Politique

Dieu et la Révolution : l’exemple de Camilo Torres

Il y a cinquante ans, le curé-guerillero colombien Camilo Torres Restrepo, précurseur de la théologie de la libération, meurt lors de combats armés contre les forces militaires colombiennes. Aumônier puis professeur de sociologie, il fut l’un des premiers à vouloir concilier marxisme et christianisme. Il ouvrait la voie à une nouvelle école de pensée qui allait marquer profondément l’histoire de l’Amérique latine. À l’heure où la religion, en France, est l’objet d’un vif rejet et devient l’enjeu de débats identitaires, il est intéressant de se pencher sur l’histoire d’un homme qui a su puiser dans la Bible les outils pour relever les défis de son temps et promouvoir la révolution sociale.

Camilo_Torres (1)Né en 1929 à Bogota, issu d’une famille de la bourgeoisie colombienne, Camilo Torres fréquente les jésuites avant d’être ordonné prêtre en 1954. Marqué par les enseignements de la confrérie jésuite attachée à la pauvreté et proposant une vision d’un Christ pauvre, Camilo Torres choisit de suivre une licence de sociologie, qu’il obtient en 1958, à l’université de Louvain. Durant son séjour en Belgique, il sera fortement influencé par les idées marxistes et se rapprochera du syndicalisme chrétien.

« La pauvreté n’est pas une fatalité mais une injustice. » Gustavo Gutiérrez, père de la théologie de la libération

Violences et oligarchie colombienne

En 1957, la Colombie sort de la dictature militaire, après avoir vécu la Violencia (1948-1953), période sanglante ayant entraîné la mort de près de 300 000 Colombiens. Alors que la démocratie semblait promise, c’est une nouvelle ère d’injustice qui prend le relais. En effet, le parti libéral et le parti conservateur, jusqu’ici opposés dans la violence, signent un pacte pour un front national, leur permettant de gouverner par alternance et d’exclure ainsi toutes les autres composantes politiques et d’organiser le pouvoir dans l’intérêt de la bourgeoisie.

220px-Camilo_Torres_con_campesinos_colombianos (1)En 1959, Camilo retourne au pays et est nommé aumônier auxiliaire à l’Université nationale de Bogota. Il y fonde la faculté de sociologie avec l’ambition de développer un mécontentement scientifique sur la situation colombienne. Par ailleurs, la victoire de la révolution cubaine en janvier 1959 l’encourage à dispenser un enseignement mettant en évidence l’importance de l’engagement social en faveur des droits des plus démunis. Camilo Torres propose un changement radical des structures économiques et socio-politiques qui divisent le pays en classes exploités/exploitants. S’appuyant sur une lecture sociale des Évangiles, il ouvre la voie à ce qui sera appelé un peu plus tard la théologie de la libération.

Il affirme : « En analysant la société colombienne, je me suis rendu compte de la nécessité d’une révolution pour pouvoir donner à manger à celui qui a faim, à boire à celui qui a soif, vêtir celui qui est nu et réaliser le bien-être de la grande masse de notre peuple. » Ses positions commencent à trouver un écho favorable du côté des exploités et vont surtout attirer l’attention de l’oligarchie colombienne, qui cherchera à l’empêcher de poursuivre son action. Il est alors exclu de l’université pour avoir défendu deux étudiants communistes.

Le prêtre contre l’Église

Le concile Vatican II (1962-1965) va encourager Camilo Torres à accentuer ses discours et actions en faveur des pauvres. En effet, le Vatican annonce une inflexion à gauche et les encycliques évoquant la pauvreté et le devoir de partage se multiplient durant la décennie qui suit. Malheureusement, l’autorité ecclésiale colombienne garde ses positions conservatrices et se montre protectrice des intérêts de la bourgeoisie. Cette dernière lui fait subir de nombreuses pressions afin qu’il modère ses positions. Cependant, Camilo Torres n’hésite pas à aller à contre-courant et continue de développer une pensée radicalement anticapitaliste et très critique à l’encontre de l’Église. Il prend des positions très gênantes lorsqu’il affirme être partisan de l’expropriation des biens de l’Église.

« Le message du Christ est un appel à lutter contre les inégalités sociales et non à les accepter et patienter en espérant une rétribution le jour du jugement. »

Dès 1965, le prêtre n’hésite plus à critiquer l’institution ecclésiastique colombienne et dénonce une vision se focalisant sur les pratiques extérieures du culte. Il propose de revenir à l’essence même du message évangélique et prône un fervent engagement plein d’amour au service de son prochain. Il affirme que, pour l’heure, les classes populaires ne suivent pas cette voie en raison de l’immixtion de l’église dans les affaires temporelles. Dans une lettre adressée à sa hiérarchie, Camilo Torres développe une réflexion sur la primauté de la charité dans les références chrétiennes. Il démontre que la proximité du pouvoir clérical, latino-américain en général et colombien en particulier, avec les forces politiques et économiques, est incompatible avec les principes des Évangiles. D’où le rejet croissant des masses vis-à-vis d’une religion incapable de résoudre leurs problématiques quotidiennes. Torres va même beaucoup plus loin puisqu’il promeut une lecture des Évangiles à la lumière des défis contemporains. Pour lui, le message du Christ est un appel à lutter contre les inégalités sociales et non à les accepter et patienter en espérant une rétribution le jour du jugement.

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Fils de Dieu et membre de la société

Torres est avant tout animé par la volonté de concilier le fait d’être fils de Dieu et membre de la société. Pour lui, point de doute. On peut s’opposer à l’immixtion de l’autorité religieuse dans les affaires temporelles et s’inspirer individuellement des principes religieux pour s’investir dans la lutte sociale. Partisan de la séparation des pouvoirs, il n’en demeure pas moins promoteur d’un attachement spirituel fort, source d’une volonté de lutte pour la justice sociale. Torres résout l’équation des identités simplement et sincèrement : « Je suis révolutionnaire en tant que Colombien, en tant que sociologue, en tant que chrétien et en tant que prêtre. En tant que Colombien : parce que je ne peux pas rester étranger à la lutte de mon peuple. En tant que sociologue : parce que les connaissances scientifiques que j’ai de la réalité m’ont conduit à la conviction qu’il n’est pas possible de parvenir à des solutions techniques et efficaces sans révolution. En tant que chrétien : parce que l’amour envers le prochain est l’essence du christianisme et que ce n’est que par la révolution que l’on peut obtenir le bien-être de la majorité des gens. En tant que prêtre : parce que la révolution exige un sacrifice complet de soi en faveur du prochain et que c’est là une exigence de charité fraternelle indispensable pour pouvoir réaliser le sacrifice de la messe, qui n’est pas une offrande individuelle mais l’offrande de tout un peuple, par l’intermédiaire du Christ. »

« Si Jésus était vivant aujourd’hui, il serait un guerillero. » Camilo Torres

que-es-el-frente-unido-del-pueblo-william-ospina-r-D_NQ_NP_19990-MCO20181908162_102014-FIl rédige alors la Plate-forme pour un mouvement d’unité populaire, approuvée par une assemblée à Medellin, le 12 mars 1965. L’action politique du prêtre permet de réaliser un accord entre les différentes forces progressistes du pays. Ce Frente Unido del Pueblo (Front uni du peuple) est soutenu par le Parti communiste colombien, l’Alliance nationale populaire, le Mouvement révolutionnaire libéral, le Parti marxiste-léniniste et le Parti social-démocrate chrétien. Il prend la direction de l’hebdomadaire Frente Unido dans lequel il se prononce pour une série de nationalisations. Face au front du peuple et aux positions de Torres, se forme un front oligarchique composé de la bourgeoisie, du pouvoir politique bipartite et de l’Église. Ces derniers affichent un attachement profond à la propriété privée et s’opposent à des échanges avec Cuba. Devant l’impossibilité de faire entrer le peuple dans le jeu démocratique, les positions du prêtre vont se radicaliser. Il prend progressivement parti pour la révolution. Ainsi, dans un article paru le 26 août 1965 dans le Frente Unido, intitulé Mesaje à los cristianos (Message aux chrétiens), Camilo écrit : « La révolution […] c’est la façon de créer un gouvernement […] qui accomplisse les œuvres de charité d’amour pour le prochain non seulement en forme occasionnelle et transitoire, non seulement pour quelques-uns, sinon pour la majorité de nos prochains. […] la Révolution n’est pas seulement permise, mais est une obligation pour les chrétiens qui voient en elle l’unique manière efficace et complète de réaliser l’amour pour tous. »

En janvier 1966, le prêtre Camilo Torres met en pratique ses théories et s’engage avec l’Ejercito de liberación nacional-ELN (l’Armée de libération nationale). Il est tué par balle lors de son premier combat face à l’armée colombienne. Peu de temps avant de mourir, Torres lance : « Si Jésus était vivant aujourd’hui, il serait un guerrillero. »

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