Société

Yougoslavie : le pays où le football ne pouvait être que politique

Il y a tout juste vingt-cinq ans, alors que la Slovénie vient de déclarer son indépendance et que la Croatie prend la même voie, l’incident des lacs de Plitvice déclenche les hostilités et entraîne un conflit sanglant dans les Balkans qui durera dix ans et dissoudra totalement la Yougoslavie. L’histoire du football dans cette région est entrelacée avec les événements qui ont jalonné l’existence et la fin de cette petite République fédérale. On se souviendra longtemps des footballeurs techniques hors du commun, façonnés par une culture et une politique, déterminées à se distinguer dans un monde pris entre les blocs soviétique et occidental.

Tito against the world

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L’histoire de la Yougoslavie commence en 1918. Au sortir de la Première Guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois est démantelé. Les Serbes, les Croates et les Slovènes fondent alors la Yougoslavie. Les forces impérialistes appuient et facilitent un projet permettant notamment d’endiguer la vague révolutionnaire communiste partant de Russie depuis 1917. Néanmoins, l’union se fragilise progressivement face aux mouvements hostiles à la mainmise de la Serbie sur le pays. La cohésion artificielle s’effrite et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la nation est prête pour le démembrement.

En 1941, le pays est envahi par les forces nazies. Rapidement les résistances s’organisent autour du mouvement des Partisans, communistes menés par un Croate nommé Josip Broz, dit Tito. Ces derniers, appuyés par l’Armée rouge, libèrent Belgrade en octobre 1944. Cette libération est perçue par les masses populaires comme un signe d’espoir présageant de la possibilité d’un avenir commun pour un pays si hétéroclite.

Six républiques composent la nouvelle Yougoslavie

Six républiques composent la nouvelle Yougoslavie

Le 29 novembre 1945, l’assemblée constituante abolit la monarchie et proclame la République fédérative populaire de Yougoslavie, composée de six républiques : la Bosnie-Herzégovine, la Serbie, la Macédoine, la Slovénie, la Croatie et le Monténégro. Tito, chef du gouvernement d’alors, tourne la page d’une Yougoslavie dominée par les Serbes et adopte la conception d’un État placé au-dessus des micro-nationalités. Il parvient rapidement à développer un sentiment d’appartenance à la nation yougoslave en s’appuyant sur une base populaire qui le soutient massivement. S’il utilise la rhétorique socialiste et prône l’autogestion des entreprises (affirmant rompre ainsi avec le modèle étatiste soviétique), dans la réalité, il ménage la bourgeoisie patriote en affichant son respect pour la propriété privée et maintient l’emprise de l’État sur l’économie.

Sur la scène internationale, Tito affirme rapidement l’indépendance de la Yougoslavie et marque sa volonté de ne pas devenir un “État satellite” de Stalingrad, contrairement à la Hongrie, la Tchécoslovaquie, ou encore la Pologne. En mai 1945, Tito prononce un discours mémorable à Ljubljana, capitale de la Slovénie :

« Nous ne voulons plus être dépendants de personne, quoi qu’on écrive et qu’on dise… Nous ne voulons pas être une monnaie d’appoint, nous ne voulons pas qu’on nous mêle à je ne sais quelle politique de sphères d’intérêts ».

Le 29 juin 1948, à la suite d’une période de tensions, Tito est exclu du Kominform (organisation centralisée du mouvement communiste international) et l’alliance soviéto-yougoslave se rompt. Puis, en 1961, Tito initie le mouvement des non-alignés dès 1961 à Belgrade aux côtés de Nehru, Nasser et Sukarno, suivant encore cette volonté de regrouper les pays qui ne souhaitent pas s’inscrire dans la logique de l’affrontement est-ouest mais au contraire favoriser l’indépendance des pays du Sud dans le cadre de la décolonisation.

En à peine quinze ans, Tito fait de la petite Yougoslavie de seize millions d’habitants un pays capable de tenir tête aux deux grandes puissances du moment et de jouer un rôle central sur la scène internationale. Son action politique se traduira bientôt dans le sport, domaine rapidement utilisé comme vitrine de la grandeur de la jeune république.

Les Brésiliens d’Europe

Tito disait : « La Yougoslavie a six républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un parti ». L’unité et la fraternité (Jedinstvo i bratstvo) doivent être les piliers de la nouvelle Yougoslavie. Le maréchal comprend rapidement que le sport est un outil d’unification efficace pouvant gommer les différences délétères au profit d’une identité nationale yougoslave. Ainsi, le sport devient un moyen d’afficher aux yeux du monde la particularité et la réussite d’un pays récent et hors du commun.

Dragan Pixie Stojkovic Panini Yougoslavie 1990

L’État finance alors généreusement le football. Dès leur plus jeune âge, les jeunes envisagent le ballon rond de manière beaucoup plus sérieuse et rigoureuse que dans les pays de l’Europe de l’Ouest. Une loi interdisant aux joueurs de signer pour un club à l’étranger avant l’âge de 28 ans est votée, ce qui permet au championnat yougoslave de conserver longtemps ses meilleurs éléments et d’élever ainsi considérablement son niveau.

Au-delà de la loi et des moyens financiers, les Yougoslaves voient le football différemment que le reste de l’Europe. Durant quarante ans, les clubs de la petite République fédérale des Balkans s’inspirent du football sud-américain. La priorité est ainsi donnée à l’aspect technique et au plaisir plutôt qu’à la tactique et aux performances physiques. Bien que le foot soit central, les footballeurs ne sont pas livrés à l’impératif de résultat propre aux compétitions des sociétés capitalistes. Dans les catégories jeunes, la défaite n’est pas vécue comme une humiliation, mais comme un moyen de progresser. Les Yougoslaves n’accordent que très peu d’importance aux récompenses. Cette attitude s’explique par le fait que le pays soit jeune et que ses membres aient intégré l’indispensable nécessité du temps pour construire un édifice solide, mais aussi par la culture socialiste qui rejette le modèle de concurrence exacerbée présent dans les pays de l’Ouest. Dragan Stojkovic, ancien joueur de l’Étoile Rouge de Belgrade et de l’Olympique de Marseille, expliquera ainsi dans les colonnes du Monde : « Quand les jeunes arrivent dans nos écoles de foot, on leur donne d’abord un ballon, le physique et la tactique viennent bien après, on laisse beaucoup de place à l’improvisation« .

yougoslavie-1960

L’équipe nationale yougoslave finaliste de la coupe d’Europe 1960

Cet état d’esprit porte rapidement ses fruits. Dès les années 60, l’équipe nationale remporte la médaille d’or des Jeux olympiques de Rome. La même année, ils atteignent la finale de la coupe d’Europe des nations organisée en France. Ils s’inclinent devant l’URSS de Lev Yachine 2-1 après prolongations. En 1968, ils parviennent à nouveau en finale de la coupe d’Europe des nations et perdent, cette fois-ci, face à l’Italie : alors qu’ils dominent le match et mènent un but à zéro, les italiens reviennent au score à dix minutes de la fin. Au coup de sifflet final, il fut décidé que la finale serait rejouée. Au second match, la Squadra Azzurra gagne 2-0 et les yougoslaves se voient à nouveau privés d’un titre. Néanmoins, ils gagneront de cette épopée le surnom de “brésiliens d’Europe” vantant ainsi leur jeu offensif étincelant. Les Yougoslaves resteront présents dans les grandes compétitions internationales les années suivantes.

Si dans les années 70 quelques bons éléments étaient déjà transférés hors du pays, l’accélération de la mondialisation des années 80 propulsa beaucoup plus de joueurs des Balkans dans les championnats européens. En France, on retient les passages remarqués, au FC Nantes puis au PSG, de Vahid Halilhodzic, redoutable attaquant auteur de 120 buts en 226 rencontres, mais aussi de celui qui restera l’un des meilleurs joueurs du PSG, le numéro 10, Safet Susic. L’Olympique de Marseille put également compter dans ses rangs quelques Yougoslaves de talent. Dans les années 70, Josip Skoblar inscrivait 138 buts en 159 matchs. Au début des années 90, le club enregistra les arrivées du petit numéro 10 Dragan “Piksi” Stojkovic et du grand attaquant racé Alen Boksic. Le 29 mai 1991, à Bari face à l’Olympique de Marseille, l’Étoile Rouge de Belgrade remporte la prestigieuse ligue des clubs champions. Dejan Savicevic finira second au Ballon d’Or et rejoindra Zvonimir Boban dans la grande équipe du Milan AC dirigée par Arrigo Sacchi. D’autres joueurs, comme Prosinecki, Mijatovic, Jugovic et tant d’autres partiront également gonfler les rangs des Real Madrid, Juventus de Turin ou encore FC Barcelone.

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Savicevic et l’Étoile Rouge de Belgrade remporte la C1 en 1991

Si les clubs yougoslaves ont formé des joueurs de talent et d’un niveau exceptionnel, parmi les meilleurs de la planète, il n’en demeure pas moins que la sélection nationale n’a gagné (exception faite d’une médaille d’or aux JO) aucun titre dans les compétitions internationales. Les Yougoslaves ont les défauts de leurs qualités : la profusion de joueurs ultra-techniques, souvent avec le même profil, pouvait s’avérer être un problème sur le terrain.

Société de consommation et nationalisme

Dans la décennie 70, la Yougoslavie se lance dans une politique de développement industriel accéléré, afin de répondre aux aspirations d’un peuple dont les têtes sont des plus en plus tournées vers l’Ouest et son modèle consumériste. L’État investit dans une technologie qui lui permettra de produire plus. Les dirigeants pensaient financer ces investissements par la revente d’une partie de leur production sur les marchés extérieurs. Seulement, le choc pétrolier de 1973 change les plans de la République fédérale. En effet, la croissance à l’Ouest se réduit et les débouchés escomptés par les nouveaux producteurs de l’Est s’évanouissent. De plus, la production peine à évoluer et devient rapidement obsolète, trouvant ainsi peu de place sur les marchés. Tout en continuant à importer des matières premières, les entreprises ne créent pas assez de richesses pour rembourser la dette.

À sa mort en 1980, Tito laisse ainsi une dette de 20 milliards de dollars. La situation économique continue à se détériorer. Le chômage et l’inflation frappent le pays, entraînant inéluctablement un affaiblissement du pouvoir central et laissant apparaître des signes de montée du nationalisme. Le FMI prescrivait alors des réformes drastiques à la Yougoslavie. Les républiques du Nord (Croatie et Slovénie) qui se sentaient lésées et dépossédées de leurs richesses au profit de régions plus pauvres depuis plusieurs années, revendiquent davantage leur indépendance. Les aspirations nationalistes, désormais portées par des intellectuels, des religieux et des politiques, se font de plus en plus entendre. Face à ces revendications, Slobodan Milosevic, président de la Serbie depuis 1989, reste attaché à la centralisation du pouvoir. D’un côté comme de l’autre les nationalismes progressent et se font ressentir sur les terrains de foot.

« La violence naît des frustrations liées au développement d’un capitalisme producteur pour ces pays, de chômage, de précarité et de fracture du lien social. Ce sont sur ces maux que fleurissent les promesses du nationalisme. »

Dans son ouvrage Football et Mondialisation, Pascal Boniface entraperçoit « les premiers craquements de la République fédérative de Yougoslavie » lors d’un match opposant le Dynamo Zagreb à l’Étoile Rouge de Belgrade, le 13 mars 1990. « Des affrontements graves ont opposé les supporters des deux clubs, croates pour le premier et serbes pour le second, entraînant plus de soixante blessés graves. […] L’État fédéral, lui, est peut-être symboliquement mort le 26 septembre 1990 à Split, à l’occasion du match entre le Hadjuk de Split et le Partizan de Belgrade, quand les supporters du Hadjuk ont investi le terrain et brulé le drapeau yougoslave. »

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Le jeune Zvonimir Boban attaque un policier qui s’en prenait à un supporter du Dynamo Zagreb

La Slovénie organise un référendum le 23 décembre 1990 lors duquel 89% des voix se prononcent en faveur de l’indépendance. La Croatie prend la même initiative le 19 mai 1991 et voit 93% des votants préférer également l’indépendance. L’année 1991 ouvre alors une décennie meurtrière pour les Balkans. Une série de conflits fratricides se succédera causant la mort de 300 000 personnes, dont deux tiers de civils, et entraînant le déplacement de quatre millions de réfugiés.

Jusqu’à aujourd’hui encore, les tensions perdurent. Elles tiennent désormais une place importante dans le football serbe. En 2009, Brice Taton, supporter du TFC, fut battu à mort par des hooligans nationalistes serbes, alors qu’il se rendait avec des amis soutenir son équipe contre l’Étoile Rouge de Belgrade. Le football reste une caisse de résonance des phénomènes sociaux et, pour les pays de l’ex-Yougoslavie, les stades demeurent le théâtre des violences sociales. Celles-ci naissent de frustrations liées au développement d’un capitalisme producteur pour ces pays, de chômage, de précarité et de fracture du lien social. Ce sont sur ces maux que fleurissent les promesses du nationalisme ethnique.

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2 réponses »

  1. Le talent des joueurs yougoslaves était proportionnel à leur mocheté capillaire. C’est peu dire au vu de la panini de Pixi Stojkovic en 90 !
    Moins flamboyants mais peut-être plus talentueux, les basketteurs yougoslaves ont eux aussi marqué l’histoire de leur sport. Super article !

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