Société

Maraudes et hébergements d’urgence : quand les citoyens remplacent l’État

Comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a livré le 31 janvier dernier son 22e rapport sur l’état du mal-logement en France. Elle dresse une fois de plus un état des lieux alarmant. Contre l’abandon de la solidarité d’État, des groupes de citoyens s’organisent, et choisissent de ne pas se résigner à cette fatalité devenue habituelle. 

Ce ne sont pas moins de 12 millions d’entre nous qui ont un accès difficile, pour ne pas dire inexistant, au logement. Près de 900 000 personnes sont privées de logement personnel, selon la Fondation Abbé Pierre. Ainsi, on dénombre parmi elles 143 000 personnes sans domicile fixe, lorsque 85 000 d’entre elles vivent dans des habitations dites « de fortune », à savoir tentes, caravanes et autres morceaux de tôles empilés. Un peu plus de 640 000 personnes, enfin, sont logées à titre gratuit par un ou des proches, n’ayant plus du tout accès au logement et étant sous la menace directe de se retrouver à la rue. Il convient d’ajouter à cela que près de 2,9 millions de personnes vivent dans des conditions de logement considérées comme étant « très difficiles » (privation de confort, notamment, ou surpeuplement). La précarité énergétique, telle que l’a exposée un récent reportage d’Envoyé spécial, s’ajoute à ce tableau, et frappe un peu plus de 3,5 millions de personnes.

Le prix des loyers, principale difficulté pour nombre de gens, ainsi que des garanties toujours plus absurdes exigées par les bailleurs, mais également une paupérisation grandissante de la population – il est de plus en plus courant de lire à ce propos le terme « précarisation », cache-sexe d’un monde où la pauvreté a déraisonnablement pris le pas sur la précarité et dans lequel la novlangue essaye d’imposer son empire – sont à l’origine de ce mal-logement, devenu l’un des problèmes primordiaux dans la France contemporaine. On pardonnera d’emblée ce lieu commun répété à l’envi et qui semble être devenu suranné tant son emploi est galvaudé mais, comment est-il possible que l’on continue à mourir de froid dans une société si riche, société où se côtoient clochards qui s’entassent sous les devantures des magasins de luxe fermés et propriétaires de ces derniers, qui laissent les lumières allumées la nuit comme pour mieux éclairer cette misère ?

Comme le rappelait le personnage du président Émile Beaufort, incarné par Jean Gabin dans un film de 1961 et dialogué par Michel Audiard,  « […] le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs : on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent, mais ne crient jamais. » C’est pourquoi, devant cet empilage de chiffres qui ne revêt pas de signification concrète lorsqu’il ne nous concerne pas directement, nous avons choisi de ne pas simplement nous appesantir, mais de présenter des solutions citoyennes pour contrer au mieux cette excessive mise au ban de plusieurs centaines de milliers d’entre nous.

En effet, devant cet abandon des institutions, et confrontés à des associations qui ont maintenant le plus grand mal à assurer le strict minimum, malgré des efforts matériels et humains colossaux, de simples citoyens ont décidé de réagir et de se saisir du problème. Utilisant les outils modernes à leur disposition, ils ont ouvert des plateformes collaboratives et des groupes Facebook afin de pouvoir réagir et agir en temps réel, avec des résultats probants.

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Le 115 du particulier

Cent-dix mille appels effectués par 24 375 personnes. C’est le nombre d’appels effectués vers le 115, numéro d’urgence proposant des solutions d’hébergement pour les SDF, en novembre 2016, soit une augmentation de 6 % par rapport à novembre 2015. Plus d’une personne sur deux n’a pas pu obtenir de solution d’hébergement suite à cet appel, faute de place, dans la majorité des cas. Parmi les publics les plus frappés, on constate que cette hausse touche de plein fouet les hommes seuls (+6%), les familles (+11%), et les jeunes âgés de 18 à 24 ans (+ 11 %) a précisé dans un communiqué la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale (Fnars). Difficile dès lors, on l’imagine, d’être un homme seul entre 18 et 24 ans, dans la rue. Sur les 24 375 personnes ayant composé le numéro du 115 en novembre, « 12 846 personnes n’ont jamais été hébergées », ce qui représente plus de 50 % des appels en question, poursuit la Fnars. Un chiffre considérable et qui n’a de cesse d’augmenter.

©AFP/ Jacques Demarthon

©AFP/ Jacques Demarthon

Rien qu’à Paris, le 115 a enregistré pas moins de 31 000 demandes, ce qui représente une hausse de 15% sur une année, tandis que parallèlement, le taux d’attribution de logement a baissé de 23 %. Chacun le sait, l’accès au logement à Paris relève du parcours du combattant, et l’uberisation de la société aggrave cette situation de manière exponentielle : certains propriétaires trouvent en effet plus avantageux de louer ponctuellement leurs biens via les plateformes telles que Airbnb, plutôt que de loger une personne à l’année. Beaucoup moins de contraintes, bien souvent plus de bénéfices : que demande le peuple (privilégié) ?

À ces chiffres doivent évidemment s’ajouter les milliers de SDF qui n’appelleront jamais le 115, par refus de se séparer de leurs chiens, ou après avoir vécu une mauvaise expérience dans l’un des centres d’hébergement dans lesquels ils ont eu à dormir. L’une des règles fondamentales de ces centres est qu’il est impossible d’y accueillir les chiens, or, pour la majorité des SDF, le chien est une pierre d’achoppement, une amitié dans l’abandon général, quand il n’est pas purement et simplement le seul et unique lien social. Aussi, il est facile de comprendre le refus de beaucoup d’entre eux de se séparer de leurs animaux, ne serait-ce que pour une nuit. Ceci étant, ce n’est pas le seul problème que posent les centres d’hébergement ; en effet, tous ne se valent pas et si certains disposent de casiers pour permettre aux occupants d’une nuit d’y déposer leurs affaires, il n’est pas rare que ces derniers soient contraints de garder avec eux leurs maigres possessions, les contraignant de fait à garder en permanence un œil ouvert, afin d’éviter les vols potentiels.

George Orwell relatait ainsi dans son livre Dans la dèche à Paris et à Londres : « Le dortoir était une vaste mansarde aux allures de chambrée de caserne contenant soixante à soixante-dix lits. Des lits propres et d’un confort acceptable, mais si étroits et si rapprochés les uns des autres qu’on ne pouvait dormir sans souffler son haleine au visage de son voisin. Deux salutistes couchaient dans la pièce pour veiller à ce que personne ne fume ou ne bavarde après l’extinction des feux. Paddy et moi pûmes à peine fermer l’œil de la nuit car il y avait non loin de nous un homme atteint d’un dérangement nerveux (traumatisme hérité, peut-être, de la guerre) qui lui faisait pousser par intermittence un “Pip !” sonore. C’était un bruit strident, qui vous faisait sursauter, un peu comme un klaxon d’automobile. On ne savait jamais quand cela allait se produire et c’était à coup sûr le meilleur remède contre le sommeil. Je sus par la suite que “Pip”, comme l’avaient surnommé les autres, était un habitué du refuge : il devait bien empêcher chaque nuit une vingtaine de personnes de dormir. Voilà le type de détail qui fait qu’on ne peut jamais avoir son compte de sommeil quand on se trouve ainsi parqués comme du bétail dans ces pensions pour indigents. »

C’est sur cette connaissance concrète des réalités que l’action de Brann du Senon, anciennement SDF lui-même, trouve racine. Un soir de février 2012, alors que deux SDF meurent chaque nuit cette année-là, un homme décède dans sa voiture. Un homme qui avait un emploi, mais qui, comme des milliers d’autres, était contraint de dormir dans son moyen de locomotion. Un de plus. Un de trop, pour Brann du Senon. Pour lui, c’est un coup de poing qui, plutôt que de le laisser abasourdi, fera émerger un projet qu’il porte depuis à bout de bras. Sur un terrain vague d’une vingtaine d’hectares acheté autrefois avec des amis motards, mais laissé depuis à l’abandon, il fait installer trois caravanes équipées de poêles à bois, afin de pouvoir proposer un refuge à qui en exprime le besoin. Ce village, car il peut désormais être ainsi qualifié, a accueilli près de 300 personnes depuis sa fondation. Chantier permanent, il est régi par des règles simples, mais sur lesquelles Brann du Senon est inflexible. C’est ainsi que peuvent cohabiter sereinement ceux que le système a exclu : la règle devient ici un cadre et pas une contrainte.

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Brann ne s’est pas arrêté là. Il a créé dans la foulée « un outil citoyen qui passe outre les lenteurs de l’administration » : le 115 du particulier, un groupe ouvert sur Facebook et qui compte à présent un peu plus de 18 000 membres. Le principe est d’une simplicité enfantine, et c’est ce qui assure à la fois sa redoutable efficacité, ainsi que sa pérennité : un message de besoin précède une main tendue. Le groupe principal, organisé et divisé en sous-groupes (chaque région comptant son groupe dédié, afin de faciliter les échanges) reçoit ainsi quotidiennement plusieurs messages de personnes se trouvant dans une situation d’exclusion, et ne pouvant prétendre à l’obtention d’un logement social ou plus simplement, d’une solution d’hébergement à court terme. Il y a toujours quelqu’un pour répondre aux messages, pour proposer l’envoi de matériel divers, tels que tentes ou duvets, ou mieux encore : pour proposer le prêt d’une caravane immobilisée dans un jardin et donc inutilisée, ou un accueil dans sa propre maison.

Maraudes citoyennes

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Capture d’écran d’une annonce publiée sur le groupe Facebook

Le mot « maraude » provient initialement du langage militaire, et ironiquement, il désignait alors un larcin, un vol de fruits ou de légumes, ou encore d’animaux, commis par des soldats dans les environs immédiats de leur campement. Par analogie, il désigne aujourd’hui le fait de distribuer en groupe des aliments ou des produits de première nécessité aux nécessiteux. Thermos d’eau chaude, de thé, ou encore de café, sachets de café et de soupes instantanés, boîtes de conserve ou encore vêtements, sans oublier les produits d’hygiène (dentifrice, shampoing, papier toilette), difficiles à obtenir mais d’une nécessité absolue (on pensera ici aux femmes et à la difficulté que représente la gestion du cycle menstruel tout en vivant dans la rue), voilà tout ce que les maraudeurs se proposent de distribuer au cours d’une sortie au contact des SDF.

 

Là encore, pas de démarches administratives interminables (il faut parfois compter plusieurs semaines avant d’être intégré à un groupe au sein de la Croix-Rouge), pas de circonvolutions, un principe simple pour un résultat immédiat et efficace. Un groupe se crée, et chaque membre invite ses amis, qui en font de même. Ce faisant, la barre de la centaine de membres est rapidement atteinte. Certains maraudeurs d’un jour, agrégés par leurs amis pour leur première expérience, ne passent même plus par la médiation de Facebook et s’organisent entre eux rapidement par leurs propres moyens. Loin de la verticalité forcément nécessaire au sein des associations, ils remplissent le vide laissé par l’institution et sont devenus une nécessité. Il n’est pas rare d’y croiser d’anciens bénévoles passés par les organismes habituels, déçus de certaines lenteurs inhérentes à la forme de ces dernières. Il ne s’agit pas là de critiquer les associations présentes sur le terrain, simplement de constater qu’elles sont devenues incapables de résorber un problème désormais trop large pour être laissé à leur seule charge. Ce type d’action doit nous questionner sur le rôle que nous assumons tous en tant que citoyens : Camus ne disait-il pas que « La liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la terre » ? Le parallèle est facile à faire, et doit être fait, en ce qui concerne les plus démunis d’entre nous.

On pourrait reprocher à ces initiatives citoyennes qu’il s’agit là d’une aide ponctuelle, mais ce serait taper à côté. Aussi, il faut balayer de la main les critiques que ne manquent pas d’attirer ces initiatives, accusées à tort de ne s’arrêter que sur le côté matériel de la maraude, quand les SDF ont aussi besoin d’un suivi psychologique. En effet, ces maraudeurs d’un jour habitent les rues qu’ils fréquentent lors de leurs maraudes, et viennent à croiser parfois quotidiennement les démunis à qui ils proposent leur aide lors d’une maraude organisée. D’ailleurs, une majeure partie des SDF accueille favorablement ces actions, car ils ont (enfin, pourrait-on dire) le sentiment de récupérer une place au sein de la société, en ceci qu’en étant aidés ponctuellement par de simples citoyens et non plus par des bénévoles qui travaillent au sein de structures normatives, ils ont le sentiment qu’une partie de la population jusque-là peu concernée par leur situation se met à leur niveau, et refuse de détourner les yeux.

AIDE AUX SANS ABRIS

Des maraudeurs proposent des vivres à un SDF

Bien sûr, nous devons être conscients que cela est un pis-aller. Il n’est pas question de laisser l’État déléguer petit à petit aux citoyens cette action, éminemment politique et sociale. Mais en attendant, que faire ? Que faire, lorsque l’on constate que la plupart – pour ne pas dire l’entièreté – des décisions politiques successives ont été tout simplement reniées ? Qui se souvient encore de la promesse électorale d’un certain Nicolas S., jurant sur ses grands dieux en décembre 2006, que « d’ici à deux ans plus personne ne [serait] obligé de dormir sur le trottoir », s’il venait à être élu ?

Un nombre important de mesures existent pourtant : la garantie universelle des loyers, votée en 2014, abandonnée depuis car jugée trop coûteuse à mettre en place. Le droit au logement opposable, connu sous le nom de loi Dalo, votée en mars 2007, qui stipule que toute personne menacée d’expulsion et n’étant pas en situation de se reloger par elle-même peut être reconnue prioritaire pour l’accès à un logement social. Dans les faits, un rapport commandé en décembre 2016 à Marie-Arlette Carlotti, présidente du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées et du comité de suivi de la loi Dalo, constatait que « le nombre de ménages reconnus au titre du Dalo est en baisse sur l’ensemble du territoire et particulièrement dans les 14 départements visités, alors que l’ensemble des indicateurs disponibles démontre une aggravation de la crise du logement. » De 44,9 % de décisions favorables en 2008, il faut désormais en compter 28,63 %, en 2015.

Même son de cloche lorsque l’on observe la question de la construction de logements sociaux : alors que l’État promettait la construction de 150 000 unités par an, la réalité est différente. En effet, ce sont seulement 109 000 d’entre eux qui ont été financés en 2015, ce qui représente une baisse annuelle de 9 %. Cette année 2016 aura vu la construction de 120 000 d’entre eux, ce qui reste considérablement en-deçà de l’estimation jugée nécessaire par la Fondation Abbé Pierre.

Devant cette réalité, il appartient donc aux citoyens de se saisir de ce problème dans la mesure de leurs moyens, et de se rappeler de manière constante qu’« il ne faut pas attendre d’être parfait pour commencer quelque chose de bien » comme le disait si justement le regretté Henri Grouès, dit abbé Pierre. Cette « lutte des places » nécessite de fait que tous les moyens soient mis en œuvre.

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