Culture

Upton Sinclair, un romancier socialiste dans la jungle capitaliste

Auteur américain du début du XXe siècle, Upton Sinclair (1878-1968) a écrit des romans à la prétention quasi journalistique. Comme son camarade Jack London, il consacre une grande partie de son œuvre – abondante et méconnue en France – à la défense des plus faibles, soumis au joug du capitalisme yankee. « La Jungle », roman phare et roman-fleuve du socialiste, est l’un des seuls livres de Sinclair a être parvenu jusque chez nous. Présentation de ce roman d’apprentissage narrant les péripéties d’un émigré lituanien à Chicago et rempli de réflexions sur la modernité, le capitalisme, l’urbanité et l’industrie de la viande.

Né dans une famille bourgeoise déclassée par la participation de certains de ses membres à la guerre de Sécession aux côtés des confédérés, Upton Sinclair fréquente dans sa jeunesse à la fois les milieux populaires de Baltimore et les cercles de nantis new-yorkais. Il connaît l’aisance chez ses oncles et l’extrême pauvreté au sein de sa famille nucléaire. Ces habitudes l’amènent à se forger une représentation du monde inspirée du marxisme, qui le conduiront à adhérer au Parti socialiste d’Amérique en 1904. Très tôt, il s’emploie à l’écriture afin de payer ses études. Il s’adonne alors au roman de gare et aux textes courts, souvent comiques. Avant cela, il est correspondant de guerre à Cuba en 1898, mission pour laquelle il travaille pour trois éditeurs différents. Il est aussi grand lecteur des œuvres de Shakespeare, Goethe et Voltaire.

Un romancier du réel

Le travail d’Upton Sinclair apparaît dans un contexte littéraire engagé et foisonnant. Par la dimension sociale de ses récits, il est compagnon de route de Jack London, mais aussi de John Spargo et de Samuel H. Adams. Ces auteurs ont tous boxé le système capitaliste américain avec les mots, chacun à leur manière, mêlant les idées à l’action concrète, en prônant un socialisme parfois teinté de mysticisme et de puritanisme. Sinclair lui-même adhère au socialisme moins pour des raisons politiques que pour des raisons morales et religieuses, et déclare que « les trois plus grandes influences [qu’il a connues] sont Jésus, Hamlet et Mary Shelley ». Contemporain des muckrakers, ces journalistes fouilles-merde” qui dénonçaient la corruption de leur temps, il est allé plus loin qu’eux en s’attaquant à la totalité d’un système qu’il détestait.

C’est à 26 ans que l’auteur écrit sa première grande œuvre sociale et son livre le plus célèbre : La Jungle. Le rédacteur en chef du journal McClure’s, qui désire une enquête de fond sur les conditions de travail dans les abattoirs de Chicago, l’envoie passer sept semaines sur place. Upton Sinclair s’installe alors à Chicago, discute longuement avec les ouvriers et visite les abattoirs incognito. Il profite également de l’opportunité pour étendre son enquête auprès des avocats, des médecins, des policiers, des agences immobilières, mais aussi auprès des politiciens locaux. Le travail documentaire est titanesque, rappelant celui, plus récent, du scénariste David Simon pour la série The Wire, fresque sociale s’intéressant aux quartiers et à la gestion de la ville de Baltimore au début des années 2000. En outre, Upton Sinclair décide de compiler ses recherches non pas dans un article journalistique, mais sous la forme d’un roman réaliste publié en feuilleton en 1905 dans la revue socialiste Appeal to Reason [L’Appel à la Raison], un roman qui n’a rien à envier à Émile Zola.

La Jungle raconte la vie de Jurgis, un émigré lituanien qui arrive immaculé à Chicago. Candide, sûr de lui et individualiste, il s’endette en acquérant une maison et travaille aux abattoirs pour nourrir sa famille. Très vite, il éprouve le capitalisme dans sa chair : ses proches sont anéantis et sa vision du monde s’obscurcit. Gagnant la campagne, il devient peu à peu anarchiste-nihiliste. De retour en ville, il passe du statut d’oppressé à celui d’oppresseur, devenant tour à tour gangster, contremaître et gréviste jaune. Au fil de l’œuvre, le romancier utilise ce destin individuel pour critiquer tour à tour les spoliations, l’industrie de la viande, le vol organisé du travail d’autrui et la débauche sociale qui accompagne la montée en puissance des trusts.

Dans son autobiographie publiée en 1962, Upton Sinclair affirme avoir toujours vu la littérature comme « une arme dans la lutte des classes, une arme des maîtres pour dominer leurs serviteurs et des ouvriers pour briser leurs chaînes. En d’autres termes, [il a] toujours considéré la littérature d’un point de vue socialiste ». Avec La Jungle, ce pari a posteriori fut pour le moins réussi, car la portée du roman dépassa largement les frontières états-uniennes, provoquant par exemple une interdiction des conserves américaines en Allemagne. L’enquête de Sinclair fut même adoubée par Theodore Roosevelt lui-même qui reçut l’auteur à la Maison Blanche, reconnaissant par là l’exactitude de ses critiques et engageant le pays dans une lutte contre les trusts.

Contre le capitalisme et ses conséquences

« On racontait que là-bas, pauvres et fortunés, les hommes étaient libres, que la conscription n’existait pas et que rien ne vous obligeait à verser une partie de vos revenus à des fonctionnaires véreux. » Dès le début de son récit, Upton Sinclair cherche à faire un sort au rêve américain. L’idéalisme de l’immigré lituanien Jurgis, fraîchement débarqué sur des terres faussement hospitalières, va très vite prendre du plomb dans l’aile. Celui-ci va découvrir toute la barbarie du “monde libre”, et notamment celle de l’un de ses avatars, l’industrie de masse, qui broie les corps et les esprits. En insistant sur le fait qu’« on utilise tout dans le cochon, sauf son cri », l’auteur critique la rationalisation de l’activité économique qui chosifie l’animal, sans penser à sa souffrance.

« C’était un bruit fait de dizaines de milliers de petits bruits. Au début, on n’y prenait pas garde ; il s’insinuait en vous imperceptiblement, comme un parasite. Il faisait penser au bruissement des abeilles au printemps, aux chuchotements de la forêt. Il évoquait une activité incessante, le grouillement d’un monde en mouvement. Mais, en tendant l’oreille, on comprenait qu’il était émis par une multitude d’animaux, par les meuglements lointains de dix mille bœufs et les grognements d’autant de porcs. »

Dans La Jungle, les abattoirs de Chicago apparaissent comme un véritable enfer sur terre, dans lequel les animaux ne trouvent aucun respect, même après leur mort douloureuse. Sinclair insiste sur le fait que leurs corps déchirés finissent en mille morceaux, servant à produire du savon, de la colle, du saindoux, des peignes, du cirage ou encore des engrais. Dans ce « fleuve charriant la mort », le cauchemar des bêtes se transforme en cauchemar humain, car les nombreux ouvriers qui voient passer les cadavres et qui manipulent quotidiennement une matière organique extirpée de toute réalité y sont élevés à l’école de l’insensibilité. Cette absence de sentiment, qui se manifeste dans le monde du travail, le déborde largement : elle finit par se répandre dans les rues de la ville, s’exprimant dans les rixes nombreuses et sous les coups de matraque de la police de Chicago. L’auteur rappelle d’ailleurs à quel point l’industrie et le capitalisme peuvent être facteurs de violence: « il existe peu de recensements officiels du nombre de victimes assommées dans le quartier des abattoirs, et cela pour une bonne raison : les hommes ont tellement pris l’habitude d’assommer des animaux à longueur de journée qu’ils ne peuvent s’empêcher de se faire la main de temps à autre sur leurs amis, voire sur leur famille. On ne peut que s’en féliciter : au nom du monde civilisé et grâce aux méthodes modernes, il suffit d’une poignée d’hommes pour accomplir ce pénible et nécessaire travail qui consiste à neutraliser tout ce qui bouge. »

La violence est omniprésente dans l’œuvre de Upton Sinclair, comme elle l’est dans la société états-unienne du début du XXe siècle. Celle-ci s’exprime à plusieurs niveaux : Sinclair la lie au travail, bien sûr, mais il n’oublie pas de parler des violences liées à l’urbanisation galopante, à l’inflation immobilière. Il évoque aussi les violences raciales de son temps, décryptant déjà les manœuvres patronales pour liguer les communautés les unes contre les autres. Avec un ton et un souci du détail assez proches du Steinbeck des Raisins de la colère, il narre un épisode important de grève lors duquel les industriels n’hésitent pas à faire venir de loin des noirs qui remplacent les ouvriers grévistes pour des salaires dérisoires, ce qui crée d’autant plus de xénophobie dans les rues. De la même manière, il se montre très en avance sur son temps en décrivant déjà la mainmise du Capital sur les mœurs et l’invasion des villes par la publicité.

« Il suffisait de remonter Ashland Avenue en regardant les enseignes, ou de lire les réclames dans le tramway, pour obtenir tous les renseignements nécessaires à la satisfaction du moindre de vos besoins. Il était touchant de voir avec quelle sollicitude on veillait sur la santé et sur le bonheur de la créature humaine. Désirait-on fumer ? Il était exposé avec précision, en quelques lignes, pourquoi le Perfecto à cinq cents “Thomas Jefferson” était le seul cigare digne de ce nom. Avait-on au contraire abusé du tabac ? Il y avait là un remède, à un quart de dollar les vingt-cinq pilules, qui garantissaient une désintoxication complète dès la dixième dose. »

Portant un regard moral sur le monde, Upton Sinclair n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de dénoncer les vices d’un peuple qu’il n’idéalise pas et qu’il perçoit comme mal éduqué, voire corrompu par la société capitaliste. Jurgis est en effet la tête d’une famille qui se délabre lentement, une famille à la merci des spéculateurs de tout poil, dont les membres féminins sont conduits à se prostituer pour tenter de survivre. « C’étaient des familles entières qui, irrésistiblement, sombraient dans l’alcool », écrit-il, comme pour témoigner d’un ensauvagement progressif de la société urbaine. C’est en effet à l’alcoolisme, palliatif à la lutte et terrible remède au mal-être social qu’il envisage comme un véritable péché, que Sinclair adresse certaines de ses plus terribles critiques.

En bon socialiste né à l’époque de Jack London, l’auteur n’oublie pas de relativiser – avec une belle ironie le caractère démocratique du pays dans lequel il vit, en insistant sur l’entente tacite entre les gouvernements américains successifs et les industriels. « L’Amérique, à la différence de la Russie, jouissait d’un régime qu’on appelait démocratique. Afin de pouvoir gouverner et avoir les mains libres pour organiser toutes sortes de combines lucratives, les dirigeants devaient d’abord se faire élire. Il existait deux groupes rivaux de corrupteurs, connus sous le nom de “partis politiques”. Celui des deux qui achetait le plus de voix parvenait au pouvoir. »

Les combats d’Upton Sinclair sont donc multiples et se placent à plusieurs niveaux : ils sont sociaux, politiques et moraux, toujours rattachés au capitalisme, vu comme le fléau premier. Et si Jurgis, le personnage principal de La Jungle, semble très vite, au fil du roman, arriver à la conclusion que les hommes devraient éviter de s’attacher à leurs pairs, ne pas faire d’enfants et rester célibataires, c’est pour mieux rebondir plus tard, lorsqu’il rentre en contact avec la pensée socialiste.

Marché aux bestiaux de Chicago, 1947

Le socialisme comme salut

Parallèlement à sa critique du monde capitaliste, Upton Sinclair se sert de Jurgis pour dénoncer la pensée individualiste, qui avait déjà considérablement infusé aux États-Unis. L’auteur a voulu faire de son personnage principal une monade glissant doucement vers le souci du collectif, un candide se débarrassant peu à peu de ses illusions. Au départ, celui-ci se montre pour le moins égoïste et hostile à la contestation, même au sein d’une entreprise qu’il abhorre, comme en témoigne cet extrait : « Au fil des jours, il s’aperçut que la revendication essentielle des ouvriers était de mettre fin à “l’accélération” : ils tentaient par tous les moyens d’imposer un ralentissement de la cadence, car certains hommes, prétendaient-ils, ne parvenaient pas à suivre et finissaient par mourir d’épuisement. Mais Jurgis n’avait aucune sympathie pour ces idées-là. Il y arrivait bien, lui. Pourquoi pas les autres ? Si c’était trop dur pour eux, qu’ils aillent voir ailleurs ! Jurgis n’avait pas fait d’études et n’avait vraisemblablement jamais entendu parler du laisser-faire, mais il avait suffisamment roulé sa bosse pour avoir conscience qu’un homme doit lutter seul pour survivre et que, s’il échoue, personne ne se proposera pour venir à son secours. »

Upton Sinclair envisageait le socialisme comme une religion, et c’est sans doute pour cette raison qu’il a jugé important de faire évoluer son personnage au cours du récit, n’hésitant pas à accentuer son évolution intellectuelle en ayant recours à la caricature. La rencontre de Jurgis avec la pensée socialiste se manifeste comme une grâce, un cadeau du Ciel : après avoir assisté à un discours aux airs de prêche, il est instantanément converti et semble oublier tous ses soucis passés pour se mettre au combat. Plus qu’une prise de conscience, on assiste alors à une véritable transformation intérieure du personnage.

« Le discours de cet homme eut sur lui l’effet d’un coup de foudre. Ses aspirations d’autrefois, ses désirs, ses chagrins, ses rages et ses désespoirs, tout cela venait de ressurgir en lui. Tous les émois qu’il avait éprouvés au cours de sa vie semblaient lui revenir en même temps. Mais il était troublé aussi par un sentiment nouveau, difficile à décrire . C’était déjà un mal assez grand d’avoir enduré une telle servitude et de telles horreurs : mais qu’il se soit laissé écraser, broyer par elles, qu’il s’y soit soumis, qu’il les ait oubliées en continuant à vivre paisiblement, voilà ce qu’aucune parole ne pouvait expliquer. »

Envisagé comme une mystique, le socialisme apparaît comme un salut pour l’individu isolé dans la jungle capitaliste. Parvenant à dépasser son égoïsme, Jurgis refuse toute nouvelle allégeance au système qui a détruit sa famille. Sa manière de voir le monde s’inverse, il cesse de vouloir remplacer ses maîtres, de manigancer contre ses pairs, et entre au sein du mouvement socialiste américain. Upton Sinclair prend un malin plaisir à raconter les rencontres hautes en couleurs qu’il y fait, notamment celle avec « un jeune écrivain, originaire de Californie, qui avait été pêcheur de saumon, pilleur de parcs à huîtres, débardeur et marin » qui n’est autre que Jack London, décrit comme un homme aventureux qui prêche « inlassablement l’évangile des pauvres ». Mais Jurgis rencontre un autre socialiste plus intriguant encore, nommé Nicholas Schliemann, et dont la description qui suit dresse le portrait d’une sorte de précurseur de la décroissance : « Nicholas Schliemann, Suédois qui décide de vivre en marge de la société, le plus indépendamment possible. Il étudiait la diététique et savait avec précision la quantité de protéines et d’hydrates de carbone dont son corps avait besoin. Il prétendait qu’en mastiquant scientifiquement sa nourriture il en triplait la valeur nutritive, si bien que onze cents lui suffisaient pour ses repas quotidiens. Tous les ans, vers le 1er juillet, il prenait ses vacances : il quittait Chicago à pied et allait moissonner dans les campagnes pour un salaire de deux dollars et demi par jour. Il ne revenait qu’après avoir amassé cent vingt-cinq dollars, c’est à dire de quoi vivre pendant un an. »

Les dernières pages du roman sont un condensé d’idées neuves pour leur époque, un fourmillement intellectuel intense et exalté autant qu’un quasi manifeste théologico-politique. On y trouve des discours authentiquement végétariens, un optimisme parfois outrancier et une affirmation selon laquelle Jésus serait le premier révolutionnaire de tous les temps. Cette dernière partie du récit apparaît à la fois comme désordonnée, riche et surprenante, impressions qui se renforcent par sa courte durée. On peut penser qu’Upton Sinclair a souhaité avant tout écrire un livre dénonçant le capitalisme, en expédiant la fin, au risque de paraître candide à son tour, au moins autant que son personnage.

Roman d’apprentissage, La Jungle est à maints égards un livre de combat. Upton Sinclair y exprime une pensée marxiste fine et globale, assortie de questionnements très modernes – racisme, animalisme – qu’il a contribué en son temps à porter au plus haut, mais aussi une véritable morale : l’individualisme est un fléau pour l’individu et pour l’environnement qui l’entoure. Cependant, n’oublions pas que La Jungle est une œuvre qui cache une forêt d’ouvrages d’une grande diversité écrits par un auteur trop souvent oublié aujourd’hui, parmi lesquels des essais, de nombreuses pièces de théâtre, mais aussi son cycle Lanny Budd, une série de onze romans historiques racontant le début du XXe siècle. Toute une bibliographie à redécouvrir, en somme.

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