Culture

William Morris, l’ouvrier des Beaux-Arts

Célèbre autant pour ses créations artistiques que pour son engagement au sein du mouvement socialiste britannique, William Morris est une des grandes figures artistiques de la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne. Alors que les conventions académiques avaient asséché la création artistique et que la production industrielle menaçait l’artisanat local, le préraphaélite a mis l’art décoratif sur un piédestal.

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William Morris photographié par Emery Walker

« Je ne sais pas si je t’ai déjà parlé de William Morris ? » La question est déjà posée pour la deuxième fois par Jean-Pierre Martin à son fils Jed, héros du roman La carte et le territoire de Michel Houellebecq. Le prix Goncourt a tenu à rendre hommage à William Morris, tour à tour architecte, poète, artiste, décorateur et un des pionniers du socialisme britannique.

La réflexion politique de William Morris sur l’art et l’artisanat est toujours d’actualité et mérite d’être redécouverte. Loin des artistes dont le militantisme est circonscrit dans les limites que prévoient les élites du divertissement, le précurseur de l’Art and Craft (art et artisanat) a mené une action militante généreuse à une époque où la créativité artistique était étouffée par l’hégémonie culturelle et économique de l’élite victorienne.

Refuser l’éthique du commerçant

L’idée principale de William Morris est que l’économie de marché est en profonde contradiction avec le développement libre et fécond de l’art, puisqu’elle dissocie le travail du plaisir qui lui est naturellement attaché. « Voilà en bref notre position d’artistes : nous sommes les derniers représentants de l’artisanat, auquel la production marchande a porté un coup fatal », assène-t-il dans une conférence prononcée le 30 octobre 1889, à Édimbourg, et intitulée “L’art et l’artisanat d’aujourd’hui”.

Le système de production industrielle qui lorgne sur la création de l’esprit met en danger l’essence même du travail d’artiste. Comme le rappelle William Morris, de manière claire et limpide, l’éthique de l’artiste est intrinsèquement en contradiction avec l’éthique du commerçant. « Pour le producteur commercial, les véritables marchandises ne sont rien, leurs péripéties sur le marché sont tout », tandis que pour l’artiste, « les marchandises sont tout ; il ne se soucie pas du marché ». L’éthique du premier « le pousse à donner aussi peu que possible au public et à prendre autant qu’il peut de lui », alors que celle de l’artiste « l’invite à mettre tout ce qu’il peut de lui dans tout ce qu’il crée. » In fine, le commerçant fait face à un public plein d’ennemis lorsque, de l’autre côté, l’artiste noue des liens avec un public d’amis et de proches.

La rupture préraphaélite

L’engagement de William Morris est à comprendre dans le contexte politique et intellectuel de son époque. Au milieu du XIXe siècle, l’Europe est traversée par des mouvements révolutionnaires. D’un autre côté, la peinture anglaise est prise en otage par des conventions académiques sclérosées et une clientèle friande de scène de genre d’un sentimentalisme mièvre. Pour sortir de l’impasse créative, le critique d’art et théoricien John Ruskin plaide pour un art auquel est donné un rôle social : celui d’élever le spectateur à une certaine réflexion. Ce dernier est alors une référence pour des artistes anglais et a une grande influence au sein de la société victorienne. Il met également en avant la prééminence de la pratique artisanale, menacée par une sauvage industrialisation en pleine expansion.

Les trois fondateurs du mouvement préraphaélite – Hunt, Millais et Rossetti – ne sont pas insensibles à ce discours sur l’art et ces théories. Ces trois étudiants de la Royal Academy focalisent leur critique sur La transfiguration de Raphaël, symbole d’une ère artistique qui a tourné le dos à un art pur et libre. Ils ambitionnent alors de lancer une nouvelle forme de peinture qui ne se référerait plus à la Renaissance mais à l’art médiéval, jugé plus humble. Le préraphaélisme se veut ainsi fidèle aux conceptions de l’art de Ruskin, un art qui prendrait appui sur certains symboles transcendants, sur la littérature et sur la nature.

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Raphaël, La transfiguration

Bien qu’ayant récolté un certain succès, la confrérie ne dure pas et se dissout. Une seconde génération préraphaélite reprend alors le flambeau. Elle est portée par deux nouveaux jeunes étudiants de la Royal Academy. Épaulé par Edward Burne-Jones, avec qui il partage une même passion pour la culture, William Morris donne ainsi un nouvel élan au mouvement préraphaélite qui va s’incarner dans les arts décoratifs. Accompagnés d’autres artistes, ils rompent avec les goûts chargés et éclectiques de l’époque victorienne.

« L’artisan le plus humble est aussi un artiste »

Au moment d’emménager dans sa nouvelle demeure, la Red House, William Morris est surpris de constater que, malgré toute la production industrielle, la souffrance ouvrière qui l’accompagne, les villes polluées par les usines, l’Angleterre conquérante est incapable de produire un objet décoratif de bonne facture.

Avec ses amis, il décide alors de créer l’association des ouvriers des Beaux-Arts, dont le but est de réaliser un art décoratif conçu sur le motif artisanal et en réaction aux productions industrielles. L’espoir est de retrouver l’esprit des créations médiévales où « le plus grand artiste restait un artisanat ; l’artisan le plus humble aussi un artiste ». Burne-Jones dessine des vitraux que peignent Morris et Rossetti. De cette initiative naît l’entreprise de décoration Morris, Marshall, Faulkner and Co., qui sera plus tard rebaptisée Morris & Co. lorsque William Morris en deviendra le seul propriétaire. Derrière ces réalisations plane l’ombre de Ruskin. L’abolition de la distinction entre l’art et l’artisanat doit permettre à tout homme de produire à son échelle un meuble ou un tableau. Chacun acquerrait ainsi le droit de s’entourer de beaux objets dans sa vie quotidienne.

« Nous sommes les derniers représentants de l’artisanat, auquel le production marchande a porté un coup fatal. »

Le dessein de William Morris se veut émancipateur : les ouvriers (re)devenus artisans d’art, libérés de l’esclavage des machines, retrouveront enfin le plaisir de travailler. Une condition que l’économie capitaliste leur avait ôtée. De leurs mains, ils pourront à nouveau travailler à l’embellissement du monde. « Le nouvel art coopératif de la vie, dans lequel il n’y aura ni esclaves, ni vassaux à humilier, même s’il faudra nécessairement passer par une subordination des talents, et dans lequel la conscience qu’on aura chacun d’appartenir à un ensemble corporatif, travaillant dans l’harmonie, un pour tous et tous pour un, permettra l’avènement d’une égalité réelle et heureuse. »

Un idéal socialiste et une réussite inédite

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Acanthus, panneau brodé, 1890

Contre toute attente, la firme de décoration et d’ameublement est une réussite. Les motifs de papiers peints, le textile, les tapisseries et les tissus d’ameublement que l’entreprise produit ont du succès. Ironie du sort, on les trouve aujourd’hui au Victoria & Albert Museum. Les réalisations de l’Art and Craft – le mouvement d’artistes-artisans inspirés par les idées du décorateur – viennent compléter l’œuvre de William Morris et ses amis.

Il aura mis en œuvre de manière concrète ses idéaux de justice sociale. Les artisans employés par le créateur travaillaient librement et évitaient ainsi le bagne que constituent les usines. Les conditions de travail au sein de ses ateliers étaient beaucoup moins terribles que dans les usines de l’époque. « Chacun était responsable de sa tâche du début à la fin » et les « ateliers [étaient] lumineux, aérés, au bout d’une rivière » rappelle le personnage de Houellebecq. William Morris avait réussi à concrétiser ses vœux : la conception et l’exécution ne devaient jamais être séparées.

La firme Morris & Co. n’a cessé d’être bénéficiaire et ce, toujours avec le même succès. Une exception donc, puisque aucune des coopératives ouvrières qui se sont multipliées tout au long du XIXe et XXe siècles n’ont pu parvenir à mettre en place un système de production alternatif et efficace. Et, comme l’art et l’engagement politique n’étaient jamais dissociés, « tous les bénéfices étaient redistribués aux travailleurs, sauf une petite partie, qui servait à financer la propagande socialiste ».

Lecteur de Marx, William Morris s’engage dans les mouvements d’émancipation du prolétariat afin de tailler en morceaux, une bonne fois pour toute, le fait capitaliste. Quittant la Social Democratic Federation, qu’il juge trop modérée, Morris participe à la création de la Socialist League, en 1884, dont les prises de positions étaient ouvertement communistes. Comme l’écrit l’auteur de Plateforme, « il s’est dépensé sans compter pour la cause communiste, il a multiplié les articles de journaux, les conférences, les meetings… » En plus d’être éditeur, William Morris écrit et sillonne le pays, dont l’effroyable misère l’indigne, et appelle toujours de ses vœux à l’idéal d’une société sans classes.

Dépoussiérer l’héritage ?

« Le modèle de société proposé par William Morris n’aurait rien d’utopique dans un monde où tous les hommes ressembleraient à William Morris » conclut le personnage de Houellebecq. L’artiste-artisan mourra, épuisé par les luttes, en 1896, à l’âge de 62 ans.

L’héritage de William Morris continuera pourtant à influencer d’autres artistes. L’Art nouveau européen, qui accède à la notoriété à l’aube du XXe, porte son empreinte. Walter Gropius (1883-1969) fonde le Bauhaus à Weimar en 1919. Cette école d’art a pour but de créer un nouvel art de vivre propre au XXe siècle en intégrant la peinture, la sculpture et les arts appliqués à l’architecture, et en rassemblant artistes et artisans sous la même bannière.

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Marcel Duchamp, Fontaine, 1917 (exposé à la Tate Modern à Londres)

La réflexion sur un art animé par une conscience politique, populaire et humble, tel que pensé et concrétisé par William Morris, est l’un des enjeux de ce début de siècle. À l’heure où notre génération précarisée subit une nouvelle fois et de manière plus pernicieuse l’hégémonie culturelle et économique du capital, l’art dit contemporain et abstrait ne suscite aucune impression chez les gens ordinaires si ce n’est des rires moqueurs. « Les gens ordinaires n’aiment pas l’art contemporain », assénerait Houellebecq. Entre le simple ricanement et l’amusement ironique, notre attitude oscille mais n’est point trompée. L’art doit pouvoir rendre compte du monde, de la misère et de l’humiliation que le quotidien impose aux gens ordinaires.

Nos Desserts :

1 réponse »

  1. « L’art dit contemporain et abstrait » ! Non. L’AC, d’une part, et la peinture abstraite d’autre part, Oui.
    On trouve de plus en plus de peinture abstraite (ou pas) dans l’AC, faute de pouvoir trouver autre chose…Quant à Duchamp opératoire, nos collectionneurs-donneurs d’ordres financiers n’y croient plus…Mais ont-ils déjà marché dans la combine ? Le propre des financiers et autres pilleurs de média n’est-il pas d’abord le pragmatisme? J’admets que le blanchiment d’argent fiscal par loufoquerie artistique bien ordonnée est preuve d’une lucidité cynique. Là est la question. Comme dit Nathalie Heinich, tout est question de paradigme…Donc Oui à William Morris, oui à l’artisan mallarméen ou glenngouldien…Non à l’AC frenchy (ou chinois et d’ailleurs, d’ailleurs). Non à Houellebecq que je ne relirai pas de sitôt ou à Littell…faiseurs d’histoires profitables.
    Maintenant si lire La carte et le territoire permet de connaître l’existence de William Morris, bien. Mais avouer que c’est beaucoup de souffrances pour très peu de littérature offerte, sans aucun doute des moyens simples existent pour avancer en histoire de l’art.

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