Culture

« Black Mirror », la machine présumée innocente

Ce 29 décembre sortait la quatrième saison de la série d’origine britannique « Black Mirror ». Pour ceux qui ne la connaissent pas encore, cette série est composée d’épisodes totalement indépendants les uns des autres et ayant pour thématique commune le rapport entre l’individu, la société et le numérique. La plupart de ces mini-films s’avancent dans un univers dystopique et tous sont critiques. Nous vous proposons un autre regard sur cette série consacrée par certains comme le summum de la critique des technologies numériques.

[ALERTE SPOIL]
Attention, cet article révèle une part importante de la série.

Le premier épisode de Black Mirror résume à lui seul le succès de cette série : un scénar choquant, très original, racoleur et parfaitement maîtrisé. L’histoire d’un politicien obligé de baiser une truie en direct à la télé sous peine de voir une innocente mourir. Au premier abord, cet épisode semble critiquer l’influence des réseaux sociaux, le sadisme des trolls ou l’escalade de la violence, même symbolique. Pourtant, la critique principale arrive, comme toujours dans cette série, à la fin de l’épisode lorsque le bourreau apparaît comme un artiste. Le dilemme qu’il posait au politicien s’avère en effet n’avoir été qu’une performance artistique. Et, alors que l’homme politique est désormais humilié pour toujours, la vidéo de son ébat avec le porcin tournant indéfiniment sur Internet, “l’artiste” est consacré comme un génie par le public.

C’est ici précisément que se fait jour le propre de la série. Le même scénario aurait très bien pu avoir lieu du temps simple de la télévision, voire des journaux papier avec un peu d’imagination. Ce qui a changé depuis l’avènement de l’hyperinformation et d’Internet, c’est la réception du public, comme à la fin de cet épisode. La série pose la question de notre relation à l’univers virtuel et de notre degré d’implication.

« Nosedive » (saison 3)

La technologie, cette bonne poire

Malheureusement, en y regardant de plus près, Black Mirror est une série dont les desseins sont surévalués. Elle est certes cinématographiquement de très bonne qualité : une réalisation léchée, des scénars bossés, originaux et audacieux. Cependant, la critique qu’elle porte ne vaut pas plus qu’un coup d’épée dans l’eau. En arrêtant son analyse sur la relation qu’entretiennent les protagonistes avec le numérique, la série évite une question majeure, celle de la nature même du numérique. La technologie n’est finalement qu’un MacGuffin, c’est-à-dire une courroie scénaristique pour parler de la (vilaine) âme des hommes et de leurs mauvais comportements.

À ce titre, le premier épisode de la nouvelle saison illustre bien ce phénomène. Un informaticien emprisonne des avatars humains numériques conscients et leur fait subir mille tourments. La conclusion de cet épisode (où l’informaticien reste coincé dans la prison virtuelle qu’il avait créée) ne raconte absolument rien, ne porte aucune critique de fond. Il s’agit simplement d’une bonne vieille morale archi-connue : celle de l’arroseur arrosé.

Pire encore, l’épisode « Crocodile » de cette quatrième saison apparaît comme une consécration de la technologie. En effet, à cause d’une machine de lecture des souvenirs, une tueuse entre dans un cercle vicieux et tue tous les témoins de chaque meurtre qu’elle commet pour se couvrir. L’épisode aurait pu terminer sur une condamnation de la technologie poussant aux pires comportements mais un twist final très “Big Brother” sauve totalement cette technologie de toute forme de condamnation puisque la tueuse se fait arrêter grâce à l’analyse de la mémoire d’un hamster présent sur les lieux du crime. Un blanc-seing à la grande gloire d’un monde sans vie privée.

Un monde virtu(ré)el

La plupart des épisodes sont ainsi conçus sur une articulation perverse entre le monde réel et virtuel, mais cette perversité est toujours due à une action ou une volonté humaine. Suivant l’adage qui dit « la technologie est neutre, c’est son utilisation qui est mauvaise », le numérique ouvrirait des possibilités que les hommes détourneraient. Cette disjonction entre monde réel et virtuel est une fausse lecture. La dichotomie entre ces mondes apparaît de plus en plus comme une profonde erreur. Si nature différente il y a entre réel et virtuel, leur continuité est parfaite à tel point que la frontière entre les deux n’existe pas mais surtout n’a en réalité jamais existé.

« Playtest » (saison 3)

La paresse d’esprit peut nous laisser penser que le monde virtuel est toujours un monde de jeu vidéo, déconnecté de la réalité, un monde de “simulation” ou personne n’est en danger. Ce n’est pas le cas. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le législateur veut prendre la main sur la toile. Car le monde virtuel n’est finalement qu’un autre lieu laissé à l’univers ultra-libéral où toute forme de prédation est permise : prédation économique avec les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), prédation sexuelle avec les stalkers ou le revenge porn, prédation morale avec les menaces et injures. C’est bien sur ce sujet que cette série se démarque. Bien qu’abusant souvent d’une dichotomie obsolète entre vie réelle et virtuelle, les épisodes nous démontrent la capacité de nuisance du virtuel sur le réel.

Cependant, la série ne porte aucune critique sulfureuse. En se contentant d’utiliser l’univers numérique comme révélateur de la perversité des hommes, elle passe à côté d’une part fondamentale du sujet : le numérique change l’Homme. Car avec le numérique le monde virtuel s’est paré de nouveaux atours et dangers. L’instantanéité, la traçabilité, le formatage et la globalisation se sont ajoutés aux vieilles formes de virtualité que pouvaient être l’écriture, l’art, le dessin, la parole… Et cela, bien entendu, a eu un impact sur les rapports et la psyché humains.

Nous nous retrouvons avec une difficile ambiguïté mélangeant facilité, légèreté, fluidité et absence d’éphémère. Le numérique grave dans le marbre le moindre de nos mots, de nos humeurs, de nos changements. Les paradoxes propres à la vie humaine, les petites choses que l’on veut oublier, ne sont plus possibles. Toute notre vie est là, constamment retranscrite et pour toujours. Et si la série use et abuse de ces nouveautés comme moyens dans ses différents scénarios, elle n’analyse pas en quoi elle a en premier lieu changé l’Homme. Évitant ainsi la critique radicale (celle qui va à la racine), elle apparaît comme une œuvre faussement subversive et donc parfaitement intégrable à la domination libérale et capitaliste. Il n’est donc pas étonnant de l’avoir vue franchir l’Atlantique pour rejoindre les studios de propagande hollywoodienne.

Grâce à Black Mirror, le numérique apparaît finalement comme un lieu étrange, porteur de fantasme mais pas plus qu’une forêt sombre ou un arrière-pays sauvage. Le caractère propre de cette technologie est ainsi évité. Finalement, tout était déjà dans le titre. Une série qui se veut le miroir de notre côté obscur, pas plus.

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3 réponses »

  1. Article assez sévère. Le génie de Black Mirror est précisément de nous placer dans l’ambiguïté permanente, plutôt que de mettre en scène des dystopies totalitaires (sauf dans « 15 million merits », épisode génial). D’ailleurs les scénarios de ce type sont très présents à Hollywood, et ne motivent personne à la révolution pour autant. L’époque fonctionne au cynisme, la fiction développe les peurs de tout le monde sur l’avenir, renvoie à notre propre rapport au temps – le catastrophisme est en fait généralisé, mais ne motive pas pour autant à l’action.

    De façon plus ingénieuse, et très vicieuse (le vice est la meilleure qualité de cette série !), Black Mirror pousse à l’extrême des tendances perverses déjà présentes, nous montre ce que nous sommes déjà en accentuant certains points en relation aux techniques. Elle ne nous donne aucune leçon sur un avenir fumeux, mais nous place dans une sorte de cauchemar où nous ne savons jamais si ce qui arrive est tolérable ou atroce. Et c’est ça le black mirror, car nous sortons de là en nous demandant si ce n’est pas nous, ces monstres.

    Spoiler :
    D’ailleurs il n’y a jamais de happy end, contrairement à ce que les naïfs pensent : « San Junipero » est bien plus ambigu qu’il n’y parait (est-ce bien raisonnable de ne pas mourir, de vivre éternellement dans une simulation où tout le monde finit en mode zombie en boîte de nuit ?) et « Hang the DJ » est la description géniale de l’algorithme qui triomphe perversement : il gagne en utilisant la simulation de ceux qui, dans le virtuel, tenteront de lui échapper (et dans le réel c’est toujours lui qui dicte qui correspond à qui, qui peut être avec qui, alors qu’on passe tout l’épisode à détester cette logique ; c’est l’amour sans le risque : la vraie vie est recalée dans le virtuel où on a désobéi). (Voir ce que dit Badiou sur l’amour à l’époque des sites de rencontre et des applis).
    Et comment peut-on dire que « Crocodile » finit par défendre la technique en question ? Sans elle beaucoup moins de gens seraient morts.
    Enfin, on peut dire que le 1er épisode de la saison 4 est plutôt vicieux également : les clones virtuels sont-ils réels ? doit-on éprouver de l’empathie pour eux ? Ou est-ce l’IA qui vient de se révolter en piégeant le seul humain de l’affaire (qu’on détestait, mais uniquement parce qu’en tant que spectateurs on suivait les clones virtuels…) ?

    Black Mirror ne donne ni légitimation à la technique, ni condamnation évidente, mais toute son atmosphère transpire le malaise de l’époque. On peut la tirer dans plusieurs sens, on peut l’interpréter infiniment, et surtout se voir dedans. C’est donc bien une œuvre d’art. (mais c’est vrai que netflix va peut-être gâcher la puissance et l’originalité de l’époque Channel 4 – d’ailleurs seuls les Britanniques sont assez fous pour avoir fait les saisons 1 et 2, comme ils étaient assez fous pour produire une série comme Utopia).

    • Vous n’avez pas saisi le fond de cet article : ce caractère ambigu est justement le principal défaut de Black Mirror, qui pour toutes ses qualités n’interroge jamais véritablement la place que nous accordons à la technique et au progrès. Comme vous le posez très justement, la série ne donne « ni légitimation à la technique, ni condamnation évidente » : toutes les mésaventures que l’on y trouve sont le fait des hommes, ou pire : de la nature humaine et de sa prétendue noirceur.
      Dans une sorte de téléréalité-fiction, nous sommes mis face à une saleté de l’homme, dans un voyeurisme certes original, bien ciré et construit, mais sans aucune portée analytique et critique. Le commentaire de Lothar Calion plus bas illustre bien cet état de fait, en rappelant que Black Mirror et Loft Story sont les produits de la même boîte et ont in fine le même objectif – le divertissement, qui est par essence l’opposé de l’analyse, où il faut regarder les choses en face.

  2. Le plus ironique avec cette série prétendument critique, c’est qu’elle est produite par une filial d’Endemol (grande pourvoyeuse de télé-réalités plus lobotomisantes les unes que les autres : Big Brother, Loft Story, Secret Story, Fear Factor, etc.), le comble du cynisme étant atteint dans l’épisode « Fifteen Million Merits » (le deuxième de la première saison), variation (assez mineure au demeurant) sur le thème de la récupération par le système de la critique du système et de sa transformation en spectacle, ce qui offre une sorte de mise en abyme assez saisissante de ce qu’opère justement Endemol en produisant une série comme Black Mirror.

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