Culture

Une affaire de femmes : « Ouaga Girls » de Theresa Traore Dahlberg

Sélectionné au festival Visions du Réel et au festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou, « Ouaga Girls », premier long-métrage de Theresa Traore Dahlberg, suit pas à pas la formation de jeunes Burkinabées dans leur apprentissage de la mécanique automobile. Un choix professionnel osé et ardu dans un pays où – malgré une vague révolutionnaire et démocratique ayant modifié le paysage politique ces dernières années – le patriarcat domine toujours les mentalités. Un documentaire d’un féminisme solaire qui montre que s’émanciper c’est avant tout plonger joyeusement les mains dans le cambouis.

Dans un pays où l’agriculture représente 80 % de son économie, la décision d’entamer une carrière dans le secteur professionnel de la mécanique auto n’est pas une sinécure. Faire ce choix en étant une femme redouble l’audace, remettant en cause de sévères préjugés sur leurs capacités à exercer une autre fonction que mère au foyer, coiffeuse ou esthéticienne.

Car la condition des femmes au Burkina Faso n’est pas des plus riantes : sous-représentées dans l’enseignement secondaire et supérieur, souffrant d’un analphabétisme élevé, subissant des mariages précoces et forcés. Par ailleurs, les mutilations génitales ont beau être interdites depuis 1996, elles restent encore largement pratiquées. Ajoutons enfin à ce sombre tableau les assauts répétés d’attaques terroristes depuis 2016 (huit militaires tués lors de la dernière en date, du 2 mars dernier) du fait de la proximité du pays avec l’instabilité sahélienne et un indice de développement humain terriblement bas (185e sur 188).

Bande de filles

C’est donc au sein d’un contexte national houleux, au cœur de la suffocante capitale de Ougadougou, que nous suivons le parcours de Chantal, Bintou, Mouniratou, Marthe, Rose, Dina, Adissa, Catherine et Nathalie durant un an au Centre féminin d’initiation et d’apprentissage aux métiers (CFIAM). La réalisatrice a ainsi pu s’immiscer dans le quotidien du cette école réservée aux filles, partageant la quatrième et dernière année d’étude de ces femmes résolues à réussir coûte que coûte leurs examens.

Cependant, difficile de rester tout le temps attentif en classe. On bavarde, on rigole, on s’évade en rêvassant, on se tasse lorsque le vieux professeur réprimande. Les cours pratiques peuvent parfois être lassants eux aussi. Poncer la carcasse d’une voiture en plein soleil suscite davantage des soupirs résignés qu’un enthousiasme débordant. Les filles, souvent rieuses, préfèrent à l’occasion se raconter leur soirée de la veille dans la fosse à réparation que de s’exercer aux travaux manuels rébarbatifs. Les blagues fusent, la bonne humeur est contagieuse. Si l’apprentissage semble interminable elles gardent pourtant en elles la force de persévérer et le désir de gagner leur pari sur l’avenir. Réfugiée dans un coin ombragé, elles se projettent à la fin de l’année, attendant impatiemment la remise des diplômes et leur entrée dans la vie active. Pourtant, certaines abandonneront en cours de route, accaparées par des contraintes familiales ou atteinte d’une lassitude leur faisant perdre patience.

Calquant son rythme sur celui de ses protagonistes, Theresa Traore Dahlberg prend le temps de capter tous ces moments flottants, faits d’ennui et de rêves alanguis, que viennent trancher des éclats de rire et les quelques sorties nocturnes en ville. Une sorte de “ventre mou” de l’image en mouvement qui procure cette douce langueur au film, s’attardant sur les personnalités intimes de chacune de ces mécaniciennes en herbe, dévoilant à travers les traits de leur visage leur envie de se battre, une détermination tenace d’en remontrer aux hommes, mais aussi, nous l’avons dit, certaines phases de découragement intempestif, voire des moments de deuil.

Si Ouaga Girls dessine le portrait de destinées individuelles cherchant à trouver leur place en s’émancipant du carcan patriarcal, le film résonne avec la volonté farouche d’une jeunesse burkinabée qui tente de s’inventer un avenir nouveau en s’émancipant de l’autorité du pouvoir en place et des anciennes tutelles politiques. En témoigne la fracture générationnelle, lors du soulèvement contre le président Blaise Compaoré en 2014, entre les organisations “historiques” du changement représentées notamment par les syndicats marxistes et des organisations telles que le Mouvement burkinabé des droits de l’homme et des peuples et, d’un autre côté, les organisations “champignons” avides d’action, apparues pour faire chuter le régime corrompu, telles que le Balai citoyen, le Collectif antiréférendum ou le Mouvement Brassard noir (cf. l’article du Monde Diplomatique dans nos desserts). Anciens syndicalistes d’ici ou jeunes révoltés d’ailleurs, aucun d’entre-eux ne devra pourtant oublier, selon les mots de Thomas Sankara, qu’« il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. » Et le film de Theresa Traore Dahlberg est là, à sa manière radieuse, vibrant de joie et d’entrain, pour nous le rappeler.

Nos Desserts :

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2 réponses »

  1. Quel est ce monde? Qui suis-je? Vous-même? Ces objets seraient particuliers? Faire le tri? Aspirer à ? L’invention des désirs ? la soumission aux pulsions esthétiques (ou… bénéfiques, c’est pareil)? Le sublime au quotidien ? La liste est longue, le questionnement sans fin, sauf à devoir régler ses fins de mois en permanence (sous abri ou pas ?)… Le Marché mange tout, l’Art avec ! Je veux le lire…

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