Politique

Antonin Pottier : « Les économistes empêchent l’action contre le changement climatique »

Antonin Pottier est normalien et chercheur au Cerna, le Centre d’économie industrielle de l’École des Mines de Paris. Ses travaux portent sur les aspects socio-économiques du changement climatique et sur l’intégration de l’environnement dans la discipline économique. Il vient de publier « Comment les économistes réchauffent la planète » chez Seuil, où il montre pourquoi le discours économique dominant rend difficile la lutte contre le réchauffement climatique.

Le Comptoir : Selon vous, l’approche coût-bénéfice, qui consiste à évaluer les coûts et des bénéfices économiques d’une réduction des gaz à effet de serre, constitue un obstacle à l’action contre le réchauffement climatique et relativise le problème. Pouvez-vous revenir sur cet aspect ? Pourquoi cette méthode est-elle encore privilégiée par les économistes malgré ses faiblesses apparentes ?

pottierAntonin Pottier : L’analyse coût-bénéfice appliquée au changement climatique consiste à mettre en regard ce que coûte la réduction des émissions de gaz à effet de serre avec les bénéfices retirés, c’est-à-dire les dommages évités en contenant le réchauffement. Son but est de calculer le réchauffement optimal, celui qui ne coûte pas trop cher à atteindre, mais qui ne fait pas trop de dégâts.

L’idée est de comparer le coût de réduction des émissions, sur lequel nous avons des informations assez précises (il s’agit par exemple de calculer le surcoût à produire de l’électricité sans CO2), avec des dommages qui sont beaucoup plus difficiles à apprécier. Les économistes ont développé des techniques pour évaluer les pertes de production dues au changement climatique. Mais est-ce à cause des pertes de production que nous nous soucions du climat ? En partie, mais c’est surtout en raison de  préoccupations à la fois plus matérielles, par exemple la perte d’écosystèmes ou le sort des réfugiés climatiques, et plus intangibles, comme la fin de l’expérience historique d’une communauté humaine. La submersion programmée des petits états insulaires du Pacifique illustre ces deux polarités. Tous ces éléments sont inévaluables et ne sont pas évalués. La conséquence en est que, selon la plupart des analyses coût-bénéfice, le réchauffement climatique optimal dépasse les 4°C, bien au-dessus de ce qui est considéré comme une perturbation dangereuse par la communauté internationale, les fameux 2°C.

« L’économiste acquiert ainsi une position centrale dans la décision, puisqu’il la fait, en quelque sorte, advenir par le calcul. »

Mais pourquoi l’analyse coût-bénéfice du changement climatique continue à être si importante? Il en existe pourtant d’autres, comme l’analyse coût-efficacité, qui calcule les coûts minimum pour atteindre un objectif défini par ailleurs – par exemple, limiter le réchauffement à 2°C. Dans l’approche coût-bénéfice, l’objectif à atteindre est déterminé par le calcul lui-même, par la maximisation de la différence entre les bénéfices et les coûts. L’économiste acquiert ainsi une position centrale dans la décision, puisqu’il la fait, en quelque sorte, advenir par le calcul. L’autre raison du succès de l’analyse coût-bénéfice est qu’elle paraît plus complète du point de vue de l’analyse économique. Elle n’est pas restreinte par un objectif fixé de l’extérieur comme dans le cas de l’analyse coût-efficacité. Le prix à payer est qu’elle s’aventure dans des domaines bien éloignés de ses conditions de validité et finit par se fourvoyer, comme dans le cas du climat.

Les économistes, par confiance dans le marché, préconisent principalement la mise en place d’un prix unique du carbone. Vous pointez pourtant les limites de ces méthodes. Quelles sont-elles ?

Les économistes qui préconisent le prix unique du carbone le font pour des raisons d’efficacité. En théorie, celui-ci permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre à moindre coût. Ce prix peut être mis en place par un marché, comme le marché de quotas de l’Union européenne (EU-ETS), ou par une taxe.

La gageure est de faire cela au niveau mondial. D’abord, pour des raisons pratiques. Les États européens ont déjà un mal fou à faire fonctionner leur marché, alors qu’ils sont regroupés dans l’UE et qu’ils ont l’habitude de collaborer : ils doivent faire face aux fraudes, gérer les imprévus macro-économiques, comme la crise de 2008 qui a créé un surplus de quotas inondant le marché, marchander les distributions initiales de quotas. Imaginez un peu la même chose à 191 États, dont certains très corrompus. Ensuite, parce que les États ne sont pas prêts à donner le même prix au carbone. La Suède a mis en place une taxe carbone autour de 120€ la tonne de CO2. Un tel prix ne peut pas être accepté par l’Inde, où il aurait des conséquences sociales gravissimes car les Indiens n’ont pas le même pouvoir d’achat que les Suédois. Faudrait-il alors que la Suède réduise ses efforts au nom de l’efficacité économique ? Cela n’a pas de sens. Enfin, dans un monde où existent déjà des inefficacités économiques de toute sorte, il n’est même pas certain qu’un prix unique soit efficace…

« L’économie reste attachée à ce paradigme, qui combine action rationnelle et individualisme, et continue d’espérer qu’elle pourra, dans un futur toujours repoussé, abandonner les hypothèses les plus frustes, tout en conservant l’essentiel de l’édifice. »

Quand les économistes défendent le prix unique du carbone pour des raisons d’efficacité, ils empêchent en fait l’action contre le changement climatique. Il est plus pertinent que chaque État mette sur la table des contributions et des actions, ce qui est la logique de l’Accord de Paris signé à la COP21. Cela correspond implicitement à des prix du carbone différents entre les pays, mais cela n’est pas grave. Mieux vaut réduire les émissions de CO2 d’une manière que la théorie économique juge inefficace plutôt que de continuer à réchauffer le climat.

Dans votre livre, vous remettez en question les fondements du discours économique dominant, à savoir l’Homo œconomicus[i] et la vision de la société comme simple agrégat d’individus. Estimez-vous comme Steve Keen dans L’imposture économique –  préfacé par Gaël Giraud, comme votre ouvrage – que l’économie doit effectuer sa « révolution culturelle » ?

Paris - Le 08 Octobre 2014 - Gael Giraud et Steve Keen - Conférence de Steve Keen, professeur d'économie australien post keynésien, à l'occasion de la parution de son ouvrage "L'imposture économique" ou il dénonce les erreurs et les mythes des économistes neo-classiques et libéraux. La traduction était assurée par Gael Giraud, chercheur en économie au CNRS - Photo Patrick Nussbaum

Gaël Giraud et Steve Keen – Photo de Patrick Nussbaum

Comprendre la société simplement comme un agrégat d’Homo œconomicus est complètement délirant, si l’on prend au sérieux l’ensemble des sciences sociales, y compris l’économie qui, notamment dans sa branche appelée économie comportementale, a invalidé nombre des hypothèses qui fondent le modèle de l’Homo œconomicus. Pourtant, l’économie reste attachée à ce paradigme, qui combine action rationnelle et individualisme, et continue d’espérer qu’elle pourra, dans un futur toujours repoussé, abandonner les hypothèses les plus frustes, tout en conservant l’essentiel de l’édifice. Les critiques n’ont donc pas débouché sur une « révolution culturelle », comme le dit Steve Keen, qui changerait les cadres de pensée avec lesquels sont appréhendés l’Homme et la société. Même si les économistes n’ignorent pas que ces modèles d’Homo œconomicus et de société stabilisée par les marchés sont faux, ils continuent à les mobiliser pour réfléchir aux problèmes qui s’offrent à eux, faute d’avoir un nouveau paradigme qui les remplacerait. Je suis donc d’accord avec Steve Keen pour dire qu’il est important de trouver de nouveaux paradigmes afin de changer l’actuel, qui a été adopté au départ pour des raisons idéologiques et qui n’a jamais eu de validité empirique. Il est urgent de passer à autre chose pour affronter les défis écologiques.

Votre livre se concentre sur le réchauffement climatique, mais ne fait-il pas l’impasse sur l’épuisement des matières premières ? Vous relevez que certains travaux représentent le système économique comme « un processus de transformation de la matière ». Dans ces conditions, n’est-ce pas la croissance économique – qui fatalement utilisera toujours plus de ressources naturelles – qu’il faut abandonner ?

economistes-rechauffentIl faut aller au-delà des craintes générales sur l’épuisement des matières premières et préciser de quelles matières on parle. Ce qui importe directement pour le réchauffement climatique, c’est la disponibilité des énergies fossiles. Or, il y en a trop et non pas assez ! Si nous brûlons tous les combustibles fossiles connus, le réchauffement dépassera les 4°C. C’est principalement le charbon qui est accessible en quantités excessives. Du point de vue climatique, il n’y a donc pas de risque d’épuisement des énergies fossiles mais une surabondance. Ceci dit, le développement des énergies renouvelables pour remplacer les énergies fossiles pourraient effectivement buter sur une pénurie de certains métaux, qui sont essentiels à la fabrication des éoliennes, des panneaux solaires ou des batteries pour stocker l’électricité.

Quant à la question de savoir si la croissance économique utilisera toujours plus de ressources matérielles ou s’il est possible de découpler activités économiques et impacts écologiques, c’est un débat vieux de plus de quarante ans, qui remonte au moins au rapport du club de Rome [The Limits to growth – Halte à la croissance ?, 1972, NDLR]. Il est difficile de savoir dans quel sens trancher : la croissance économique s’est, il est vrai, accompagnée de progrès technique, mais celui-ci n’a pas permis de réduire de manière absolue les quantités de matière utilisées. Ce qui est certain, c’est que la croissance économique doit cesser d’être une obsession et qu’il faut nous concentrer sur la réduction de l’empreinte matérielle, énergétique et écologique des sociétés développées. Cette décroissance des impacts doit être une priorité. Est-ce que cela signifiera décroissance économique ? L’avenir nous le dira, mais c’est là une question secondaire.

L’inaction de nos dirigeants ne tient-elle pas au fait que la réduction des gaz à effet de serre (GES) risquerait de nuire aux intérêts des multinationales ? Le discours économique ne servirait-il finalement pas que de caution intellectuelle à l’inaction ? N’accordez-vous pas trop d’importance à ce discours ?

Le discours économique n’est effectivement pas la seule raison à l’inaction. Les industries extractives du charbon et du pétrole ont beaucoup à perdre à l’avènement d’une économie décarbonée et leurs lobbys ont pesé dans l’inaction. Certaines compagnies comme Exxon Mobil ont même financé jusque dans les années 1990 des travaux pseudo-scientifiques qui infirmaient l’existence du réchauffement climatique ou son origine humaine [et continueraient d’après le Guardian, NDLR]. Aujourd’hui encore, les pays producteurs de pétrole freinent les négociations sur la réduction des émissions de CO2 car ils entrevoient à juste titre une baisse de la rente pétrolière. L’inaction ne tient d’ailleurs pas qu’aux multinationales. Les consommateurs du Nord comme les classes aisées du Sud sont également responsables. Le développement du tourisme, la mode des vacances d’hiver passées sous les tropiques alimentent la hausse ininterrompue des émissions du transport aérien. Par ses choix de consommation, chacun est, à des degrés divers, responsable des émissions de GES. Cela explique aussi les difficultés à agir.

Pour autant, je crois que le discours économique est important pour comprendre les raisons de l’inaction. Au niveau du diagnostic, il tend à minimiser la gravité du réchauffement – comme je l’ai expliqué lors de la discussion sur l’analyse coût-bénéfice – et à présenter les dommages du réchauffement comme secondaires par rapport aux mouvements de l’activité économique comme les crises ou les évolutions de la productivité.

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Mais c’est au niveau de la recherche des solutions que le discours économique a le plus d’effets. Le protocole de Kyoto (1997) pour organiser la coopération des États dans la réduction des GES a ainsi été bâti en partie selon la logique économique : chaque pays recevait des quotas d’émissions qu’il pouvait échanger pour réduire les émissions là où c’était le moins coûteux.

Cette baisse des coûts aurait dû favoriser la coopération entre États : cette manière de faire l’a en réalité plutôt entravée car elle l’a bloquée sur un marchandage infini de la distribution initiale des quotas. Pourtant, la volonté de coopérer des États existe. Par exemple, l’accord de Kigali était en discussion depuis sept ans avant d’avoir été signé le 15 octobre 2016. Il vise à éradiquer toute une famille de gaz à effet de serre très puissants, les hydrofluorocarbones (HFC). Cet accord ne s’est pas fait au sein du protocole de Kyoto mais dans le protocole de Montréal, fondé plutôt sur une logique administrative. Parce qu’ils voulaient coopérer sur la réduction des émissions de HFC mais qu’ils ne parvenaient pas à le faire à l’intérieur du protocole de Kyoto, les États ont dû détourner le protocole de Montréal de son objectif – empêcher la destruction de la couche d’ozone – pour le mettre au service de la préservation du climat. C’est le signe que la logique économique de Kyoto est complètement inadaptée.

Le discours économique a donc des effets visibles, qui ont freiné la mise en place de solutions pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre.

Nos Desserts :

Notes :

[i] L’Homo œconomicus est la représentation théorique du comportement de l’être humain, à la base du modèle néo-classique, dominant en économie, comme être rationnel seulement motivé par la recherche de son propre intérêt. Pour une critique sociologique complète de ce paradigme, on peut lire les deux Traité critique de l’homme économique (Le désintéressement et L’irrationalité publié en 2009 et 2010) de Jon Elster.

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