Culture

Clausewitz : la guerre populaire au service des puissants

Auteur de la célèbre phrase « La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens », le général Carl Von Clausewitz (1780-1831) est une référence incontournable sur la question des guerres populaires. Contemporain et observateur des campagnes napoléoniennes et des réactions qu’elles ont provoquées, il propose une lecture aux antipodes de celle des marxisants. Son origine sociale et ses fonctions militaires le prédestinaient à concevoir la guerre populaire uniquement comme soutien à l’État, même lorsque celui-ci est l’oppresseur.

clausewitzPour Clausewitz, la guerre populaire est exclusivement une guerre de libération nationale. Les mouvements de protestation du peuple à l’encontre de leurs gouvernants débouchant sur des insurrections sont considérés comme des guerres civiles. Alors que le stratège prussien oppose ces dernières aux guerres populaires, certains historiens apportent plus de nuances à une vision partisane.

Guerre civile et guerre populaire, quelle différence ?

Gaston Bouthoul définit la guerre civile comme « la lutte armée et sanglante entre groupements organisés ». Nous pouvons ajouter que cette guerre se limite à l’intérieur d’un pays, ou d’une même entité politique. Ainsi, la guerre civile peut opposer une armée nationale à un ou plusieurs groupes armés. Jean-Pierre Derriennic, docteur en science politique et auteur de l’ouvrage Les guerres civiles, ajoute que certaines de ces guerres peuvent impliquer des éléments étrangers (comme ce fut le cas en Espagne en 1936) ou des pays voisins (comme c’est le cas en Syrie actuellement ou au Liban dès 1975).

« Les soulèvements populaires ici ne se contentent pas de vouloir faire reculer l’État sur certaines mesures mais visent à transformer profondément l’exercice du pouvoir en impliquant davantage le peuple. »

Aussi, les motivations de groupes armés peuvent varier. On trouve par exemple de nombreuses guerres civiles animées par la volonté d’éradiquer un groupe d’individus identifiés selon des critères ethniques. Ce fut le cas au Rwanda en 1994 ou encore en Yougoslavie (où des paramètres économiques et politiques s’ajouteront) à partir de 1992, lorsque les Serbes dirigés par Milošević assiégèrent et détruisirent Sarajevo. Ce conflit entraînera la mort de 300 000 civils et provoquera le déplacement de plus de quatre millions d’individus. Dans ces cas-là, il est inapproprié de parler de guerres populaires. A contrario, de nombreux conflits civils opposent des camps sur des critères d’injustice sociale et de demande démocratique.

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Sarajevo assiégée en 1992

En 1871, dans son pamphlet La guerre civile en France, Karl Marx caractérise l’insurrection de la Commune comme étant une guerre civile populaire. En effet, les communards s’opposent à des dirigeants agissant contre les intérêts du peuple. Le caractère populaire se confirme également par le mode d’organisation du travail au sein de la Commune, mais également par la participation importante du peuple de Paris aux décisions politiques. En effet, les soulèvements populaires ici ne se contentent pas de vouloir faire reculer l’État sur certaines mesures mais visent à transformer profondément l’exercice du pouvoir en impliquant davantage le peuple, entendons par là les gens ordinaires, décris par Orwell comme « tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer » afin de former « une ligue des opprimés contre les oppresseurs. » Ainsi, les révolutions de la période 1789-1795, puis celles de 1830, 1848 et 1871 s’inscrivent dans cette volonté de transformer les rapports de pouvoir.

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Journées de juin 1848

Une guerre populaire semble donc bien être nécessairement une guerre civile, puisqu’elle met en scène un ou plusieurs groupes luttant contre une entité supposée plus forte en vue de permettre à ces groupes (représentant une majorité opprimée) d’accéder à une justice politique, civique et économique. De plus, alors que la guerre civile peut opposer des forces non-étatiques (conflits entre populations, communautés religieuses etc.), la guerre populaire, elle, voit s’affronter des groupes minoritaires et un État, dont la violence est, selon Weber, légitime, mais dont l’exercice est critiqué.

Guerres populaires étatiques

Pour Thierry Derbent, la pensée du général et stratège prussien Clausewitz (1780-1831) se situe aux antipodes de celles des marxistes en ce qu’il ne conçoit la guerre populaire qu’en guerre de libération nationale. Classifiant toutes les prises d’armes d’armées non régulières comme des insurrections populaires,« Clausewitz ne concevait de guerre populaire que comme résistance à l’invasion, et de ce fait, sa force devait se conjuguer avec celle de l’État, selon les modèles espagnol et russe. Au peuple la guérilla et l’insurrection, à l’armée les batailles rangées. »

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Bataille de Somosierra (1808) lors de la Guerre d’indépendance espagnole (1808-1814)

Pour Clausewitz, la guerre populaire est donc bien loin d’être une guerre civile. Le Prussien, fortement marqué par les campagnes de Napoléon, écrit : « la Révolution française a transformé la nature de la guerre, Napoléon la manière de la faire, les guerres populaires de défense (Espagne, Russie) ont introduit la réplique au Blitzkrieg napoléonien. » (Encyclopédie universelle de 2012).

« La violence du contrecoup dépasse en général la force du choc initial. » Edward Mead Earl

Pour le général, la guerre populaire est avant tout à l’initiative d’un État dont l’armée régulière se trouve mise en difficulté par une armée belligérante prenant l’avantage. Dans un contexte d’infériorité numérique et de conflit asymétrique, cet État devient le camp faible et se voit contraint d’armer ses civils afin que ces derniers soutiennent l’effort de défense et combattent l’ennemi aux côtés de l’armée régulière. Pour Clausewitz, la guerre populaire consiste donc à mobiliser le peuple pour combattre au nom de l’État. Cette armée populaire est active uniquement comme force de défense. Il fait même de l’infériorité numérique et de la position de défense un atout considérable. « La défense est la plus forte de la conduite de la guerre. » Clausewitz considère que celui qui attaque sans réelle décision stratégique verra son avancée l’affaiblir. Bien que ses ressources matérielles et morales puissent augmenter au fur et à mesure de son avancée, l’agresseur risque, au-delà du « point culminant », d’assister à un retournement de situation et de subir un contrecoup. « La violence du contrecoup dépasse en général la force du choc initial » (Les maîtres de la stratégie, Edward Mead Earl). Pour ces raisons, Clausewitz donne l’avantage à la défense et fait de la guerre populaire un atout considérable pour les États.

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Retraite des troupes napoléoniennes de Russie en 1812

Il illustre son propos par les guérillas espagnoles de 1808 face aux armées napoléoniennes. Supérieures numériquement, ces dernières se sont heurtées à une véritable insurrection née à Madrid et s’étant propagée dans tout le pays. Le 18 juillet, 20 000 Français sont ainsi vaincus près de Bailèn, en Andalousie. Si les pertes matérielles et humaines sont peu nombreuses, le camp français est moralement abattu. Les Espagnols, inférieurs et peu équipés, venaient de prouver que la puissante armée napoléonienne n’était pas invincible. Alors que celle-ci remporte des batailles contre l’armée régulière, elle se trouve en grande difficulté face à des Espagnols pratiquant une méthode de guerre qui consiste à harceler par petits groupes l’ennemi et à le prendre par surprise. Les conséquences de cette guérilla minent le moral des troupes puisqu’elles déplacent l’affrontement en dehors du temps et de l’espace. Ce ne sont plus les généraux qui décident de l’endroit et du lieu de la bataille. Face à ce type de combat nouveau, les forces napoléoniennes sont à la peine. Quand elles arrivent à vaincre un groupe, un autre jaillit. Les campagnes de Russie contraindront Napoléon à rapatrier des troupes depuis l’Espagne pour les renvoyer sur le front russe. Devant la guérilla espagnole mais également les avancées de l’armée britannique, Napoléon admet sa défaite et se retire d’Espagne.

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On peut également citer le cas de la rébellion du Tyrol. En 1805, l’Empire d’Autriche, vaincu par Napoléon à Ulm voit les Français entrer dans le comté du Tyrol et écraser ses habitants. Le comté est rattaché au royaume de Bavière, vassal de l’Empire français. Au moment de l’invasion napoléonienne, la Bavière augmente les impôts et mène une politique anticléricale impopulaire. L’archiduc Jean, jeune frère de l’empereur d’Autriche François Ier, est conscient de cette impopularité et en profite pour mener un projet d’insurrection populaire. Comme en Espagne, le clergé joue un rôle essentiel, notamment en distribuant des tracts glorifiant l’implication du peuple dans la guerre d’Espagne et la guerre de Vendée. Le 9 avril 1809, l’armée autrichienne, composée de 7 000 hommes, entre au Tyrol. Dans le même temps, des milices tyroliennes déjà constituées passent à l’action pour appuyer l’entrée des Autrichiens. Andreas Hofer, un des instigateurs de la révolte, dirige l’une d’entre elle. Alors que les troupes autrichiennes sont vaincues par les Français qui reprennent le contrôle d’Innsbruck, les milices menées par Hofer s’insurgent de nouveau et défont les Français. Hofer s’autoproclame régent du Tyrol et établit un gouvernement provisoire. Cependant, en novembre, le vice-roi d’Italie Eugène de Beauharnais, sous l’ordre de Napoléon, reprendra le Tyrol. Hofer fuira, sa tête sera mise à prix et il sera arrêté puis fusillé le 20 février 1810.

Révolutions et contre-révolutions

On retrouve ici le schéma cher à Clausewitz, dans lequel des gens du peuple soutiennent le pouvoir perçu comme légitime. C’est d’ailleurs ce qui amènera le général prussien à ranger la contre-révolution vendéenne dans les guerres populaires. Les Vendéens sont perçus par le stratège comme un peuple soutenant le pouvoir royal légitime, usurpé par les révolutionnaires.

« Stratège au service du pouvoir, sa vision des relations internationales et sa définition de la guerre façonne son opinion sur les guerres populaires. »

Selon Derbent, le paradoxe chez Clausewitz, c’est qu’il ne considère pas la Révolution française comme une guerre populaire mais estime que la contre-révolution vendéenne, elle, relève de l’insurrection populaire. En effet, le critère premier de Clausewitz est l’armement par le gouvernement du peuple. Il ne considère à aucun moment l’autonomie et l’indépendance d’un mouvement. Clausewitz, contrairement à Marx, ne verrait pas, dans la Commune, une véritable insurrection populaire. Au contraire, le stratège prussien considère l’insurrection vendéenne comme populaire. Celle-ci s’étale de 1793 à 1796. À ses yeux, il s’agit de restaurer le pouvoir royal légitime. Ainsi, les royalistes luttent contre les républicains. La noblesse, soutenue par les prêtres réfractaires, prend les armes et est déterminée à renverser le nouveau pouvoir. La levée d’une armée républicaine de 300 000 hommes met le feu aux poudres. Dans un premier temps, quelques foyers de soulèvements paysans naissent dans l’Ouest. Les nobles récupèrent l’agitation et s’emploient à l’organiser en véritable mouvement contre-révolutionnaire. Plus de 35 000 hommes garniront les rangs de l’armée royaliste. Clausewitz considère ces insurgés comme les protagonistes légitimes d’une guerre populaire. Il n’a pas la même considération pour l’armée révolutionnaire française qui luttera contre l’ennemi extérieur. Ainsi, les guerres d’indépendance, comme celle des États-Unis de 1775 à 1783, n’entrent pas non plus dans la catégorie des guerres populaires. Cette prise de position peut se comprendre au vu du statut social du général prussien. Stratège au service du pouvoir, sa vision des relations internationales et sa définition de la guerre façonne son opinion sur les guerres populaires.

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George Washington lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783)

Si la vision de Clausewitz diverge de celle des marxistes et communistes, qui viendront plus tard, sur l’autonomie des mouvements populaires, son apport sur la stratégie reste incontournable. Il permet de comprendre pourquoi plusieurs mouvements d’indépendance initialement en infériorité ont réussi à renverser des régimes plus puissants. Reste qu’il ne prend pas en considération les mouvements d’indépendance et autres insurrections révolutionnaires.

À la lumière de sa définition, on s’interroge sur les positions qu’il aurait prises sur les nombreux conflits s’étant déroulés après sa mort. À l’aube du XXe siècle,  la configuration internationale est en pleine mutation. Le réveil des identités et les aspirations nationalistes accouchent de nouvelles revendications autonomistes, donnent lieu à des conflits et guerres civiles modifiant profondément les frontières. Les colonisateurs dominant les pays du Sud vont faire face à une multitude de mouvements indépendantistes. Dans ce contexte, un nouvel acteur, animé par des penseurs et hommes politiques actifs, va émerger : le communisme. Le moment communiste va apporter une nouvelle définition à la guerre populaire et jouer un rôle central dans les mouvements d’émancipation sur tout le globe.

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1 réponse »

  1. Article très intéressant. Merci ! 🙂
    Dommage de ne pas parler des autres théoriciens de son époque, notamment Antoine de Jomini.
    Qui plus est, concernant la guerre civile d’Espagne, c’est un peu réducteur. Les espagnols ont notamment profité des succès de Wellington (coalition Anglo-portugaise) sur les lignes de Torres Verdras ! Car sans les victoires britanniques, la guerre d’indépendance espagnol n’aurait jamais tournée en leur faveur !
    Ironie de l’histoire, les Britanniques n’avaient jamais battu les français avant 1808

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