Société

Au Maroc, les multiples visages du déracinement

Longtemps considéré comme un pays de départ ou de transit pour l’immigration vers l’Europe, le Maroc devient aussi un pays d’accueil pour de plus en plus de migrants africains. Alors que certains souhaitent rentrer, d’autres veulent tenter la traversée coûte que coûte. Tous auraient préféré vivre, dignement, chez eux. Devant l’impuissance de l’indignation et aux discours agitant l’ouverture des frontières en solution miracle, les témoignages qui suivent rappellent que « l’immigration est toujours un exil forcé, une souffrance ». Ils interrogent les conséquences du déracinement, l’éloge ambiant de la mobilité et imposent de réfléchir sérieusement aux causes qui poussent des dizaines de milliers de jeunes sur les routes.

« Tout est faux dans la “question des immigrés”, exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie – c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique – l’a apportée, et le spectacle l’a traitée. » Guy Debord

La vidéo a circulé sur les écrans du monde entier. On y voit un homme noir, silencieux et immobile. Tandis que des voix s’élèvent dans la nuit pour faire monter les enchères. L’homme sera cédé 1 200 dollars libyens, l’équivalent de 800 dollars, pour trimer dans le champ de son nouveau maître. Depuis quelques jours, après avoir scruté les déviances sexuelles des “élites”, et œuvré à “la libération de la parole féminine”, l’indignation de salon a les yeux rivés sur “l’esclavage moderne”. Son épicentre serait libyen. Toutes les expressions de cette réification des corps n’ont cependant pas le même destin médiatique, triées selon un potentiel de viralité inégalement réparti.

Une autre vidéo a fait le tour des réseaux sociaux, sans dépasser les frontières marocaines. Elle montre une jeune femme noire, nue et ligotée, rouée de coups par plusieurs individus. Kimi, ivoirienne de trente-deux ans, a été « punie«  pour avoir tenté de fuir l’enfer que lui réservait son ex-patronne. Embauchée comme domestique par une famille marocaine, elle est obligée à travailler également dans le restaurant aménagé au rez-de-chaussée. « Je devais me réveiller tous les jours à dix heures. Ça peut paraître tard mais je servais les derniers clients à trois heures. Je devais ensuite ranger la salle et faire le ménage. Ça ne s’arrêtait jamais ! », témoigne Kimi. Encouragée par des compatriotes, elle décide finalement de porter plainte. « Même si elle est aujourd’hui en prison, j’ai encore très peur quand je sors dans la rue. J’en rêve la nuit. Quand je suis toute seule, je pleure, j’ai honte. Je ne peux plus travailler », poursuit-elle, les larmes aux yeux. Le témoignage de Kimi démontre que l’esclavage tel qu’il existe aujourd’hui en Libye n’est que le dernier maillon de la chaîne du marché des compétences. Un marché globalisé, banal, accepté et encouragé par ceux-là même qui refusent publiquement son stade suprême. Il repose sur l’encouragement de la libre circulation des hommes, masquant les multiples causes qui les poussent au départ.

« Ce sont les ouvriers du XXIe siècle »

Entre Casablanca et Rabat, plus de 5 000 migrantes d’origine africaine travaillent ainsi comme domestiques pour des familles marocaines ou des expatriés. Trompées par des réseaux de passeurs et d’intermédiaires, elles sont employées dans des conditions inhumaines. Une grande partie d’entre elles souhaite réunir l’argent nécessaire pour atteindre l’Europe. Les plus chanceuses y arrivent au bout de deux ans, d’autres finissent par abandonner un rêve financièrement irréalisable. Pour convaincre les migrantes d’accepter de travailler comme domestiques, de nombreux passeurs leurs expliquent que c’est le seul moyen de réunir l’argent nécessaire pour traverser la Méditerranée. La plupart d’entre eux propose des “packs” : hébergement, emploi sur place et traversée. Pour celles dont les compétences le permettent, le marché autorise l’accès aux call centers. « Ce sont les ouvriers du XXIe siècle. C’est un métier horrible. Le job qu’ils font, c’est le pire des jobs », admet Xaviel Niel, l’un des principaux bénéficiaires de cette main d’œuvre corvéable à merci. Ce « pire des des jobs » fait toutefois rêver des milliers de jeunes francophones africains, mus par le désir et le fantasme d’une vie de consommation abondante, exposés au flux d’images de publicités et de success story qui inondent les écrans.

« Je vivais très bien de mes activités commerciales, je n’étais pas riche mais je m’en sortais bien, je vendais des jeans, des chemises et des chapeaux. Vous savez, le mieux, c’est l’ennemi du bien. »

Pourtant, pour une grande majorité de ces déracinés, la désillusion n’est jamais loin. Sous un soleil de plomb, Daniel fait la manche. Vingt-huit degrés à l’ombre. Sur ce carrefour de la banlieue sud de Casablanca, menant vers le cimetière d’Errahma, il est seul aujourd’hui. « Normalement, nous sommes quatre, cinq, voire six, mais mes amis ont été attrapés par la police hier. Moi j’ai couru. Ils passeront quelques jours au cachot, et ils reviendront, comme d’habitude », raconte-t-il en ajustant sa capuche. Mendier aux feux de ce rond-point est le seul moyen de subvenir à ses besoins quotidiens. Avant de rejoindre le Maroc, Daniel vivait à Lagos avec sa femme et ses quatre enfants. « Je vivais très bien de mes activités commerciales, je n’étais pas riche mais je m’en sortais bien, je vendais des jeans, des chemises et des chapeaux. Vous savez, le mieux, c’est l’ennemi du bien », s’amuse-t-il en allumant une cigarette. Son sourire peine toutefois à voiler son chagrin. « À Lagos, une connaissance de mon quartier qui a vécu ici m’a proposé de travailler pour ses amis à Rabat, le temps de réunir l’argent nécessaire à la traversée vers l’Europe. »

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La rue ou la drogue

Le voyage jusqu’à la capitale marocaine lui a coûté toutes ses économies, l’équivalent de 1 200 euros. Pour lui, comme pour des centaines de Nigérians échoués au Maroc, le désenchantement guette. « À Rabat, j’ai rencontré les personnes qui devaient m’héberger et me trouver du travail. Ils m’ont proposé de vendre de la cocaïne, ce que j’ai refusé. À 43 ans, je ne veux pas prendre le risque de ne pas revoir mes enfants, confie Daniel. Aujourd’hui, je veux juste rentrer chez moi. » Alors que sa consommation explose dans le royaume, de nombreux réseaux de trafiquants nigérians se sont installés dans les quartiers populaires de Rabat et de Casablanca. Les dealers obligent de nombreux migrants, endettés, à passer par le Brésil. Leur mission : transporter la drogue en avion vers le Maroc dans des capsules ingurgitées. À l’aéroport Mohammed V de Casablanca, les douanes procèdent régulièrement à de nombreuses saisies. « Pour les migrants non francophones, il est quasiment impossible de trouver du travail en dehors des réseaux informels. Ils se retrouvent dès lors impliqués dans des vols ou le trafic de cocaïne », explique Romaric Ngbatala, porte-parole du Collectif des travailleurs migrants au Maroc.

« Sans perspective professionnelle, tiraillés entre délinquance et mendicité, des centaines de migrants anglophones, majoritairement nigérians, errent dans les artères casablancaises. »

À deux kilomètres du rond-point où s’est installé Daniel, trois frères attendent que le feu passe au rouge, pour demander quelques pièces aux voitures qui s’arrêtent. Originaires du Biafra, Christian, Emmanuel et Desmond n’avaient initialement pas prévu de se retrouver au Maroc en quittant leur village. « Nous avons traversé le Niger et le désert algérien, à pied. Au début nous souhaitions rejoindre des amis en Libye. Nous les avons appelé, ils nous ont dit de partir vers le Maroc, pour éviter les problèmes », explique Christian, l’aîné. « Il faut expliquer aux Européens que nous ne pouvons pas rester ici. Personne ne nous comprend, personne ne parle anglais, nous n’avons pas de travail. Chez nous non plus, il n’y a pas de travail. Je ne comprends pas pourquoi ils ne veulent pas qu’on vienne, s’alarme de son côté Emmanuel. Notre région est riche, notre terre est riche, mais elles ne nous appartiennent plus. » Entre velléités indépendantistes résurgentes et répression militaire brutale, le Biafra est pris dans un engrenage de violences. L’enjeu : la gestion de la rente pétrolière.

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Sans perspective professionnelle, tiraillés entre délinquance et mendicité, des centaines de migrants anglophones, majoritairement nigérians, errent dans les artères casablancaises. À la recherche d’un abri ou d’un gagne-pain, ils sont sous la menace constante de la police et de la discrimination ordinaire. « Nous avons rencontré des frères, des compatriotes, qui ont réuni assez d’argent pour louer un appartement, même le propriétaire était d’accord. Le jour de leur emménagement, leurs voisins marocains se sont réunis et les ont empêché d’emménager, se désole Christian. Le bailleur a dû faire marche arrière. » Après trois semaines au Maroc, Christian, Emmanuel et Desmond prévoient de se rendre au nord du royaume, pour tenter de forcer la barrière de Melilla. Objectif final, l’Europe. Au péril de leur vie.

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