Société

Pier Paolo Pasolini : « Dans le football il y a des moments exclusivement poétiques »

Le sport en général, et le football en particulier, a toujours divisé le camp socialiste. Pratique du populaire ou nouvel opium du peuple ? Parmi les partisans de la première théorie, on compte quelques membres de prestige, comme Antonio Gramsci, Albert Camus ou encore… Pier Paolo Pasolini. En effet ce dernier estimait que le « le sport est un phénomène de civilisation tellement important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels. » Dans le texte reproduit ci-dessous, publié le 3 janvier 1971, le communiste italien analyse le football et notamment la distinction entre le « football au langage fondamentalement prosaïque » et « le football au langage fondamentalement poétique ». Le premier est celui qui est joué en Europe et l’autre, le « football qui appartient à la poésie est le latino-américain », selon le poète.

Le football est un système de signes, ce qui veut dire aussi qu’il est un langage. Il a toutes les caractéristiques fondamentales du langage par excellence, celui que nous nous posons immédiatement dans le sens d’une confrontation, c’est-à-dire le langage écrit-parlé. D’ailleurs, les “mots” du langage du football se forment exactement comme ceux du langage écrit-parlé.

« Qui ne connaît pas le code du football ne comprend pas le sens de ses mots ni le sens de son discours. »

Le football comme langage

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Maintenant, voyons comment se forment ces derniers. Ils se forment par le biais de ce qu’on appelle la “double articulation”, autrement dit, d’après les infinies combinaisons de phonèmes qui, en italien, sont les vingt-et-une lettres de l’alphabet. Les phonèmes représentent de ce fait ce qu’en linguistique on appelle les “unités minimales” de la langue écrite-parlée. Voulons-nous nous amuser en définissant l’unité minimale de la langue du football ? Eh bien, allons-y : Cette unité minimale est représentée par un « homme qui se sert de ses pieds pour taper dans un ballon » : il est ce “podème” (si l’on veut s’amuser encore un peu). Les possibilités infinies de combinaison, les “podèmes” forment les “mots footballistiques” et l’ensemble des “mots footballistiques” forme un discours, régulé par d’authentiques normes syntaxiques. Il y a vingt-deux “podèmes” (presque autant que de phonèmes) et les « mots footballistiques » sont potentiellement infinis parce que les possibilités de combinaison des “podèmes” sont infinies (dans la pratique ; les passes que se font les joueurs entre eux avec le ballon) ; la syntaxe s’exprime dans le “match” qui est un authentique discours dramatique.

Les joueurs sont les chiffreurs de ce langage, nous, dans les tribunes, nous sommes les déchiffreurs : nous possédons donc tous en commun un code. Qui ne connaît pas le code du football ne comprend pas le sens de ses mots (les passes) ni le sens de son discours (une suite de passes). Je ne suis ni Roland Barthes ni Greimas, mais comme passionné, si je le voulais je pourrais écrire un essai beaucoup plus convaincant que cette mention sur la “langue du football”. Je pense aussi qu’on pourrait écrire un autre superbe essai intitulé Vladimir Propp appliqué au football, parce que, naturellement comme tout langage, le football a son moment purement “instrumental” qui est rigoureusement et abstraitement régulé par le code et il a aussi son moment “expressif”.

« Je tiens à préciser qu’entre la prose et la poésie nous ne faisons aucune distinction de valeur ; cette distinction que moi je fais est une purement technique. »

BuEn effet, j’ai dit plus haut que toute langue s’articulait en plusieurs sous-langues dont chacune possède un sous-code. Dans le langage du football, on peut donc faire maintenant de telles distinctions : le football possède aussi des sous-codes à partir du moment où, en étant purement instrumental, il devient expressif. Il peut y avoir un football comme langage fondamentalement prosaïque et un football comme langage fondamentalement poétique. Je prendrai quelques exemples – en anticipant les conclusions – pour bien me faire comprendre : Bulgarelli joue un football qui appartient à la prose : c’est un “prosateur réaliste”. Riva joue un football qui appartient à la poésie : c’est un “poète réaliste”. Corso joue un football qui appartient à la poésie, mais il n’est pas un “poète réaliste” : il est un peu du genre poète maudit, extravagant. Rivera joue un football qui appartient à la prose mais sa prose est poétique, comme celle d’Elzevir. Quant à Mazzola, voilà un autre “elzevirien”, qui pourrait écrire dans le Corriere della Sera mais il est plus poète que Rivera : de temps en temps il interrompt sa prose et invente tout à coup deux vers fulgurants [i].

Je tiens à préciser qu’entre la prose et la poésie nous ne faisons aucune distinction de valeur ; cette distinction que moi je fais est une purement technique. Mais entendons-nous bien : la littérature italienne, et surtout la plus récente, c’est la littérature des Elzevir : ils sont élégants et essentiellement portés sur l’esthétique, leur fond est presque toujours conservateur et légèrement provincial… disons qu’ils ont tout de démocrates-chrétiens. Parmi tous les langages que l’on parle dans un pays, y compris les plus argotiques et difficiles, il y a un domaine commun qui est la culture de ce pays : son actualité historique. C’est donc bien pour des raisons de culture et d’histoire que le football de certains peuples appartient fondamentalement à la prose ; une prose réaliste ou une prose fortement axée sur l’esthétisme (comme c’est le cas de l’Italie), alors que d’autres peuples ont un football qui appartient fondamentalement à la poésie.

« Le meilleur buteur d’un championnat est toujours le meilleur poète de l’année. »

Le football et ses poètes

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Pasolini qui tâte le ballon rond

Dans le football il y a des moments exclusivement poétiques : il s’agit des moments où survient l’action qui mène au but. Chaque but est toujours une invention, il est toujours une perturbation du code : il a toujours quelque chose d’inéluctable, de fulgurant, de stupéfiant, d’irréversible. C’est précisément ce qui se passe aussi avec la parole poétique. Le meilleur buteur d’un championnat est toujours le meilleur poète de l’année. En ce moment, c’est Savoldi. Le football qui est le plus expressif au moment du but est le plus poétique. Le dribble est par lui-même tout aussi poétique (comme l’est aussi l’action de but même si ce n’est pas toujours le cas). D’ailleurs, tous les joueurs rêvent de rentrer sur le terrain, de dribbler tout le monde et de marquer (et ils partagent ce rêve avec tous les spectateurs). Si, dans les limites permises, on peut imaginer quelque chose de sublime dans le football, c’est bien cette action-là. Mais cela n’arrive jamais [ii]. C’est un rêve que je n’ai vu se réaliser que dans I due maghi del pallone (Les deux magiciens du ballon), le film de Franco Franchi qui même s’il n’a qu’un niveau plutôt rustique n’en possède pas moins un côté parfaitement onirique.

Quels sont les meilleurs dribbleurs du monde et les meilleurs buteurs ? Ce sont les Brésiliens. Et leur football est donc un football de poésie : d’ailleurs, tout est basé chez lui sur le drible et le but. Le “catenaccio” (cadenas) et le jeu en triangle est un football de prose : en effet, il est basé sur la syntaxe, c’est-à-dire sur le jeu collectif et organisé : autrement dit, sur l’exécution raisonnée du code. Son seul moment de poésie c’est la contre-attaque ; avec le but en prime (qui comme nous l’avons vu, ne peut être que poétique). En définitive, le moment poétique du football paraît être (comme toujours) le moment individualiste (dribble et but ou même passe inspirée). Le football en prose est celui qui dépend d’un système (le football européen).

« Le football qui appartient à la poésie est celui qui se joue en Amérique latine. »

(…) Le but ne dépend que de la définition qui dans la mesure du possible peut être celle d’un poète réaliste comme Riva mais il doit venir de l’organisation d’un jeu collectif basé sur une série de passes géométriques exécutées d’après les règles établies par le code (il s’agit d’une perfection plutôt axée sur l’esthétique et nullement réaliste comme chez les milieux de terrain anglais ou allemands). Le football qui appartient à la poésie est celui qui se joue en Amérique latine. (…) Pour être réalisé, il requiert une capacité monstrueuse pour dribbler (ce qu’en Europe on condamne énergiquement au nom de la “prose collective”) et le but peut être inventé par n’importe qui et dans n’importe quelle position. Le drible et le but sont les moments individualistes-poétiques du football et c’est bien pour cela que le football brésilien est un football de poésie. Sans faire une distinction de valeur mais dans un sens purement technique, la prose à tendance esthétique des Italiens a été battue au Mexique [iii] par la poésie brésilienne.

Traduction de Jacques Aubergy

Article publié dans Il Giorno, le 3 janvier 1971, sous le titre « Il calcio “è” in linguaggio con i suoi poeti e prosatori »

Nos Desserts :

Notes :

[i] Il s’agit de joueurs italiens de l’époque et pour les passionnés il ne sera pas difficile de les remplacer par d’autres qui jouent actuellement dans la Squadra azura comme Pirlo qui pourrait remplaçait Gianni Riva.

[ii] L’auteur a écrit ce texte quinze ans avant le but que Diego Maradona marqua aux Anglais lors du Mundial 1986 et qui fut commenté par le journaliste uruguayen Victor Hugo Morales au micro de la télévision argentine en qualifiant très poétiquement pendant ses feintes jusqu’au but final le joueur argentin de “barrilete cósmico” (cerf-volant cosmique).

[iii] L’année précédente, lors de la finale de la 9e Coupe du monde de football au Mexique, le Brésil avait battu l’Italie 4 à 1.

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