Politique

La Commune de Paris, dernière révolution romantique

Des luddites à la révolte des canuts, le XIXe siècle est le théâtre d’insurrections fréquentes des classes populaires contre la société industrielle naissante et ses conséquences, à savoir le déracinement du prolétariat, la dissolution des solidarités traditionnelles et la mise en place de nouveaux rapports d’exploitation. La Commune de Paris de 1871 est à la fois la dernière de ces révoltes mais aussi, la plus réussie.

En janvier 1918, Lénine s’autorise quelques pas de danse dans la neige en chantant La Marseillaise. Ce jour-là, la ville de Petrograd est prise depuis exactement soixante-treize jours. Les bolcheviks dépassent ainsi l’insurrection de la Commune de Paris d’un jour. Un exploit pour le Russe qui, à l’instar de tout le mouvement socialiste, est à la fois fasciné par cette révolution et hanté par son issue tragique. C’est d’ailleurs à cause d’elle qu’il théorise la nécessité de l’organisation du mouvement insurrectionnel et son avant-garde révolutionnaire. Dans un texte rédigé en 1911 (À la mémoire de la Commune), il explique : « Le souvenir des combattants de la Commune n’est pas seulement vénéré par les ouvriers français, il l’est par le prolétariat du monde entier. Car la Commune lutta non point pour quelque objectif local ou étroitement national, mais pour l’affranchissement de toute l’humanité laborieuse, de tous les humiliés, de tous les offensés. (…) La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. Et en ce sens, elle est immortelle. » Pourtant, malgré une plus grande longévité, l’URSS n’égalera jamais la Commune de Paris, qui ne fût pas seulement une belle insurrection populaire, mais également la dernière grande révolution romantique.

Vive-la-commune-1571e

De la patrie à l’internationalisme

C’est d’abord une trahison qui met le feu aux poudres : celle des élites bourgeoises, qui a provoqué la défaite française à Sedan face à l’Allemagne et la proclamation de la IIIe République en 1870. Les conditions sociales désastreuses générées pas la débâcle militaire et le siège de Paris de 1870, ainsi qu’un fort esprit de revanche envers les traîtres dirigeants, poussent le petit peuple parisien vers la révolte. C’est cependant le gouvernement bourgeois d’Adolphe Thiers qui allume la mèche, en voulant retirer aux Parisiens leurs armes et leurs canons. Le 18 mars 1871, le peuple décide de riposter et contraint, en vingt-quatre heures, le gouvernement et ses troupes à se replier sur Versailles et à abandonner la capitale aux insurgés. Le mouvement est donc d’abord patriote et républicain[i].

Mais la Commune s’inscrit dans un contexte plus vaste, comme l’a démontré Kristin Ross (L’imaginaire de la Commune, La Fabrique, 2013) : elle déborde largement l’espace-temps qui lui est habituellement attribué et s’étend bien au-delà du domaine de la politique, à l’art, la littérature, l’éducation, la relation au travail. La Commune de Paris est la concrétisation la plus aboutie de tout un monde nouveau, avec ses codes et ses valeurs, qui rompt avec le monde bourgeois. En France, le mouvement ouvrier s’est implanté depuis quatre décennies et s’est trouvé deux penseurs fétiches en les personnes de Pierre-Joseph Proudhon et Auguste Blanqui. Mais au moment des événements, le premier était décédé depuis six ans et le second était malheureusement – et comme à son habitude – emprisonné. Karl Marx a d’ailleurs considéré après coup, dans La guerre civile en France, que celui que l’on surnommait “l’Enfermé” pour ses peines de prison récurrentes était la tête qu’il manquait à la Commune.

« Qui dit donc révolution dit nécessairement progrès, dit par là même conservation. » Pierre-Joseph Proudhon

La Commune, un mouvement romantique

LowyLes philosophes écosocialistes Michael Löwy et Max Blechman considèrent que « le romantisme révolutionnaire s’affirme comme un socialisme de la poésie et de la rédemption opposé à celui de la machine et du progrès (…). Un socialisme poétique, donc qui viserait le libre épanouissement des sens dans une collectivité régénérée. » (Qu’est-ce que le romantisme révolutionnaire ?, Europe numéro 900, avril 2004) Cette définition colle parfaitement à l’insurrection parisienne. Contrairement à la révolution russe, qui se voulait “scientifique” et rationnelle – quitte à être parfois inhumaine –, la Commune de Paris était avant tout une réaction au monde industriel naissant, qui emportait avec lui toutes les anciennes solidarités pour laisser les hommes seuls face à la technique et à la marchandisation. Elle avait pour objectif de préserver l’autonomie des travailleurs, tout en améliorant réellement leurs conditions de vie. Elle vérifie alors l’intuition de Proudhon, qui estimait que « qui dit donc révolution dit nécessairement progrès, dit par là même conservation » (Toast à la révolution, 1848). Les insurgés regardent vers le passé pour construire un nouvel avenir. La nostalgie de la Commune de 1792 – et du gouvernement révolutionnaire de la Ire République – ainsi que de la révolte populaire de juin 1848, qui a été réprimée de manière sanglante par le gouvernement issu de la Révolution de février 1848 sous la IIe République, sont des moteurs.

Trois groupes politiques structurent le mouvement : jacobins, socialistes libertaires (souvent proudhoniens) et socialistes blanquistes. Patriotisme, autogestion – bien que le terme n’apparaisse réellement qu’au XXe siècle, sous la plume du Russe Georges Gurvitch – et socialisation des moyens de production étaient les trois mots d’ordre. Dans le feu de l’action, les divergences entre les forces politiques perdent de leur poids, même si elles ne disparaissent pas réellement[ii]. Car au fond, la Commune n’avait que faire des grandes théories et n’ambitionnait que de « ne plus partager la misère » et façonner « un monde où chacun aurait sa part du meilleur », comme l’écrit Ross. D’après l’Américaine, elle était « un laboratoire d’inventions politiques, improvisées sur place ou bricolées à partir de scénarios ou d’expressions du passé, repensés selon les besoins du moment, et nourris des désirs nés au cours des réunions populaires de la fin de l’Empire. »

« [La Commune était] un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail. » Karl Marx

Un mouvement radical

Malgré une certaine forme de naïveté, les Parisiens réussissent à vivre deux mois pratiquement en autogestion. Comme l’explique l’insurgé Émile Pouget, qui deviendra quelques décennies plus tard un pionnier de l’anarcho-syndicalisme, dans le journal La Sociale : « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes » est la première préoccupation. Les ateliers et les entreprises sont réquisitionnés et la coopérative ouvrière naît. Les décisions sont prises de manière collégiale. Le suffrage universel est proclamé (même pour les femmes et les étrangers, la Commune devant être la République universelle), le mandat impératif si cher à Jean-Jacques Rousseau est institué et le droit à l’insurrection de Robespierre[iii] est remis au goût du jour. Ajoutons à cela que la presse est libérée, l’enseignement, la fonction publique ou la justice sont réformés, la laïcité est proclamée (par la fin du Concordat de 1802) et l’égalité entre homme-femme devient une priorité. Pour finir, l’enseignement général est démocratisé. Édouard Vaillant, cofondateur de la SFIO en 1905 et délégué de la Commune à l’Instruction publique, explique : « Il importe que la Révolution communale affirme son caractère socialiste par une réforme de l’enseignement assurant à chacun la véritable base de l’égalité sociale, l’instruction intégrale à laquelle chacun a droit. » La modeste taille de la Commune permettait le partage et la solidarité nécessaires à la cohésion du mouvement. Marx voit en elle « un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail ».

Trop petite et pas assez organisée, elle finit par se faire écraser par la République bourgeoise d’Adolphe Thiers au bout de soixante-douze jours[iv]. Mais peu importe, les Communards ont marqué bien des esprits. D’abord ceux des socialistes de l’époque, qui ont trouvé des héros. Puis ceux de la bourgeoisie et de son intelligentsia, qui fut choquée par ce soulèvement populaire. Dans une lettre adressée à George Sand, Gustave Flaubert explique qu’« on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris ». Théophile Gautier voit dans les insurgés des « animaux féroces » et Émile Zola – souvent vu à tort comme un ami du mouvement ouvrier – estime que « le bain de sang qu’il [le peuple] vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité, pour calmer certaines de ses fièvres » (9e lettre sur la “semaine sanglante”). Deux ans plus tard, la construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre est décidée pour « expier les crimes des fédérés ». Dans le camp de la réaction, qui a souvent condamné les événements de 1871, quelques esprits libres ont cependant vu cette insurrection d’un bon œil, comme l’écrivain Georges Bernanos, qui a salué quelques décennies plus tard « un socialisme du moins français, même patriote »– même si cette vision des choses reste très partielle.

« Pour nous, “Commune” n’est plus une agglomération territoriale ; c’est plutôt un nom générique, un synonyme de groupements d’égaux, ne connaissant ni frontières ni murailles. » Piotr Kropotkine

kropotkineLa Commune peut-elle rester un modèle pour nous ? Kristin Ross estime que « le monde des communards nous est en réalité bien plus proche que le monde de nos parents ». En y regardant de plus près, cela ne semble pas absurde. La situation actuelle peut rappeler celle de 1870-1871 à bien des égards : une République à bout de souffle, des élites qui n’ont jamais eu l’air autant coupées du peuple et une crise sociale profonde. Alors que la contestation dans la rue s’amplifie – pacifiquement ou violemment – et que les thèses insurrectionnelles sont de plus en plus populaires – comme l’a prouvé le succès du dernier ouvrage du Comité invisible, qui ne tarit pas d’éloges sur la Commune –, retrouver l’esprit révolutionnaire de 1871 nous serait salutaire. À une époque où le capitalisme mondialisé montre ses limites économiques, où il dissout toutes les identités collectives et dépossède politiquement les citoyens, le socialisme retrouve sa pertinence, tandis que le patriotisme jacobin et l’autogestion anarchiste peuvent être des remèdes. Certes, les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés nous obligent à réfléchir de manière globale. Mais cela ne se fera pas sans retrouver la dimension locale, à condition, à l’instar du théoricien anarcho-communiste Piotr Kropotkine, de ne pas considérer la Commune comme « un État isolé, nettement séparé des autres », mais comme « un synonyme de groupements d’égaux ne connaissant ni frontières ni murailles » (La Commune, 1881).

Nos Desserts :

Notes :

[i] À ce propos, l’historien Jean-Jacques Chevallier déclare : « Les insurgés vibraient d’un patriotisme de gauche que la honte de la défaite exaspérait » dans Histoire des institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à 1958.
[ii] On pense notamment aux débats houleux sur la question de la mise en place d’un Comité du salut public en avril 1871. Alors que jacobins et blanquistes y sont favorables, les libertaires s’y opposent fortement.
[iii] La Constitution de l’An I, c’est-à-dire de 1793, stipule dans l’article 35 que : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »
[iv] Des historiens estiment qu’entre 10 000 et 20 000 Communards ont péri durant la “Semaine sanglante” (du dimanche 21 mai au dimanche suivant, le 28 mai 1871), qui a vu l’écrasement de la Commune.

Catégories :Politique

Tagué:

1 réponse »

  1. « Une grande émotion m’a pris en face de cette résurrection de mon cher Paris. Mais il ne peut périr ! Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité, pour calmer certaines de ses fièvres »

    Certes, Zola n’était ni romantique, ni communard. Et, pressé sans doute de « tourner la page » des massacres, il confond un peu vite le boucher versaillais avec un médecin rigoureux mais salvateur…Piégé par ses métaphores naturalistes, l’auteur de « La Débâcle » et du « Docteur Pascal » s’emballe et réhabilite la saignée…pour son « cher Paris », et non pour « le peuple », comme vos crochets malhonnêtes voudraient le faire croire! Chercher à coller Zola dans le camp de la réaction et des bâtisseurs de basilique, c’est oublier les Rougon-Macquart qu’il colla dans le nez de la bourgeoisie dès les années 80. Et lui reconnaître moins de lucidité qu’à un Bernanos qui va grenouiller quelques temps avec Drumont avant d’aller rejoindre les troupes de Franco (où il comprendra, enfin, ses égarements), c’est deux fois n’importe quoi.
    Ce que Zola voulait, c’était « l’affranchissement de toute l’humanité, avouant et étalant ses misères, ses haillons ses bouges, et trouvant enfin, dans cet énergique aveu de soi-même, la force de se libérer, d’appeler sur tous la science et le bonheur. » (Jaurès). Pas si mal. Mais Bernanos est à la mode…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s