Politique

Brexit : l’empire, la nation et la cité

La victoire du “leave” au référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne est instructive à plus d’un titre : elle révèle (et elle exacerbe) les crises politiques que traverse le Royaume-Uni, tout en montrant la construction européenne et ses ardents défenseurs sous un jour sombre et grotesque.

De petits hommes peuvent porter de grandes idées. Le mauvais calcul de certains observateurs pusillanimes est là : l’affiche du Brexit n’était pas assez belle. Les têtes d’affiche manquaient peut-être de saveur, et les intentions n’étaient sans doute pas toutes louables, mais qu’en est-il vraiment de l’idée défendue ? Et surtout, qu’avait-on à lui opposer ? Pas grand-chose. Ceux qui continuent de parler d’une “autre Europe”, risible serpent de mer, semblent sous-estimer le potentiel comique contenu dans une telle formule. Sans chars et sans charniers, l’Europe est encore le théâtre de la vieille opposition entre l’idée nationale et l’idée impériale. Ironiquement, c’est au cœur de l’empire par excellence, le Royaume-Uni, que la nation semble résolue à reprendre ses droits. Mais tout cela porte évidemment son lot de contradictions, d’apories et de cocasseries.

Survie de la langue politique

Jeremy CorbynSi les Britanniques n’échappent pas à des formes de dépolitisation, il faut reconnaître que le Brexit est le troisième grand moment politique de ces deux dernières années. Un grand moment politique est un moment où l’avenir d’une communauté est engagé. En d’autres termes, un moment où il est question de souveraineté populaire, de démocratie. Le référendum écossais de 2014 fut l’occasion de débats publics enthousiasmants aboutissant à un taux de participation avoisinant les 85 %. L’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste, et incidemment de l’Opposition officielle, a permis à la gauche britannique de renouer avec un socialisme évincé et malmené par les années Blair. Enfin, le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a permis aux générations qui n’ont pu se prononcer au référendum de 1975 (premier référendum) de donner leur avis pour la première fois sur le projet politique européen. En observant une démocratie en action depuis une Europe continentale où semble régner le statu quo, deux réactions sont possibles : l’envie de l’assoiffé de démocratie ou l’agressivité de celui qui ne sait plus la reconnaître.

« En tranchant sans façon la tête du roi, nous avons démontré qu’il n’était qu’un homme ordinaire. En effet : le ciel ne nous est pas tombé sur la tête pour cela ! » Fouché sous la plume de Jean-Claude Brisville

Il va de soi que ces campagnes furent loin d’être idylliques. L’ironie a d’ailleurs voulu que certaines méthodes utilisées par le camp du “non” au référendum écossais fussent utilisées contre le Brexit, dont certains défenseurs fustigeaient l’aventurisme des nationalistes écossais : la peur. Comme si la souveraineté (la démocratie) était devenue le nouveau communisme et le statu quo était défendu par une masse insoupçonnée de maccarthystes. Mais user de la peur contre la souveraineté est vain : la souveraineté est par définition une prise de risque. Cela fait penser à un dialogue de la fameuse pièce de Jean-Claude Brisville, Le Souper imaginé entre Fouché et Talleyrand. Au sujet de l’exécution de Louis XVI, Fouché a une réplique à la fois cruelle et significative : « En tranchant sans façon la tête du roi, nous avons démontré qu’il n’était qu’un homme ordinaire. En effet : le ciel ne nous est pas tombé sur la tête pour cela ! » Ce raisonnement s’applique au Brexit : si la France a survécu aux Bourbons, il doit être possible de survivre à l’Europe de Junker, de Tusk et de Schulz.

Crises politiques et crises nationales

Tony BennAu-delà de l’engouement, le Brexit nous dit quelque chose de l’état du paysage politique britannique. Il faut d’abord remonter au référendum de 1975 sur le maintien du Royaume-Uni dans les communautés européennes, deux ans après son adhésion. Deux éléments majeurs sont à rappeler concernant ce référendum. Le premier est une évidence : à l’époque, la Communauté économique européenne n’avait pas grand-chose à voir avec la machine que l’Union européenne deviendra. 1975, c’est avant l’Acte unique de 1986, et avant le traité de Maastricht de 1992. Le deuxième est moins évident : c’est l’aile gauche (socialiste) du Parti travailliste, menée par Tony Benn, qui a fait campagne contre cette adhésion, tandis que les conservateurs se montraient euro-enthousiastes. Margaret Thatcher elle-même semblait alors sensible à l’idée d’un Royaume-Uni résolument européen. Pourquoi la situation est-elle si différente quarante ans plus tard ? Essentiellement pour deux raisons. Le camp conservateur a pris ses distances avec l’Union européenne (contre des réglementations jugées anti-libérales, mais aussi contre des institutions sans légitimité démocratique), tandis que le camp travailliste, suivant l’exemple du Parti socialiste français, a fait de l’Europe un substitut aux luttes sociales. Cela a d’ailleurs pris une forme paroxystique avec Tony Blair, avocat béat de la monnaie unique.Farage

Cette évolution explique en partie à la fois la crise du Parti conservateur et celle du Parti travailliste. Entre des signaux économiques et politiques négatifs envoyés par l’Europe et la montée en puissance du UK Independence Party (UKIP) de Nigel Farage, la frange eurosceptique du Parti conservateur ne pouvait que saisir l’occasion du référendum pour prendre le parti. La situation de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste était plus délicate : disciple de Tony Benn, farouche adversaire de la construction européenne, Corbyn a dû faire le pire des choix. Faire campagne pour le “remain”, sans conviction, pour sauver son parti. Sauver un parti qui, contrairement au Parti socialiste français, a connu l’amère expérience de la scission à sa droite et non à sa gauche. En effet, devant un parti dominé par les idées de Tony Benn en 1981, certains élus travaillistes ont alors fondé un parti social-démocrate qui fusionnera avec le Parti libéral pour donner les actuels libéraux-démocrates. Corbyn a fait le choix de la prudence : il se retrouve blâmé pour la défaite du “remain” et incapable de jouir des fruits de la victoire du “leave”. En refusant l’option du Lexit (Left Brexit, une sortie de gauche), le camp socialiste britannique a ouvert la voie à un euroscepticisme quasi-homogène, appauvrissant l’offre politique et appauvrissant son propre discours politique : la fameuse “autre Europe. Quelques figures socialistes ont alors fait individuellement campagne pour le Brexit : de George Galloway, ancien proche de Tony Benn aussi, qui a participé à un meeting avec Nigel Farage, à Jim Sillars, nationaliste écossais et socialiste.

« Les travaillistes butent ainsi doublement devant la question de la souveraineté : leurs fiefs du nord de l’Angleterre votent pour la souveraineté britannique, tout comme leurs anciens fiefs écossais ont voté pour les nationalistes écossais. »

Cependant, Sillars n’est pas vraiment représentatif du vote souverainiste écossais. Si une ville comme Dundee a voté pour l’indépendance écossaise parce que pauvre, force est de constater qu’elle a voté contre la souveraineté britannique parce qu’écossaise. Dans son ensemble, la nation écossaise a fait le choix de l’Europe. Il en est de même des nationalistes irlandais du Sinn Féin. Il ne faudrait pas pour autant y voir un soutien à la construction européenne. Pour dire les choses crûment, les nationalismes écossais et irlandais font vaguement le choix de l’Europe davantage pour ce qu’elle représente que pour ce qu’elle est. Et elle représente en l’occurrence deux choses : elle s’insère dans le panier progressiste qui caractérise désormais ces deux nationalismes (l’Europe a ainsi un statut analogue à celui du mariage homosexuel et de l’antiracisme) et elle représente une atténuation de l’empire immédiat (c’est l’empire de l’empire). C’est d’ailleurs essentiellement pour cette raison que l’Écosse constitue une exception manifeste, au même titre que certains quartiers londoniens, à une règle observable ailleurs : un Brexit de classes défavorisées. Les travaillistes butent ainsi doublement devant la question de la souveraineté : leurs fiefs du nord de l’Angleterre votent pour la souveraineté britannique, tout comme leurs anciens fiefs écossais ont voté pour les nationalistes écossais. Par ailleurs, si un simple référendum permet de reposer les questions nationales écossaise et irlandaise, alors il est évident que celles-ci avaient gardé toute leur acuité.

Tout sauf la démocratie

« Il faut lutter contre la démocratie, parce que la démocratie, c’est le totalitarisme. » Jacques Rancière

Les réactions au résultat du référendum, des deux côtés de la Manche, amusent et inquiètent. Il n’est pas absurde, dans une démocratie, d’exprimer une préférence. Que les europhiles les plus sincères aient cru devoir manifester leur déception, il n’y a là rien de bien choquant. Mais la course à l’invalidation du résultat avait quelque chose de puéril. Tout a été invoqué. La pétition contre le résultat du référendum est digne d’une parodie. L’argument générationnel est moins drôle, mais tout aussi inintelligent : des vieux eurosceptiques qui gâchent l’avenir d’une jeunesse européenne et xénophile. Il est peu probable qu’un tel argument eût pu être utilisé si le référendum sur le traité constitutionnel de 2005 avait connu une autre issue : les jeunes avaient alors voté plus volontiers pour le “non. L’argument générationnel sert simplement à occulter un vote de classe. D’ailleurs, dans le cadre du référendum écossais, le vote indépendantiste eut un certain succès chez les jeunes. En réalité, la règle imparable de l’analyste europhile est la suivante : un jeune souverainiste est souvent aventuriste et un vieux souverainiste est souvent xénophobe.

ranciere 12Au-delà du déni inhérent à chaque processus de deuil (le Brexit n’est pas inéluctable, les vieux ne sont pas des citoyens, une pétition peut changer la donne…), il y avait aussi les reproches brutaux. Le reproche classique, émanant d’une certaine gauche, concerne la prétendue hostilité de la population britannique à l’immigration. Un certain nombre de journalistes ont lié, à tort, cette question à celle des réfugiés. Les discours sur l’immigration se concentraient essentiellement sur les ressortissants européens, les seuls dont la présence sur le sol britannique se justifie par les traités européens. Écouter un fédéraliste européen qui parle d’ “identité européenne” et de “civilisation européenne” traiter un souverainiste de raciste et de xénophobe, il faut avouer que cela a quelque chose de cocasse. L’autre reproche est plus attendu : le peuple imbécile qui vote mal. Cela rappelle la formule de Jacques Rancière (La Haine de la démocratie) : « Il faut lutter contre la démocratie, parce que la démocratie, c’est le totalitarisme. » Le mépris européen a aussi pris la forme d’un soulagement : comme si l’Europe pouvait enfin démarrer. Comme si les Britanniques constituaient l’obstacle majeur. Et pour une certaine gauche, là encore, comme si les Britanniques étaient responsables du sort infligé aux Grecs. S’il est souvent reproché aux Britanniques d’utiliser l’Europe comme un bouc émissaire, voilà le cas de figure inverse. Le Royaume-Uni devient le bouc émissaire tout désigné par une Europe en panne.

Une partie de la gauche a aussi déploré les discours néo-libéraux du camp du Brexit. Ce qui en ferait un mauvais Brexit. L’idée n’est pas tout à fait absurde. Après tout, historiquement, la souveraineté s’est construite en grande partie contre le sacré, malgré une filiation religieuse. Pourquoi faudrait-il alors la sacraliser ? Pourquoi vouloir la souveraineté pour la souveraineté ? Dans le camp souverainiste québécois, ce débat est récurrent. Fin ou moyen ? Face à des socialistes québécois qui rechignaient à faire de la souveraineté l’élément central de leur programme, le cinéaste Pierre Falardeau a un jour eu cette réponse qui ne laisse pas indifférent : imagine-t-on une liberté conditionnelle des femmes, par exemple ? Pourrait-on dire à une femme que sa liberté dépend de ce qu’elle compte en faire ? Qu’une gauche puisse considérer que la liberté d’une collectivité dépend de ce qu’elle compte en faire n’est que pure folie. Les partisans socialistes de “l’autre Europe” ont en réalité tourné le dos aux conditions élémentaires de la démocratie. Derrière le “changer d’Europe”, il y a l’idée absurde selon laquelle une incapacité à convaincre les siens peut se transformer en capacité à convaincre des peuples méconnus et souvent lointains. Et simultanément. La démocratie suppose un minimum de lisibilité, et l’échelle continentale semble bien être l’échelle de l’illisibilité, l’océan dans lequel les voix se noient irrémédiablement.

« La postmodernité sera archaïque ou ne sera pas. » Régis Debray

Le mot “empire” choque peut-être. Un chroniqueur de France Culture, Brice Couturier, a failli le reprendre à son compte dans sa chronique du lundi 27 juin dernier : « On observe partout une rétractation sur la nation, l’espace politique où subsiste un certain niveau de contrôle des dirigeants par les dirigés. C’est une erreur politique. Nos nations minuscules ne pèsent plus rien à l’heure des empires. » Le philosophe Vincent Descombes lui a alors indiqué qu’avec un tel raisonnement, quand on est conséquent, on ne pouvait que vouloir un empire européen. Il va de soi que l’idée impériale est peu compatible avec l’idée démocratique. L’Europe donne ainsi l’impression d’exiger la démocratie comme critère d’adhésion, avant d’exiger de s’en défaire pour mieux s’y épanouir. Comme disait Régis Debray, « la postmodernité sera archaïque ou ne sera pas. » Avec un maire de Londres qui désire jouer un rôle dans les actuelles négociations et une pétition réclamant l’indépendance de Londres, à l’archaïsme de l’empire vient s’ajouter celui de la cité-État.

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