Politique

George Orwell : « Le socialisme doit écarter les libéraux à la bouche fleurie qui veulent l’écrasement du fascisme »

Au lendemain de cette cuite électorale prise au Comptoir (n’est-ce pas) après les résultats au premier tour de l’élection présidentielle 2017, nous essayons de maintenir le cap en continuant à vous donner du grain à moudre. Notre cocktail pour se remettre d’aplomb est la reproduction d’un passage issu de la deuxième partie du « Quai de Wigan », écrit par George Orwell et publié en 1937.

Le mouvement socialiste a autre chose à faire que se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue des opprimés contre les oppresseurs. Il doit attirer à lui les gens sérieux et écarter les libéraux à la bouche fleurie qui veulent l’écrasement du fascisme étranger pour pouvoir continuer à toucher tranquillement leurs dividendes – le type de coquin qui présente des motions “contre le fascisme et le communisme”, c’est-à-dire à la fois contre les rats et la mort-aux-rats. Le socialisme, c’est l’abolition de la tyrannie, aussi bien dans le pays où l’on vit que dans les autres pays. Tant que vous brandirez bien haut ce fait, vous n’aurez jamais à vous tracasser pour savoir où sont vos véritables amis.

[…]

Dans un pays dont les ressources s’amenuisent, les “anomalies sociales” se multiplient. On ne dénombre pas davantage de millionnaires incapables d’aspirer correctement leurs H, mais on voit de plus en plus d’anciens des public schools vendant des aspirateurs au porte-à-porte, et de plus en plus de petits commerçants qui prennent le chemin du dépôt de mendicité. Des pans entiers de la classe moyenne se prolétarisent ainsi peu à peu. Mais le point primordial, c’est que les sujets touchés n’adoptent pas pour autant (du moins à la première génération) l’allure et les manières de la classe ouvrière. Prenez mon cas, celui d’un homme qui, ayant reçu une éducation bourgeoise, doit vivre avec un revenu d’ouvrier. Dans quelle classe dois-je me ranger ? Économiquement parlant, j’appartiens à la classe ouvrière, mais il m’est à peu près impossible de me considérer autrement que comme un membre de la bourgeoisie. Et à supposer que j’ai à prendre parti, avec qui ferai-je alliance ? Avec cette classe supérieure qui, décidément, ne veut plus de moi, ou avec cette classe laborieuse dont je ne puis me résoudre à épouser les mœurs ? Il est probable que, dans mon cas précis et pour toute question grave, je me rangerai du côté des ouvriers. Mais que feraient les dizaines, les centaines de milliers d’individus placés dans une situation sensiblement identique ? Et la classe infiniment plus vaste, se comptant cette fois par millions, de tous ceux, employés de bureau ou commis de banque, qui, de par leur mode de vie appris, se rattachent moins évidemment à la classe moyenne, mais qui n’apprécieraient certainement pas qu’on les qualifie de “prolétaires” ? Tous ces gens-là ont les mêmes intérêts à défendre, et les mêmes ennemis à combattre, que la classe ouvrière. Tous sont exploités et rudoyés par le même système. Mais combien s’en rendent compte ? Qu’ils viennent à sentir passer le vent du boulet et tous feront bloc avec leurs oppresseurs, contre ceux qui devraient être leurs alliés. Il est très facile d’imaginer une classe moyenne financièrement poussée dans ses derniers retranchements et n’en demeurant pas moins farouchement hostile à la classe ouvrière : et vous avez là un parti fasciste tout trouvé.

Ce n’est que trop clair, le mouvement socialiste doit obtenir, avant qu’il ne soit trop tard, l’assentiment d’une classe moyenne exploitée. Et avant tout, il doit se concilier la masse des petits employés qui, s’ils apprenaient à s’organiser, représenteraient une telle force dans le pays. Il est tout aussi clair qu’en ce domaine le socialisme a jusqu’à présent échoué. La dernière personne chez qui on peut s’attendre à rencontrer des opinions révolutionnaires, c’est bien un employé de bureau ou un voyageur de commerce. Pourquoi ? Dans une très large mesure, je crois, en raison de la logomachie “prolétarienne” dans laquelle se drape la propagande socialiste. Pour symboliser la lutte des classes, elle a bâti de toutes pièces un “prolétaire” mythique, ce grand gaillard musclé en salopette graisseuse foulé aux pieds par l’infâme capitaliste pansu arborant chapeau claque et col de fourrure. Il est tacitement admis qu’entre les deux, il n’y a rien. Mais ce “rien” représente, dans un pays comme l’Angleterre, un bon quart de la population, si l’on prend la peine de regarder les choses en face. Si l’on tient à entonner le couplet de la “dictature du prolétariat”, ce serait la moindre des choses que de commencer par dire ce que sont les prolétaires. Mais l’obstination des socialistes à idéaliser le travailleur manuel en tant que tel fait que cela n’a jamais été dit de manière nette. Combien sont-ils, dans l’armée misérable et tremblante des garçons de bureau et sous-chefs de rayon – qui, sous certains rapports, vivent plus mal qu’un mineur ou un docker – à se regarder comme des prolétaires ? Pour eux – c’est du moins ce qu’on leur a appris – un prolétaire est un homme sans faux-col. Si bien que, quand vous essayez de secouer leur torpeur en invoquant la “lutte des classes”, vous ne faites que leur ficher la frousse. Ils oublient leurs misérables salaires, appellent leur bon accent à la rescousse et se portent aux côtés de la classe qui les exploite.

Les socialistes ont encore beaucoup de pain sur la planche. Ils leur faut montrer, sans ambiguïté aucune, où passe la ligne qui sépare les exploiteurs des exploités. Une fois encore, je le répète, il faut s’en tenir au fond du problème. Et le fond du problème, c’est que tous ceux qui n’ont que de maigres ressources perpétuellement susceptibles d’être remises en question voguent sur la même galère et qu’ils doivent se trouver tous du même bord. Il serait sans doute judicieux de parler un peu moins du “capitaliste” et du “prolétaire”, et un peu plus du voleur et du volé. En tout cas, il faut renoncer à cet effarant tic verbal qui consiste à réserver l’appellation de “prolétaires” aux seuls travailleurs manuels. Il faut faire comprendre à l’employé de bureau, à l’ingénieur, au voyageur de commerce, au petit-bourgeois dont les espoirs légitimes ont été déçus, à l’épicier du coin de la rue, au fonctionnaire subalterne, à tous ces gens, qu’ils ont autant à gagner à la victoire du socialisme qu’un terrassier ou un manœuvre d’usine. Il ne faut pas les laisser dans l’idée que la guerre est ouverte entre ceux qui aspirent correctement les H et les autres. Sans quoi, ils se rangeront du côté des H aspirés.

Ce que je dis par là, c’est que des classes distinctes peuvent et doivent faire front commun sans que les individus qui les composent soient sommés d’abandonner du même coup ce qui fait leur originalité. Et je vois bien ce que cela a de dangereux. Je vois bien les rapprochements qu’on peut faire avec les camps d’été du duc d’York et les lugubres discours sur la nécessité d’ “en mettre tous un bon coup” – poudre aux yeux ou fascisme, ou les deux. Il ne peut y avoir de collaboration entre des classes dont les véritables intérêts divergent. Le capitaliste ne peut faire œuvre commune avec le prolétaire. Le chat ne peut faire cause commune avec la souris. Et si le chat propose une collaboration et que la souris est assez folle pour l’accepter, elle ne tardera pas à disparaître dans le gosier du chat. Mais il est toujours possible de s’associer sur la base d’un commun intérêt. Ceux qui doivent aujourd’hui unir leurs forces, ce sont tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer. Ce qui revient à dire que le petit actionnaire doit tendre la main au manœuvre d’usine, la dactylo au mineur de fond, le maître d’école au mécano. Et il n’est pas interdit de penser que cela se réalise, si l’on parvient à faire comprendre à chacun de ces gens où se trouve véritablement son intérêt. Mais jamais cela ne se produira si l’on s’obstine à heurter sans besoin des préjugés sociaux qui, dans certains cas, sont au moins aussi forts que n’importe quelle considération économique. Il y a, après tout, une réelle différence de mode de vie et de manières d’être entre un employé de banque et un docker, et le premier garde ancré en lui un sentiment de supériorité profondément enraciné. Il devra bien, un jour, s’en débarrasser, mais le moment n’est pas des mieux choisis pour lui demander de le faire. Ce serait donc une excellente chose que de renoncer, provisoirement, à cette agaçante façon d’asticoter systématiquement le bourgeois qui fait partie intégrante du plan de propagande socialiste d’aujourd’hui. Toute la pensée de la gauche, tous les écrits de gauche – des éditoriaux du Daily Worker aux bonnes blagues du News Chronicle – sont imprégnés de cette tradition d’“anti-distinction” qui s’attaque, de manière souvent très bête, à des habitudes de vie et attachements profonds relevant, pour le jargon communiste, des “valeurs bourgeoises”. Cette petite guerre, venant de croqueurs de bourgeois qui ne sont eux-mêmes rien d’autre que des bourgeois, donnerait plutôt à sourire si elle n’avait pour conséquence de faire disparaître, derrière le rideau de fumée de problèmes mineurs, le problème majeur : à savoir que la misère est la misère, que vous maniez un pic ou un stylo.

Et me voilà contraint d’en revenir à moi-même, avec mon extraction de classe moyenne et mon revenu de trois livres par semaine, toutes rentrées confondues. Quelque négligeable que soit mon poids personnel, il serait plus souhaitable de m’attirer vers le socialisme que de me laisser verser dans le fascisme. Mais si vous n’arrêtez pas de me tarabuster avec mon idéologie “bourgeoise”, si vous ne cessez de me donner insidieusement à entendre que je suis une sorte de sous-être parce que je n’ai jamais travaillé à manches retroussées, vous ne réussirez qu’à me dresser contre vous. Car vous me laissez le choix entre demeurer quelqu’un de foncièrement inutile ou transformer mon être à un point qui excède mes forces. Je ne peux pas prolétariser mon accent, pas plus que la plupart de mes goûts et croyances, et même si je le pouvais je ne le voudrais pas. Pourquoi ? Je ne demande à personne de s’exprimer dans mon langage. Pourquoi quelqu’un voudrait-il que je m’exprime dans le sien ? Il vaudrait infiniment mieux tenir pour tristement acquis ces misérables stigmates de classe, et les mettre une bonne fois pour toutes au placard. Ils sont assimilables à des différences raciales, et l’expérience montre qu’il est possible de travailler en commun avec des étrangers – y compris des étrangers qui vous déplaisent – quand cela est vraiment nécessaire. Économiquement parlant, je suis embarqué sur le même bateau que le mineur, le terrassier et le garçon de ferme. Faites-m’en souvenir et je me placerai à leurs côtés. Mais culturellement parlant, je suis autre chose que ce mineur, ce terrassier ou ce garçon de ferme. Soulignez cette différence, et vous m’armerez contre eux. Si je n’étais qu’un cas perdu dans la foule, je ne compterais pas. Mais ce qui est vrai de moi est vrai d’une multitude d’autres. Tout employé de banque menacé d’être d’un jour à l’autre mis à la porte, tout boutiquier devant perpétuellement jongler avec sa comptabilité se trouve virtuellement dans le même cas. Ce sont les représentants d’une classe moyenne en train de sombrer qui, pour la plupart, se raccrochent à leur bonne naissance comme à la seule bouée capable de leur éviter la noyade. Il n’est pas très intelligent de leur dire, pour commencer, de lâcher leur bouée. Le danger est très réel de voir, dans les prochaines années, des pans entiers de la classe moyenne basculer sans crier gare dans le camp de la droite. Et acquérir par là un pouvoir redoutable.

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5 réponses »

  1. Oui, ça donne bien des raisons d’y croire, encore et encore…Et de rester du bon côté de la barricade. Petite digression : le doc ce soir sur Arte sur J.Baldwin est fabuleux, remuant, terrible…

  2. Aucun sens critique sur la possibilité que l’analyse qui conduit à ce texte serait fausse et qu’elle a conduit précisément là où l’on sait. Au moins, Orwell a écrit 1984 après…

  3. Je ne comprends pas très bien votre commentaire, Jacques. Ce texte me parait au contraire totalement pertinent plus de 70 ans plus tard. Après, je peux bien entendu rater quelque chose.

    Pourquoi ne pas développer cette critique ici au lieu de déplorer son absence ?

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