Société

Crise du logement : pire qu’Airbnb, découvrez les agences anti-squat

Alors que le droit au logement est garanti par plusieurs textes internationaux des droits de l’Homme, les expulsions sont en hausse constante et les délais pour obtenir un logement social sont interminables. Face au désengagement progressif de l’État en la matière, que faire ? Les agences anti-squat ont une solution comme on les aime, née d’un cerveau malade atteint d’ultralibéralisme aigu. Louez donc un logement vacant pour seulement 180 €, entretenez-le gratuitement à la place du propriétaire, soyez disponibles lors des visites impromptues et obligatoires de l’agence et vivez sous la menace d’une expulsion prochaine. On connaissait l’“uberisation” des transports, de l’hôtellerie, de la livraison de nourriture, découvrez en avant-première les agences anti-squat et leurs conséquences, dans une mission exploratoire au Bond Precaire Woonvormen [1], aux Pays-Bas. 

logo-camelot-convertimageUne agence anti-squat est une société spécialisée dans la gestion de biens immobiliers vacants. Ces sociétés proposent aux propriétaires d’externaliser la gestion de leurs locaux vides, afin d’éviter qu’ils ne soient squattés ou dégradés, en attendant qu’une destination leur soit trouvée. Pour ce faire, les agences anti-squat ont recours à de la main d’œuvre gratuite – les “gardiens” – qui, en échange de l’occupation payante des locaux (180 euros par mois, en moyenne), doivent fournir un service de gardiennage et de protection, non rémunéré et très contraignant. Parce que les alternatives pour trouver un logement abordable sont rares, les résidents gardent sous silence les abus de pouvoir dont ils sont victimes, préférant être mal logés et maltraités que de vivre dans la rue. Estimés entre 30 000 et 50 000 aux Pays-Bas actuellement, les anti-squatteurs sont une nouvelle classe de sous-locataires et de mal logés qui risque de se développer.

Si les agences anti-squat existent depuis les années 90 aux Pays-Bas, il en existe aujourd’hui entre 30 et 70 de ce type, dont la plus connue s’appelle Camelot. Créée aux Pays-Bas, elle s’est développée en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, en Irlande et, depuis 2010, en France.

Spéculer à l’œil

Un bien immobilier vide perdant de sa valeur lorsqu’il n’est pas entretenu, habité ou remis en état, la mission des agences anti-squat est de protéger les espaces vacants pour qu’ils répondent aux futurs projets d’investissement des propriétaires. Les agences anti-squat utilisent donc les résidents comme des pions, qui servent à faciliter la spéculation en protégeant les propriétés. Ces locaux vides seront ensuite, pour leur grande majorité, détruits, mais certains seront vendus et rénovés. Un “gardien” révèle les pratiques de ces agences : « Quand on a dû partir de notre première maison, on a eu des offres de l’agence de l’époque pour être relogés. On nous avait proposé un grand appartement […] L’agence nous a proposé de rester environ trois semaines, […] pour améliorer l’espace avant de revendre l’appartement. Ils nous ont dit : “Vous pouvez occuper cet appartement mais vous devez le nettoyer intégralement, le rendre plus agréable, vivable.” […] Et puis, ils ont ajouté : “Quand le contrat sera fini, nous avons d’autres maisons à vous proposer.” Évidemment, c’était basé sur le même principe. »

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© Bruno Revert

Le système des agences anti-squat favorise le maintien de la bulle immobilière – responsable de la hausse des prix – en permettant aux spéculateurs d’obtenir une plus-value sur le bien. De fait, le regain de valeur, par l’entretien (gratuit), participe ainsi à la hausse des prix de l’immobilier tout en exploitant les résidents, qui peuvent être expulsés à n’importe quel moment. Si ces sociétés se développent en Europe, c’est évidemment parce que les politiques néo-libérales qui y ont cours favorisent leur installation.

Privatisation et exclusion de la ville

La déréglementation des marchés financiers européens et l’augmentation des opportunités d’emprunt de ces vingt dernières années ont entraîné des mouvements de privatisation des logements existants et la diminution du secteur social dans la plupart des pays européens, alors que le nombre de demandeurs en logement social a augmenté. C’est par exemple le cas en Angleterre, où les listes d’attente de logement ont augmenté de 56 % entre 2001 et 2006. On observe par ailleurs une tendance générale à restreindre l’attribution de logements sociaux aux personnes défavorisées ou aux groupes socialement moins favorisés, rendant plus aisée l’intrusion des investisseurs privés, qui coexistent avec des acteurs publics ou des fournisseurs de logements sociaux agréés. Dans le même temps, ces derniers tendent à laisser les investisseurs privés se charger de la plus grande partie des nouvelles constructions, dont ils veulent retirer un maximum de profit.

Aux Pays-Bas, les politiques de logement engagées à partir des années 1990 ont bouleversé le fonctionnement d’un secteur autrefois protecteur envers les locataires. Pendant longtemps, en effet, le parc de logements sociaux fourni par des organismes privés, appelés wonincorporaties, était considéré comme un modèle pour l’ensemble des pays européens, car de très bonne qualité et à caractère universel. Cependant, depuis 1993 et l’accord de Brutering, ces sociétés de logement privées, agréées pour fournir les logements sociaux, sont indépendantes de l’État. Aussi, leur gestion doit-elle être équilibrée et leurs besoins de financement doit s’orienter vers des emprunts à taux d’intérêt ordinaires. Afin de recouvrer une santé financière perdue depuis le désengagement de l’État, les organismes fournisseurs de logements sociaux ont renoncé à loger, en démolissant, vendant ou en ouvrant leurs parcs de logements aux investisseurs privés. Pour appuyer cette stratégie, l’Union européenne a décidé, en 2010, de faire pression sur le gouvernement néerlandais pour réduire l’accès des logements sociaux aux ménages dont les revenus sont inférieurs à 33 000 euros par an. Ainsi, la proportion du secteur de la location sociale est passée de 43 % à 30 % du total des logements depuis les années 1990 (Abel Heijkamp, 2016).

Un immeuble abritant des logements sociaux dans les yeux du Ministère du logement et de l'habitat durable (sic)

Un immeuble abritant des logements sociaux aux yeux du Ministère du logement et de l’habitat durable (sic)

Il y a un lien direct entre cette privatisation massive du secteur et le développement des agences anti-squat. Les analyses effectuées montrent que les organismes fournissant la location sociale sont les principaux partis traitant avec les agences anti-squat pour faire gérer leurs locaux vides [2]. En dépit de leurs missions initiales, les organismes fournisseurs de logements sociaux ainsi que les politiques publiques se sont lancés dans des manœuvres consistant à favoriser les intérêts privés, aux dépens du renforcement de l’action publique.

Par ailleurs, le discours relayé par les politiques, les agences anti-squat et les organismes de logements sociaux, consiste à mettre en avant la “responsabilité individuelle” des résidents, qui choisiraient de vivre dans un logement géré par une agence anti-squat. Or, c’est d’abord parce que les décideurs politiques et les organismes de logement ne soutiennent pas de politiques de logement adaptées aux besoins de la population, que les agences se développent et apparaissent comme les seules solutions de logement, et ce, même si les contrats sont à sens unique et répressifs. De fait, ces contrats temporaires proposent des avantages importants par rapport au marché du logement actuel : accessibilité financière [3], rapidité d’accès [4] et surface habitable plus grande que sur le marché du logement traditionnel. Les personnes qui ont recours aux arrangements anti-squat le font parce qu’ils n’ont pas d’autres alternatives, et cela engendre, du même coup, des rapports de pouvoir très inégaux, inhérents à ce type de contrats.

Surveiller et punir

stigmatisation-chomeursLa liste des interdictions et des devoirs à respecter sous peine d’être expulsé en tant que “gardien” d’un espace géré par une agence anti-squat est longue, mais quatre points principaux, relatés par les résidents, reviennent le plus souvent :

  • la violation de la vie privée (inspections non annoncées) ;
  • le nombre de devoirs et le manque de libertés (absence de droits dans l’espace de vie, liberté de mouvement et d’expression réduite) ;
  • l’insécurité liée à la nature du contrat (quatorze jours de préavis, contrat temporaire) ;
  • les problèmes de maintenance non résolus portant atteinte à l’intégrité physique des résidents (présence d’amiante, fuites, chauffe-eaux cassés, système électrique défaillant).

Les inspections bimensuelles non-annoncées permettant de punir et d’intimider les résidents constituent l’instrument de surveillance principal utilisé par les agences [5]. Celles-ci peuvent donner lieu à des avertissements qui, au troisième, entraînent l’expulsion du résident. En réalité, les menaces, abus de pouvoir ou stratégies d’intimidation dont se sentent victimes un quart des résidents, visent toujours à satisfaire les exigences des agences qui n’hésitent pas à leur demander d’entreprendre des taches qui ne devraient pas relever de leur responsabilité. Mais, par peur d’être mis à la rue ou financièrement pénalisés, ils se plient aux règles. Un couple témoigne du chantage d’expulsion de la part de l’agence à leur encontre : « Le contrat anti-squat […] viole les lois néerlandaises de base, telles que la vie privée. Nous avions changé les serrures, mais nous avons eu des problèmes. L’agence nous a dit : “Donnez-nous les clés, c’est notre maison.” […] Ils nous ont intimidés et nous ont dit : “Si vous ne nous donnez pas les clés, alors vous devrez quitter la maison.” »

Tandis que les résidents sont contraints d’obéir à toutes les volontés des agences et des propriétaires, ceux-ci ignorent – malgré les appels des résidents – les dysfonctionnements majeurs qui font parfois des locaux des lieux indignes et dangereux pour les résidents. Considérant le coût des réparations trop élevé, les propriétaires prennent le risque de mettre la vie des résidents en danger. En 2013, ces négligences se sont soldées par la mort par électrocution d’une jeune fille. La maison, gérée par Camelot, avait été déclarée inhabitable à cause d’un système électrique défaillant.

Si cet article vise à mettre en lumière l’absurdité des pratiques des agences anti-squat et des contrats proposés, c’est plus largement le non-sens du marché du logement actuel qui doit être interrogé. En effet, le marché du logement constitue un vaste terrain de jeu pour les spéculateurs et ce, dans un certain nombre de pays. Au lieu de réduire les politiques de logement à des mesures, des contrats, il serait temps de les repenser comme des projets politiques, éléments constitutifs de politiques d’aménagement du territoire. Il est sidérant d’entendre le discours d’une société qui criminalise les individus pour les faire taire. Ainsi, ceux qui ont recours aux logements gérés par des sociétés anti-squat n’auraient pas de raison de se plaindre, ni ne devraient exiger des droits, parce qu’en payant peu, il serait normal de ne pas avoir de liberté. En aucun cas, le prix ne peut justifier de faire des impasses sur des libertés et des droits, qui sont devenus des batailles.

Le logement sécurise notre existence. Ne l’oublions pas. L’obtention d’un logement est un droit censé être reconnu par tous les pays membres de l’Union européenne.

Aurélie Baloche

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Notes:

[1] Le fonctionnement et la stratégie des agences anti-squat ont été l’objet d’une étude menée pendant cinq mois aux Pays-Bas (Le développement des agences anti-squat : stratégie d’implantations et impact sur le droit des individus à se loger décemment), alors que l’auteur était engagée au Bond Precaire Woonvormen, une association créée en 2010 et membre de la coalition européenne pour le droit au logement et à la ville, qui s’est fait connaître pour sa lutte contre les agences anti-squat. Les analyses effectuées sont le résultat du travail quotidien effectué aux côtés des militants et des locataires rencontrés, et elles sont issues d’un panel de 215 plaintes de résidents anti-squat, ainsi que des quatre entretiens effectués avec des résidents anti-squat.
[2] Sur les 215 personnes plaintes engageant une agence anti-squat, 120 résidents savent qui est le propriétaire et le mentionnent. Or, 65 propriétaires sont des organismes de logement privés responsables de fournir les logements sociaux (woningcorporaties). Les municipalités sont citées en deuxième position (25). Mais, de manière générale, le spectre des propriétaires faisant gérer leurs locaux vacants par les agences anti-squat est vaste.
[3] La moyenne d’attente sur une liste de logement social est de huit ans aux Pays-Bas et dépasse dix ans à Amsterdam.
[4] Alors qu’un résident paie en moyenne 180 euros pour un logement anti-squat, un locataire de logement social paiera 495 euros – ce qui cache évidemment d’importantes disparités en fonction du type de logement.
[5] L’agence possède le double des clés. Le contrat anti-squat stipule que l’agence doit pouvoir avoir accès aux locaux à n’importe quel moment et que le résident n’a en aucun cas le droit de changer les serrures.

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