Politique

L’économie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux économistes

À l’heure où Bernard Arnault, l’entrepreneur préféré des Français, nous explique que les emplois publics ne sont pas des vrais emplois, sans que cela suscite la moindre réaction, on se dit que le catéchisme néolibéral a finalement fini par s’imposer dans les esprits. Il y a un mois, au Comptoir nous rendions hommage à Bernard Maris, tué lors des attentats de “Charlie Hebdo” en janvier, qui a milité toute sa vie pour une autre économie, plus humaine et davantage ouverte aux autres sciences sociales. Mais en France, comme partout dans le monde, la science économique et son enseignement restent confisqués par un courant dominant : celui de l’économie “mainstream”, qui fait la pluie et le beau temps. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que nos politiques continuent de nous expliquer, après Thatcher, qu’il n’y a pas d’alternative.

Une pensée économique unique au service du néolibéralisme

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Michel Godet, économiste habitué de C’est dans l’air pour prêcher la baisse du Smic et la fin des 35 heures.

Quiconque s’est déjà infligé plusieurs numéros de C’est dans l’air sait qu’on a moins de chances d’y entendre des appels au contrôle des banques et à la lutte contre l’exil fiscal que des prêches pour la privatisation, la réduction du nombre de fonctionnaires, la baisse des prestations sociales, du coût du travail ou, pour les plus téméraires, la suppression du Smic et du CDI. Dans un manifeste rédigé dans le cadre de l’Association française d’économie politique, intitulé À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ?, les auteurs expliquent que ces idées sont surreprésentées à cause du monopole qu’occupent les tenants de l’économie dominante au niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les économistes critiques ou hétérodoxes représentaient, pour la période 2005-2011, seulement 5% des professeurs d’université recrutés. Or, les professeurs d’université sont ceux qui dirigent les masters, les équipes de recherche, encadrent les thèses, président les comités scientifiques des revues et sélectionnent leurs collègues. C’est le vivier des professeurs qui permet, ou non, le renouvellement des enseignants chercheurs. Dans ces conditions, on comprend bien que le non-remplacement des économistes hétérodoxes constitue, à terme, un moyen de faire disparaître un courant de pensée favorable à une meilleure régulation de l’économie. Dès 1992, une pétition signée par 44 économistes célèbres dans l’American Economic Review s’inquiétait de ce monopole sur la science économique, avant que la contestation ne se développe au niveau des étudiants.

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Débat organisé par le Bureau des étudiants ESPO pour s’interroger sur l’absence de pluralisme économique à l’université.

En juin 2000, Autisme-économie prône une réforme de l’enseignement de l’économie mais leur revendication ne débouche sur rien. Le mouvement est relancé en 2014 avec l’Initiative internationale des étudiants pour le pluralisme en économie, mais reste toujours sans réponse. Au contraire, le formatage ne cesse de se renforcer et s’étend même, à partir de 2010, au secondaire. Les nouveaux programmes de science économique et sociale au lycée mettent fin à une tradition qui inscrivait l’économie dans l’histoire et le social, au motif de s’aligner sur le l’université. C’est la disparition d’une approche à la fois pluraliste et pédagogique de l’économie, qui avait fait ses preuves et était appréciée par les lycéens.

Les faux espoirs d’un renouveau de la pensée économique

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Pétition pour une économie pluraliste, portée par l’Afep.

Devant la crise financière de 2008 que les économistes mainstream n’avaient pas vue venir, les appels en faveur d’un renouveau de la pensée économique se multiplient. La thèse de l’autorégulation des marchés en prend un sérieux coup, au point que certains journaux évoquent même un retour à Keynes et à Marx. Il semble de plus en plus évident que la science économique n’est pas une science. C’est dans ce contexte qu’est créée, en 2009, l’Association française d’économie politique (Afep, une association professionnelle qui milite pour la défense du pluralisme en économie). Aujourd’hui, elle réunit plus de 500 économistes sur un total de 1 800 dans l’ensemble de la discipline.

« L’approche standard a l’apparence de la science en raison de son aptitude à produire des prédictions précaires à partir d’un petit nombre d’axiomes. Mais seulement l’apparence puisque ces prédictions sont pour la plupart fausses. » John Kay, économiste.

Dans le système actuel, quelqu’un qui souhaiterait obtenir un poste d’économiste est obligé de publier dans lesvallaud-belkacem-fioraso revues les plus prestigieuses, qui sont curieusement celles qui véhiculent la pensée libérale dominante. L’Afep demande donc à ce que soit créée, à côté de la section de “science économique”, une deuxième section “Économie et société”, ouverte à tous les chercheurs en sciences sociales travaillant sur l’économie et qui se reconnaîtraient dans ce projet pluraliste. En 2013, le congrès international de l’Afep réunit 650 participants de 49 pays, en collaboration avec deux organisations scientifiques internationales. La création de cette nouvelle section fait l’objet d’un appel dans Le Monde, soutenu par 300 enseignants-chercheurs actuellement en poste. Après des discussions, des représentants de la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, et de la secrétaire d’État chargée de l’Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, annoncent officiellement la création d’une nouvelle section qui sera intitulée “Institutions, économie, territoire et société”.

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Jean Tirole, prix Nobel d’économie, gardien de la pensée dominante.

Le sang du président de la section “Science économique” ne fait qu’un tour et celui-ci menace de provoquer une démission collective avec ses collègues, en cas d’adoption du décret. Toute discussion semble impossible : « Débattre avec un membre de l’Afep ne ferait que contribuer à ternir encore plus l’image de la discipline », souligne-t-il. Un président d’université se lâche également en ajoutant que « la ministre s’est fait rouler par les gauchistes ». Bonne ambiance… Jean Tirole, le prix Nobel d’économie tant célébré par nos médias, fait également tout pour que cette deuxième section ne voit pas le jour. Voir un libéral, pourtant habitué à prêcher la concurrence, demander à l’État de maintenir sa position de monopole sur le débat économique, a tout de même quelque chose de cocasse ! Il faut préciser que le manifeste de l’Afep pour une économie pluraliste est soutenu par des chercheurs du monde entier, économistes ou non, parmi lesquels James Galbraith, Steve Keen, Ha-Joon Chang, Alain Supiot, Edgar Morin, Marcel Gauchet, Bernard Friot, Alain Caillé, André Orléan, Frédéric Lordon, Gaël Giraud, Michel Aglietta, Robert Boyer, Benjamin Coriat et tant d’autres. Toujours est-il que la “gauche” de gouvernement fait marche arrière et renonce au pluralisme économique.

Le pluralisme économique : un besoin vital dans une société qui se dit démocratique

D’aucuns pourraient se dire que tous ces débats économiques sont surtout des questions abstraites d’intellectuels, bien éloignées de ce que vit la population. Il n’y a rien de plus faux car ce sont les citoyens de base qui paient directement les conséquences des choix politiques qui découlent de cette pensée unique en matière économique. Les fermetures d’usines, l’augmentation du chômage, le travail de nuit, la baisse du niveau de vie, la dégradation de l’hôpital ou les fermetures d’écoles sont des choses extrêmement concrHEXA_56b73324ee3dc_1454846821ètes qui s’expliquent par l’idée fausse qu’il n’y aurait qu’une seule politique possible. Le b.a.-ba de la démocratie est pourtant que l’intérêt collectif se construit dans la confrontation des opinions. Dans Les économistes contre la démocratie, Jacques Sapir a très bien montré comment une partie des économistes mainstreams, parce qu’ils conçoivent leur discipline comme une science dure, cherchent à remplacer la politique par l’économie. Tout est fait pour rendre l’économie obscure afin que les gens ordinaires s’en détournent et s’en remettent aux spécialistes – ces fameux “experts” qui nous ont plongés dans le chômage de masse, créé une monnaie unique qui ne marche pas et n’ont pas prévu la crise de 2008. Les dangers de la spéculation financière, dont témoigne la crise de l’euro, sont pourtant connus depuis Marx et Keynes.

« Les économistes sont présentement au volant de notre société, alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière », John Maynard Keynes.

Contre l’économie dominante, il existe une autre conception de l’économie, plus humaine, en prise avec son contexte historique, politique, culturel, et pleinement ancrée dans les sciences sociales. Dans cette perspective, la défense du pluralisme économique constitue un moyen de rouvrir le champ des possibles pour trouver une alternative au capitalisme libéral de notre époque.

Nos Desserts :

3 réponses »

  1. A la domination, très bien décrite ici, qu’exerce au sein de la discipline une pensée unique et autiste, s’ajoute la prétention de ces économistes à classer leur discipline dans la catégorie des « sciences exactes ». Prétention qui relève de l’imposture pure et simple. Elle infuse toutefois dans la société, les médias et le monde politique, tous soumis à l’illusion contemporaine de la maîtrise par les nombres. La parole d’expert autoproclamé dédouane et déresponsabilise pendant que le fantasme scientiste agit comme narcotique.
    « Mais puisqu’on vous dit qu’il n’y a pas d’alternative ! »

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

    • L’économie est une discipline imprégnée de valeur et étroitement liée aux options politiques de ses praticiens. Le fait économique n’est rien d’autre qu’un fait social. Il déborde sur notre culture tout entière et jette les ponts sur une réflexion multidisciplinaire : historique, philosophique, anthropologique autant qu’économique. Même si, en tant que sciences sociales, elles ont toutes la même intelligibilité, en raison de leur profonde unité conceptuelle.

  2. Le livre de Bernard Maris est très très bon sur ce sujet. J’ai retenu quelques passages sur les statistiques sur lesquelles s’appuient beaucoup les défendeurs de la théorie qui dit que l’économie est une science dure (ça le fait mieux avec des chiffres et des lois mathématiques):
    « Les
    statisticiens ne décrivent pas le réel, ils le fabriquent, ce qui est différent. Ainsi, ils appellent un jour un
    pauvre un « pauvre », le lendemain un « chômeur », le surlendemain un « handicapé du travail ».
    C’est ainsi qu’ils construisent la société en la quadrillant et en la normant. Mais, finalement, ils ne disent
    pas plus que: « Demain sera en gros comme hier, si aucun événement incongru majeur n’a lieu d’ici là. »
    Les statisticiens ne font qu’extrapoler, ils poursuivent des tendances, rien de plus. Ils jouent sur la « loi
    des grands nombres » « 

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