Culture

Quand le peuple combat l’histoire : les guerres populaires

Si le destin des pays s’est joué, en grande partie, autour de conflits opposant des pouvoirs disposant d’armées régulières, il n’en demeure pas moins que les peuples dénués de formations militaires et d’armement lourd, ont parfois déterminé le jeu politique. Malgré leur puissance militaire, parfois nucléaire, certaines nations se trouvent ainsi ébranlées par des mouvements populaires qui leur livrent de véritables guerres. On le retrouve avec acuité aujourd’hui encore, dans un système international toujours plus complexe, au sein duquel le développement de nouveaux types d’interactions affaiblit l’autorité et la légitimité de l’État. L’histoire des guerres populaires, c’est celle des faibles qui ont déstabilisé les plus forts.

Dans son ouvrage Clausewitz et la guerre populaire, Derbent donne une première définition issue du général et théoricien militaire prussien : « Lorsqu’il [Clausewitz] parle de “guerre populaire”, il parle de tous les cas de figure où la lutte armée est menée non par une armée régulière, pratiquant la guerre de mouvement et la guerre de position, mais par le peuple insurgé luttant en bandes plus ou moins organisées là où il se trouve. »

Sécessions gauloises

Cette première définition, assez large, englobe toutes les insurrections à travers l’histoire. Dans son ouvrage Les guerres révolutionnaires et insurrectionnelles, de l’Antiquité à nos jours, le colonel Gabriel Bonnet fera de Vercingétorix le premier résistant de l’histoire ainsi que le premier leader d’une insurrection populaire. Sous domination romaine, la Gaule est composée de plusieurs peuples. Comme son père, Vercingétorix aspire à l’indépendance des Gaules. Il se heurte néanmoins à l’oligarchie arverne et se retrouve expulsé de Gergovie. Il rejoint alors les campagnes et mobilise les paysans pour constituer une armée. Il envoie des émissaires à travers la Gaule pour unifier les peuples gaulois. Fin stratège, Vercingétorix remporte la bataille de Gergovie contre Jules César en -52 avant de rendre les armes à Alésia la même année.

De 284 à 440, la Gaule, toujours sous domination romaine, connait plusieurs insurrections. C’est ce qu’on a appelé par la suite les Bagaudes (nom tiré du celte bagad, qui signifie troupes). Les acteurs et les motivations  à l’origine de ces soulèvements différent à chaque fois. La première insurrection de 284 se déroule dans un contexte de crise et de grande instabilité du pouvoir romain. Depuis l’assassinat de Sévère Alexandre en 235, l’Empire a connu plus de soixante prétendants. Chacun lève des armées et se dispute le pouvoir et les territoires à l’intérieur de l’Empire. Ces tensions internes donnent plus d’autonomie aux Gaulois et plusieurs dirigeants émergent en Gaule. Au même moment, l’Empire ne cesse d’être attaqué par des forces extérieures : les Goths à l’Est, les Maures au Sud. Une grande partie de la population est soumise à l’impôt, aux corvées et disposent de droits réduits. C’est parmi ces catégories que sont recrutées les forces des Bagaudes. Ces derniers sont menés par Pomponius Aelianus. Ils sont vaincus en 286 par le co-empereur Maximien.

Alors que certains historiens tels que Raymond Van Dam voient dans les Bagaudes uniquement des bandits, profitant de l’instabilité de l’Empire pour s’accaparer plus de biens et améliorer leur situation, Edward Thompson fait de ces derniers des paysans celtes révoltés contre les élites romanisés et l’État romain. L’historien appuie sa thèse en démontrant que les paysans celtes se révoltaient fréquemment entre les IIe et Ve siècles et souligne les aspirations autonomistes d’une grande partie des Gaulois. Il évoque notamment la présence d’empereurs gaulois dans la décennie précédent la première insurrection. Thompson n’en fait pas pour autant de purs révolutionnaires. En effet, il insiste sur le caractère ponctuel de leurs actions et met en évidence le fait que ces volontés autonomistes se traduisent surtout par des actes de brigandages en vue d’accaparer des biens de possesseurs plus aisés. En d’autres termes, dans ces insurrections, les aspirations autonomistes sont reléguées, dans la pratique, au second rang. La volonté de renverser le système s’efface devant les intérêts à court terme.

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. » Clausewitz

“Jacques” et bourgeois unis

La Grande Jacquerie de 1358, conflit court, intense et sanglant, symbolise à elle toute seule toute une série de révoltes paysannes s’étalant sur le Moyen-Âge. Engagé depuis 21 ans dans une guerre contre les Anglais (conflit durable que l’on appellera plus tard, la guerre de Cent Ans), les Français, alors supérieurs militairement, voient le rapport de force basculer contre eux. Les armées royales subissent de lourdes défaites et le roi de France Jean Le Bon croupit dans les geôles anglaises. Le régent, futur Charles V, augmente les impôts dans le but de financer la guerre contre les Anglais. Le pays est alors touché par la Grande Peste, qui décime la population depuis dix années. C’est dans ce contexte de crise féodale qu’émerge la figure du bourgeois Étienne Marcel. Prévôt des marchands de Paris, il prend la tête, lors des États Généraux de 1357, d’un mouvement de réforme visant à mettre la monarchie sous contrôle.

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Devant le risque de voir la dynastie Valois disparaitre, Jean Le Bon se résigne à négocier et à faire des concessions aux Anglais. Le traité de Londres suscite un tollé et Étienne Marcel en profite pour prendre le contrôle de la capitale. Le 22 février 1358, il lève une armée de 3000 hommes et entre dans Paris. Il fait exécuter deux maréchaux proches du dauphin. Ce dernier lève à son tour une armée et assiège Paris. C’est alors qu’Étienne Marcel exhorte au combat des paysans déjà fortement en colère contre des nobles réputés pour être forts dans le pillage des campagnes et faibles face à l’ennemi anglais. Une rixe éclate le 28 mai à Saint-Leu-d’Esserent. Rapidement, une sorte d’alliance s’établit entre les “jacques” (sobriquet méprisant donné aux paysans) et les bourgeois. Les habitants de certaines localités du Beauvaisis (Meaux, Senlis, Amiens…) se mêlent aux “jacques” et ce sont des centaines d’hommes armés qui s’attaquent aux châteaux des nobles. S’il est évident que les paysans forment le gros des troupes, l’historien Raymond Cazelles souligne l’implication d’artisans ruraux, plus fortunés, mais également de gens issus de l’évêché ainsi que des officiers royaux de rang modeste. Il cite : « Des expéditions formées et conduites par la bourgeoisie parisienne ont procédé à la destruction de manoirs et de forteresses aux quatre coins cardinaux de la capitale. » La Grande Jacquerie sera violemment réprimée le 10 juin par les forces de la noblesse.

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Il convient de s’interroger sur les finalités des mouvements et des acteurs. Une guerre populaire vise-t-elle un objectif à court ou long terme ? Dans le cas de la Grande Jacquerie, il est évident que les paysans se sont avant tout soulevés en réaction à l’insupportable pression fiscale. Leur objectif premier était donc de faire revenir la monarchie sur sa politique fiscale, sans remettre en question la monarchie elle-même. La bourgeoisie montante pendant le dernier siècle, avait, quant à elle, d’autres objectifs. On décèle en effet dans l’action d’Étienne Marcel, une volonté de renverser la dynastie des Valois (en installant Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais, sur le trône) et de changer la politique globale de la monarchie. L’alliance entre la bourgeoisie et la paysannerie fût de circonstance. On retrouvera, à d’autres moments de l’histoire, ce schéma où les intérêts court-termistes et long-termistes se conjugueront contre le pouvoir dominant. La présence de masses populaires aux côtés de bourgeois suffit-elle pour autant à caractériser un conflit de guerre populaire ?

Attac avant l’heure

La Grande Jacquerie marquera fortement l’histoire de France et inspirera de multiples révoltes à travers le pays. Des soulèvements paysans ont lieu dans la France du XVIe au XVIIIe siècle. Ces multiples révoltes traversent le pays et des masses populaires s’insurgent contre un État de plus en plus centralisateur et imposant une fiscalité de plus en plus forte. Comme lors de la Grande Jacquerie, des notables issus de la bourgeoisie joueront des rôles importants dans l’agitation populaire.

Affiche d'Attac France, symbolisant les dernières actions (non violentes) de l'association

Affiche d’Attac France, symbolisant les dernières actions (non violentes) de l’association

En 1548, ce sont les Pitauds (“paysans grossiers”), partant de l’Angoumois, qui attaquent des “gabeleurs” dans les villes du Sud-Ouest de la France. Ils sont quelques milliers, relativement bien organisés et soutenus par une partie du clergé local. Rapidement, c’est tout le Sud-Ouest qui s’embrase, de Limoges jusqu’à Bordeaux, où des habitants, non soumis à la gabelle mais récalcitrants à d’autres taxes, se joignent aux Pitauds. Un lieutenant gouverneur de Guyenne et représentant du pouvoir royal est attaqué et massacré par la foule. La répression sera là aussi terrible. Néanmoins, face à une peur de la contagion et dans un souci de paraître miséricordieux aux yeux de son peuple, le roi Henri II reviendra sur la réforme fiscale à l’origine de la révolte.

La révolte du Sud-Ouest esquisse les traits des contestations antifiscales du XVIIe siècle : l’hostilité à l’impôt perçu comme illégitime, la polarisation brutale sur les agents locaux du fisc vus comme les créatures des méchants conseillers qui entourent le bon roi, l’alliance des gens de la ville et de ceux de la campagne, leur organisation pseudo-militaire, mais aussi la répression extrêmement violente de l’État suivie d’un recul. Les révoltés, malgré le coût humain payé, obtiennent gain de cause et susciteront des vocations révolutionnaires tout au long du XVIIe.

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