Culture

Desgouilles dresse la critique romancée du « dérapage » télévisé

David Desgouilles est chroniqueur politique à Causeur et au FigaroVox. Il vient de faire paraître, aux éditions du Rocher, son deuxième roman, intitulé « Dérapage ». L’auteur, qui avait imaginé dans son premier livre, « Le Bruit de la douche », le succès d’un Dominique Strauss-Kahn jamais entaché par l’affaire Nafissatou Diallo, continue dans la politique-fiction. Il nous livre aujourd’hui une critique féroce de cette société de l’instant, où les médias font et défont les réputations, sur fond de toute-puissance des réseaux sociaux.

desgouillesTrois heures trente. C’est à peu près le temps qu’il faut pour lire le dernier roman de David Desgouilles. Prévoyez donc un créneau horaire suffisamment large : un dimanche après-midi après la sieste, une nuit d’insomnie, une visite chez le médecin sans rendez-vous… Car Desgouilles se lit en une fois, d’une traite, sans s’arrêter pour consulter ses mails ou répondre au quatrième appel de maman.

Il y a des romans qu’on lit moitié par plaisir, moitié par acquit de conscience. Arrivé au mitan du chapitre, on zyeute discrétos pour voir combien il reste de pages avant la fin, et on se jure solennellement qu’on tiendra jusque-là. Arrivé à la fin dudit chapitre, on repose le bouquin sur la table de chevet, ravi de cette victoire contre soi-même. Le genre de lecture qui vous fait quand même penser à une série de pompes, alors que vous êtes tranquillement allongé dans votre sofa. Passons.

Autant le dire tout de suite, Desgouilles a décidé, depuis son premier roman, de ne pas nous infliger cette peine. Style impeccable, vocabulaire précis, sans périphrase ou figures de style grandiloquentes qui vous arrachent un bâillement et vous font maudire votre Alzheimer précoce (« Mais c’est une synecdoque ou une métonymie ? »). Mieux, l’auteur parvient à ménager son suspense en nous dispensant, grâce lui en soit rendue, des mécanismes usés du cliffhanger d’un Dan Brown, au pif, qui vous font redouter le pire avant de faire retomber le soufflé aussi sec.

Dictature de l’instant

Avec Dérapage, le chroniqueur de Causeur transforme l’essai du Bruit de la douche. En quelques phrases, vous voilà dans le quotidien de Stéphane Letourneur, chroniqueur de gauche bon teint, dont la mauvaise foi se répand sur les plateaux télé d’une chaîne d’info continue ; dans la vie parisiano-jurassienne de Pauline Bland-Meunier, jeune journaliste écolo-catho, embauchée à Valeurs actuelles ; et en plein cœur du combat de Fathi El Senoussi, officier libyen chevronné des Moukhabarat, les services de renseignement de Kadhafi.

derapageChaque sous-partie de chapitre est un volet ouvert, à l’impromptu, sur un de ces destins, un peu à la manière d’une chaîne d’info justement, où un sujet succède à l’autre sans transition. Ces mêmes chaînes de télévision que Desgouilles ne se prive pas de vilipender, jugées coupables, avec la complicité des réseaux sociaux, de faire et défaire les ennemis numéro 1 du moment. À l’heure de Facebook, Twitter et Snapchat, défrayer la chronique se fait en quelques minutes, parfois même en dizaines de secondes : les carrières se construisent sur du vent, les réputations sont détruites à coup de petites phrases. Dans une sorte de confusion orwellienne à souhait, celui qu’on adorait hier se retrouve cloué au pilori, celui qu’on détestait est porté au pinacle. L’instant est dictateur.

C’est justement un mot malheureux, une allusion sexiste et vulgaire à une collègue lors d’une émission, alors que Letourneur croit son micro coupé, qui provoque sa chute. Le flux d’information, dégoulinant dans les cervelles atrophiées par la publicité et les alertes “news”, ne pardonne pas. « Les Français veulent savoir. » Et surtout, ils veulent critiquer, acclamer ou huer, donner leur avis, sur tout et avant tout le monde. Primeur au chaud, au scandale, au buzz et à l’infamie. Très vite, Letourneur est accablé : les chiennes de garde sont lancées, les indignés sortent leurs étendards. Le champ de bataille numérique a cela de pratique qu’il se forme et se déforme chaque jour, au gré des “dérapages”, mot favori de la “société du spectacle”. Les tranchées 2.0 n’ont pas de frontière.

D’un buzz l’autre

L’intrigue de cette politique fiction, croustillante et bien ficelée, réunit peu à peu les trois protagonistes. Malgré leurs divergences idéologiques, Stéphane et Pauline se rapprochent progressivement, elle seulement mue par la charité chrétienne et le sens de la justice, lui davantage par un paternalisme (pas toujours) bienveillant. Fathi, de son côté, monte une armée de fidèles à Kadhafi, à laquelle se greffe Léa, hypokhâgneuse belfortaine de 19 ans, éprise du beau jeune homme, prête à le suivre jusqu’au bout. Cette armée affiliée au Guide suprême n’a qu’un ennemi, qu’elle ne tarde pas à avoir sous sa coupe : celui qui a entraîné la chute de Mouammar Kadhafi, celui qui a fait qu’aujourd’hui la Libye est aux mains de groupes islamistes, Nicolas Sarkozy. L’enlèvement de l’ex-président de a République bouleverse la scène médiatique : Letourneur oublié, les présentateurs/chroniqueurs/experts n’ont plus d’yeux que pour l’ex-chef d’État, disparu des radars.

Alléchante, l’histoire de Dérapage emmène le lecteur pour ne plus le lâcher, notamment parce qu’en plus d’une écriture vive et rythmée, Desgouilles sait de quoi il parle. Celui qui se prête volontiers au jeu du commentateur politique pour Causeur ou le FigaroVox connaît les tactiques politiciennes, les micros-partis et les différentes alliances sur le bout des doigts, comme nous l’avait prouvé son premier roman, qui imaginait Strauss-Kahn, sans l’affaire Nafissatou, candidat heureux de la présidentielle grâce à un programme souverainiste assumé. Le Bisontin maîtrise les codes de ces univers et rend cette histoire plus vraie que nature, y intégrant même – on s’en serait peut-être passé – certaines connaissances à lui. Il se sera d’ailleurs inspiré de plusieurs situations ayant réellement existé, notamment les envolées indignées et hargneuses de certaines féministes devenues professionnelles de la délation. Ces dernières illustrent aujourd’hui parfaitement une assertion de Pier Paolo Pasolini : au nom de l’antifascisme, on est devenu fasciste ; au nom de la tolérance, on est intolérant et on vous empêche de parler.

Avec Dérapage, Desgouilles rend parfaitement compte du marasme dans lequel est aujourd’hui plongé le milieu politico-journalistique. Un roman à lire pour rire du grotesque de la situation, pour garder tout son sens critique et surtout, comme pour tout bon livre, pour le plaisir.

Nos Desserts :

Catégories :Culture

Tagué:,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s