Culture

« The Birth of a Nation » : une théologie de la libération afro-américaine

Sorti dans les salles obscures françaises le 1er février 2017, « The Birth of a Nation » est un film dramatique et historique américain écrit, produit et réalisé par Nate Parker. Le réalisateur retrace le récit de la révolte menée par Nat Turner, un prédicateur cultivé, esclave afro-américain, contre les atrocités commises à l’encontre des Noirs des États-Unis au XIXe siècle. L’œuvre a remporté le Grand prix du jury dans la catégorie films américains du festival du film de Sundance en 2016.

Le Pape François ne laisse plus personne indifférent. Partout où l’homme de foi argentin passe, les sirènes de la théologie de la libération se font entendre. Apparue dans les années 1970 en Amérique du Sud à travers ses hommes de foi progressistes, la théologie de la libération a replacé au centre de la religion son souci originel : la libération de l’homme des illusions terrestres et la lutte contre toute forme d’oppression dont celle imposée aujourd’hui par le Capital.

S’il est question de souci originel, c’est bien qu’il a été dévoyé. Le message comme le messager ont été trahis. La religion a été prise en otage par certains de ses interprètes. Les conséquences sont terribles. L’homme de religion s’est ligué avec l’oppresseur. Initialement mise à disposition de l’homme comme une voie de libération, la religion est devenue l’instrument d’oppression dont se servent les ennemis de la liberté et de la justice.

C’est dans ce contexte que s’enracine le dernier film de Nate Parker qui raconte l’histoire d’une célèbre rébellion ayant eu lieu dans un État du Sud des États-Unis. Nous sommes en 1809 en Virginie. Les plantations du comté de Southampton sont le fief de l’oppression et de l’esclavage. Les récoltes ne rapportent plus et entretenir des esclaves devient de plus en plus onéreux pour leurs maîtres. Ces derniers n’hésitent pas à les détruire physiquement et moralement en diminuant leur alimentation. Les esclaves sont mis dans un état déplorable tout en étant forcés d’exécuter des tâches harassantes. La tension est à son comble, des révoltes surgissent au sein de certaines plantations.

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Prêcher la mauvaise parole

Peut-on libérer les siens du joug de l’oppresseur si nous sommes prisonniers de nous-mêmes et de nos illusions ? C’est à cette question qu’a dû répondre le jeune Nat Turner. Avant de libérer ses proches opprimés, Nat Turner a dû partir en quête de sa propre liberté intérieure.

Repéré très jeune par son aptitude à la lecture, le jeune Nat reçoit une éducation religieuse de la part de ses maîtres. Le jeune esclave apprend le Nouveau Testament. Les propriétaires des plantations feront ainsi de lui un prêcheur doué et apprécié des siens.

Petit à petit, le prêcheur-esclave se fait connaître dans les environs. Il est remarqué par un notable, qui propose à son maître, Samuel Turner, d’en tirer profit. L’idée est simple, Samuel Turner et Nat doivent sillonner les fermes avoisinantes afin que le prêcheur utilise des extraits de la Bible pour appeler les esclaves à cesser leurs révoltes et accepter leur condition misérable. Les deux hommes découvrent alors avec effroi le traitement inhumain réservé aux Noirs d’Amérique, réduits à des objets, leur humanité annihilée, et parqués dans ce qui ressemble à des cages à rats.

Le propriétaire Turner continue toutefois à encaisser son argent sans états d’âme. Pour Nat, la confrontation avec la réalité indigne des siens amorce une progressive remise en question. Prêchant pour l’oppression humaine, son autorité est d’ailleurs contestée.

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Malgré sa compromission avec les faiseurs d’injustice, Nat reste un homme de foi. Il est question ici d’un homme dont l’intériorité n’attendait que d’être polie par les luttes contre l’injustice, la quête spirituelle et la volonté transcendantale. Le viol de femmes noires, celles de ses amis dans la plantation, sonne le début d’une profonde prise de conscience.

Une acception tolstoïenne de la justice divine

Le baptême d’un homme blanc socialement répudié, par ce prêtre Noir constitue un tournant. Nat accepte de baptiser cet homme renié par les siens puisqu’il croit fermement à l’égalité des hommes devant Dieu. Peu importe la couleur, c’est la piété que le Créateur juge. Les notables de la plantation sont furieux. Un Noir qui baptise un Blanc, c’est l’ordre social – injuste – qui est défié. Nat ne tarde pas à être puni pour son acte spirituel, social et égalitariste.

« Indeed I tremble for my country when I reflect that God is just, that His justice cannot sleep forever. » (« Je tremble pour mon pays quand je réalise que Dieu est juste et que Sa justice ne peut pas être en sommeil pour toujours ») Thomas Jefferson, 1785

Au-delà de l’anecdote, c’est toute l’hypocrisie religieuse des maîtres de la plantation qui vole en éclat. Ils ne sont pas croyants, ils sont religieux. Ils trompent les âmes humaines par l’instrumentalisation de la Bible. Le système les fait prospérer et entretenir autrui dans l’oppression au profit de leurs intérêts économiques. La foi pure, sincère et égalitariste de Nat a ébranlé ce système mafieux. Il a simplement suffit qu’il applique, honnêtement, sa religion.

L’échange avec le notable de la plantation est révélateur : à chaque verset biblique, sorti de son contexte, qu’invoque le notable, Nat répond par un extrait biblique, libérateur, appelant à l’égalité des hommes devant Dieu, la lutte contre l’oppression et l’inhérente liberté des êtres humains. L’humanisme spirituel de Nat bouscule ses contradicteurs. Une atmosphère de révolte plane sur la plantation.

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L’acte de rébellion de Nat libère sa conscience. La révolte effectue en lui un détachement radical vis-à-vis du bas monde. Le retour à une foi sincère le fait transcender sa condition humaine et le prépare à lutter contre l’oppression des esclavagistes.

Comme Tolstoï[1], Nat semble envisager un royaume de Dieu terrestre. Le prêcheur rappelle aux femmes et hommes de la plantation qu’ils ne doivent servir que le Seigneur et non les hommes. Nat veut briser les chaînes et ses gens sont prêts à tout pour ne plus subir l’humiliation quotidienne. D’ailleurs, il va pousser son désir passionné de justice et de changement social jusqu’à une fin logique mais terrible…

Le prêcheur libéré est en « route pour Jérusalem » et plus rien ne semble pouvoir arrêter sa volonté. Nat est ce qu’on pourrait appeler un Polyeucte moderne. Le pharisaïsme religieux des esclavagistes est mis à nu. Plutôt mourir qu’être esclave, tel semble avoir été le slogan des hérauts de la liberté.

Nos Desserts :

  • Au Comptoir, nous vous proposions un article sur Camilo Torres Restrepo, le curé et guerillero colombien, précurseur de la théologie de la libération
  • Pier Paolo Pasolini a également œuvré pour sortir l’ordre religieux de sa léthargie, nous en parlions au Comptoir
  • Récemment, on vous parlait de la manière étrange dont François Fillon revendique à la fois l’héritage de la “dame de fer” et de celui qui enseignait dans les Béatitudes : « Heureux ceux qui sont doux, heureux ceux qui ont de la compassion pour autrui ! »

Notes

[1] Tolstoï ou Dostoïevski, George Steiner, Seuil, p.261

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