rêver aux fantômes, inexpressifs et glaciaux, puisqu’ils sont parmi nous. Ce sont les liftés et les botoxés.

Et, comme des zombies, leur nombre croît rapidement. Depuis les années 2000, à Hollywood, le phénomène a pris une envergure telle qu’il est presque devenu la norme. Il devient normal de voir dans les films des gueules de plastique tenant autant de la poupée Made in China que de l’humain, de voir parader aux tribunes politiques des faces caoutchouteuses où la seule ride, en fait un sourire, évoque autant la pub Colgate que la hyène. Et c’est sans parler de ces presque-rien de présentateurs de JT aux tronches de Playmobil interchangeables.

“Forever, I want to be forever young”

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Sous cette face, gît le souvenir d’un visage humain

Cela se veut beau, jeune à jamais, forever young, jetant à la face du monde une face que ne modèlent plus les mouvements de l’âme. Une face sans histoire, sans trace et sans mémoire. Négation du temps, de la mort, du passé en tant qu’ils sont richesse. Refus de ce qu’une beauté puisse exister hors du lisse, hors de la jeunesse, donc de ce qui n’a – le plus souvent – ni mémoire ni passé.

Ils s’efforcent à gommer les traces de l’âge, tout comme l’empire d’Images – où l’Orgueil ne se couche jamais, et dont ils sont les produits – cache les vieux, les mourants, les malades, les fragiles, les vulnérables, les marqués-par-la-vie. Ne montrez pas de prolétaires et de sans-dents, pas de vieux, pas de varices et pas de cernes : cela rappellerait cette chose imparfaite qu’on appelle “la vie” ! Et, in petto, du matin au soir ils psalmodient : “Donnez-nous du théâtre, des masques et cette ivresse de déclarations et de reparties, de mouvements, de dîners, de débats spectaculaires – qu’enfin la vie s’extirpe de sa gangue de pus, organique et chthonienne – et pourvu que jamais les pourrissements de la vie, la vraie, ne viennent taler les fruits de nos bombances !”

En ces temps de jeunisme forcené, le lyrisme de l’âge vert, son emportement, ses excès, son péremptoire, sont sur-valorisés ; tandis qu’à l’autre pôle de l’existence, le vieillissement, la mort, sont occultés comme une honte, comme une anomalie, relégués dans l’ombre et le hors-champ social. Comment peut-on oublier les quelque 15 000 morts de l’été 2003, en majorité des vieux clamecés dans une indifférence qui devrait nous rester sur la conscience comme l’indigestion travaille les tripes ?

Des Barbie, des Ken et des 90D à la chaîne

Ce monde politico-médiatique est empire du mirage et du faux. Monde aussi réel que celui de ces séries étasuniennes où rien, de la peinture murale d’une fraîcheur insolente jusqu’aux fleurs en plastique à la rigidité artificielle, ne ressemble à la vie, mais a plutôt l’allure d’un crachat coloré à la face des nuls, des perdants, des gros, des moches, des sales pauvres.

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“Eh bien, merci Barbie Sexagénaire, on vous rappellera” (pas)

La cohorte des liftés, a – ou croit avoir – les moyens de refuser la fatalité de la biologie et du vieillissement (« Pay your surgeon very well to break the spell of aging », chantait Anthony Kiedis, des Red Hot Chili Peppers). Et les voilà qui, un à un, s’en vont gommer traces, fêlures, failles : toute la mémoire d’une vie qui, de ridules en rides, modèle le visage. Ce refus de la vulnérabilité est effacement du visage, de cette « nudité qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, la mort, dissimulée dans son être » (Emmanuel Lévinas). Le visage se fait une tromperie, un masque vénitien figé pour le carnaval de vanités et de mensonges du Spectacle.

Et derrière ces avant-gardistes de l’immonde, c’est toute une armée de petits crétins du monde entier qui à leur suite se précipite, abêtie par l’ordurier déversement télévisuel, comme l’âne derrière l’illusoire carotte qu’il n’attrapera jamais. Telle sotte veut se faire transformer en Britney Spears, telles autres voudront ressembler à Angelina Jolie, Jessica Rabbit ou… Barbie (sic/k). Il n’importe pas de devenir soi, selon l’adage nietzschéen. Ce qui importe, c’est d’apparaître autre, de se déguiser. Traitons le paraître en pare-être, un pare-choc de l’être, protégeant le for(t) intérieur où se tient l’être, tremblant et assiégé, à claquemur, pour n’être surtout pas vulnérable ni bouleversé, ni touché par l’Autre, ni par les cahots de l’existence. Que règne la fausseté, au bal masqué de la vie.

Être ou ne pas être ?

Surtout, ne pas être, jamais. Refuser son visage en tant qu’il est la fleur vivante dont les racines plongent dans le terreau de l’âme ; refuser le visage, que modèlent l’existence, ses ivresses et ses tourments. Effacer les cernes de trop de nuits d’amour ou d’inquiétudes dévorantes. Effacer les ridules de trop de sourires et d’avoir trop embrassé la vie. Au lieu de tout cela, incarner une surface sans profondeur, se fondre dans un masque, taire l’être, le dissoudre dans une apparence falote, évanescente comme un hologramme. A-t-on jamais vu à travers l’histoire des individus ambitionner de n’être qu’image ?

Comme ils s’abîment dans leur image, puisqu’ils n’ont rien d’autre ! Ô image, ô masquillage, extension de leur nombril, ombilic des limbes où va se perdre l’ego malade et apleutri. Mais ce n’est pas l’amour de soi qu’il y a là, non, ce n’est pas un narcissisme. C’est la haine de soi, de son reflet, de son être tout entier. C’est la haine de la biologie et des limites assignées par la nature.

C’est un refus de se reconnaître dans son imperfection, de voir de la beauté dans ce qui n’est pas semblable aux poupées sans âme des publicités photoshopées et de la télévision. Et le fond de l’affaire, c’est le refus d’être vulnérable, le refus d’être humain, limité, dépendant d’autrui, exposé et fragile – ce qui seul permet d’aimer, de n’être pas une monade fermée sur elle-même, mais un être pareil à un maillon dans la chaîne sociale de l’humanité. Ce rêve de beauté est immonde, et marque la mort de l’individualité, mort de l’être social. N’importe si les starlettes politiques, cinématographiques ou télévisuelles sacrifient au bistouri sur le conseil méphistophélique de tel “conseiller image” ou de tel manager. Le fait est qu’elles y consentent.

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“Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de Botox”

Le corps, un produit comme un autre

À quoi ressemblent ces histrions de la politique, du cinéma ou de la déchetterie télévisuelle, aux mimiques si pareilles, aux gueules de bagnole tunée ? Ils s’approchent de ces visages sans personnalité des Barbie et des Ken, des présentateurs de chaîne de JT élevés en batterie au CSJ puis à LCI (ô poésie des sigles), des produits à la chaîne. Car voilà de quoi il s’agit : le corps lui-même est un produit de consommation et de marquettingue comme un autre, que le prétexte soit “politique” (Mitt Romney, Ségolène Royal, Sarah Palin, Jean-Marie Copé, etc.) ou bien pornographique (90D à la chaîne, lèvres de coin-coin, nez grec…). Cette beauté-là n’est que la lisse laideur de visages inexpressifs, à peu près égaux aux camelotes chinoises de plastoc, qui amusent, puis se jettent et qui s’oublient.

Produit commercial et publicité mensongère, le corps et le visage sont arborés afin d’être capables de “se vendre”, comme une putain du Spectacle généralisé. Quelle plus belle démonstration d’adhésion à la superstitieuse foutaise qui fait de chaque individu à la fois la marchandise et le marchand – du spectacle, du travail, du vote, de la pignole, n’importe : le Marché est partout. Surfaces pures, le corps et le visage sont rejetés loin devant l’âme, dissociés de celle-ci autant que possible, exposés, exhibés – et flottent comme un cadavre à la surface des eaux de l’être. Ces faces vivent dans un monde d’images irréel, non-biologique et comme autonome, de même que le soi-disant “art” contemporain autoréférentiel, de même que la haute finance flottant dans le ciel des abstractions, de même que les médias devenus un cirque presque totalement refermé sur lui-même, etc.

« Je suis heureux d’acclamer un peintre qui ait éprouvé, ainsi que moi, l’impérieux dégoût des mannequins, aux seins mesurés et roses, aux ventres courts et durs, des mannequins pesés par un soi-disant bon goût, dessinés suivant des recettes apprises dans la copie des plâtres. Ah ! La femme nue ! – qui l’a peinte superbe et réelle, sans arrangements prémédités, sans falsifications et de traits et de chairs ? »
Joris-Karl Huysmans, louant Gauguin dans « L’Art moderne » (1883)

Tout ceci dit encore combien se répand, comme une odeur de pet dans un dortoir d’adolescents, ce rêve dans l’air du temps, cette espérance d’une post-humanité. Ce symptôme de la chirurgie plastique, envisagé sous l’angle de l’effacement du passé et du temps, se trouve à la confluence du mythe de l’auto-engendrement, de l’absence de déterminismes (self-made man) et des délires technoscientistes hérités du XIXe siècle. Pour ces derniers, la nature, au fond, n’est pas un mystère déchiffrable mais un obstacle que la civilisation doit surmonter, sinon détruire, pour lui substituer ses constructions artificieuses.

Victor Frankenstein, délivre-nous du mal d’être humain

S’avancera bien, tôt ou tard, quelque Victor Frankenstein, qui offrira à ces fous de pouvoir d’enfin cesser de chier – et, partant, de se rattacher à l’espèce humaine (c’est-à-dire au règne animal) – ; de s’arracher aux lois de la biologie qui, par la merde, acculent à l’humilité d’être humain, à ce tragique entre-deux, cet entresol où, à mi-chemin de la bête et du dieu, se joue notre existence, sublime et grotesque.

Ces demi-dieux sans bravoure ni hauteur, les “people” – et autres politicons, dictateurs et oligarques, rêvant, après avoir triomphé des frontières géographiques et morales, d’en faire autant avec celles de la biologie et des caprices de la matière – finiront bien un jour par n’en plus pouvoir de poser leur héroïque séant et de pousser. D’ailleurs, au fond, qui imagine encore la hideuse Angelina Jolie chier ? Nous verrons se multiplier ces hordes de faces qui effacent le visage, ces masquillés cachant la hideur de leur âme qui menaçait de déformer leur visage et les trahir, et qui pourront tranquillement jouer à cash-cash avec le suffrage de citoyens toujours plus décontenancés et ahuris.

Gare à vous ! La foule des liftés inexpressifs arrive ! Tremblez, hommes et femmes de l’ère biologique : vos rides vous condamnent !

Tous ces Icare veulent s’envoler loin du sol, vers des éthers où la vie serait légère, loin du Minotaure qui leur renvoie ce reflet, qui les répugne, de leur condition imparfaite et amputée de mi-bête et mi-dieu. Verra-t-on un jour fondre leurs ailes au soleil de la vanité et pleuvoir cette cohorte de fous ?

En attendant, derrière le fracas de la ville et des médias criards, si vous tendez l’oreille, vous entendrez leurs incantations de Sabbat noir, quand au soir ils psalmodient : “Sur cette autoroute vers la riante posthumanité, finissons-en une fois pour toute avec la nature, avec ces billevesées d’une biologie immaîtrisée, et que le divin génie de l’Homme écrase enfin le mirage d’une divine Création. Le monde pourra alors enfin se diviser entre nous, surhommes posthumains vivant 200 ans, et ces sales pauvres, esclaves et serfs arriérés voués à nous servir”.

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