Société

Pour ressentir quelque chose d’agréable, tapez 2

L’extension de l’univers virtuel dans notre chère réalité pousse petit à petit l’humanité à se concentrer sur un seul de ses sens : la vue. Le toucher, le goût, l’odeur autant de choses difficiles à partager sur les réseaux sociaux. Tout n’est alors jugé que dans le seul prisme de ce qui reflète la lumière. L’apparence et la superficialité peuvent ainsi régner en maître.

Difficile en effet de retrouver dans le quotidien urbain des expériences sensorielles agréables si ce n’est celles liées à la vue, et encore, dans l’angle uniquement numérique. La pollution rend l’odeur des villes odieuses. La malbouffe et les sandwichs pris sur le pouce ne nous régalent pas. Le bruit des voitures et des rames de métro devient notre seul horizon auditif. Et le toucher, ce grand absent, est réduit à une simple fonction utilitaire : celle du contact avec un écran plat, froid et rigide. Même la vue hors écrans se limite désormais au gris, aux dérivés noirs et aux pauvres arbres ternes encadrés au sol entre quatre lames de béton.

« C’est le concept même de l’hyperréalité de Baudrillard : finir par croire que la fiction que l’on se raconte est en fait la réalité. »

La surcompensation et le basculement dans l’hyperréalité

Alors pour ne pas déprimer, lorsqu’on veut retrouver du “sens”, on surcompense. On écoute de la musique forte avec des écouteurs hors de prix. On s’endort sur des vidéos d’ASMR. On mange gras, salé, sucré, épicé. On s’achète un chat pour caresser quelque chose d’agréable. On court dans les parcs pour attraper un peu d’air pur, quand on ne s’infeste pas de parfum hors de prix et pourtant intolérable.

Et ce trop, ce tout, finit par devenir la normalité, suivant le même mouvement qui désigne le porno comme une nouvelle norme. Une débauche vulgaire de sensations mal organisées et totalement virtuelles. Sans y prendre garde, cette nouvelle réalité intronise pourtant du factice. C’est le concept même de l’hyperréalité de Baudrillard : finir par croire que la fiction que l’on se raconte est en fait la réalité.

Épisode « Quinze millions de mérites », première saison de Black Mirror, 2011

Il suffit pourtant de prendre un peu de repos dans une campagne reculée, de s’asseoir seul en dessous d’un arbre, de rester là, simplement, à écouter, sentir, respirer, pour renouer avec ce qu’est vraiment le tissu du monde.

Et puis subir le retour à la ville. Monter dans une voiture aux odeurs de plastiques infectes. Conduire sur une route cernée par les zones industrielles et les immondes nouvelles zones commerciales. Puis viennent les klaxons, le téléphone… On rentre dans son 20m² qui sent encore le repas de la veille.

Alors comme toute personne normalement constituée, on allume son PC, sa tablette, sa radio et on retourne se noyer de virtualité. On va se branler un peu ou se perdre dans Westeros. On s’allume une clope ou un bâton d’encens. On commande des sushis ou une pizza. Bref, on fait tout pour ne pas voir la triste réalité : nous autres, contemporains, habitons des appartements trop étroits dans des villes encombrées, grises, puantes et nocives ou des zones rurales abandonnées, coincées entre des parkings et des champs plein de pesticides.

« Tout ce qui était là et gratuit, sera désormais accaparé et vendu. »

Le pire dans tout ça, c’est que l’on a retiré tout ce qui était naturellement agréable : le parfum des prés et des forêts, l’horizon des collines vertes, de la mer et des montagnes enneigées, les fruits et légumes du jardin avec leur goût si particulier. On a même retiré les belles architectures pour du béton utilitaire. Tout ce qui était là et gratuit, sera désormais accaparé et vendu.

L’horizon quotidien de nos aïeux est contenu dans une Smartbox ; les centres historiques sont devenus des week-ends en amoureux pour citadins. Les légumes du jardin, des produits étiquetés. Le sexe, des livecam sur Pornhub.

En résumé, le marché a réalisé une grande OPA sur le réel pour confisquer toutes les ressources internes gratuites. Si vous voulez vous sentir bien, vous devez payer. Cela explique sans nul doute une partie du mal-être des précaires, incapables de s’offrir un repos de l’esprit et condamnés aux tourments. Comment alors ne pas comprendre les addictions à bas prix, les drogues, l’alcool, le porno, les jeux vidéos, le sport, les fast-food ?

La révolte des sens

Notre subconscient affamé, torturé devient alors source d’angoisse. Des crises, des larmes, des hauts le cœur nous atteignent sans que nous sachions d’où ils proviennent. C’est notre quotidien que nos âmes poètes ne peuvent plus supporter.

La société apprend à tuer ces réactions, à les faire taire à grand coup d’antidépresseurs s’il faut. Ce mal-être intégral n’est pourtant pas notre ennemi. Il est d’une puissance flagrante et nous pousse à bouleverser notre quotidien. Nous devrions l’écouter.

Une cité dans Ghost in the Shell de Rupert Sanders, 2017

Apprendre à dire non, cela commence petit à petit. Partout, les campagnes se réveillent et les villes aussi. Les citoyens se mobilisent. De plus en plus de citadins investissent les terroirs oubliés et les paysans comme les citoyens n’attendent plus des solutions verticales pour s’unir entre eux, à l’exemple des Amap. Récemment, les riverains et les zadistes ont ainsi obtenu gain de cause contre un nouvel étalage de goudron et de béton à Notre-Dame-des-Landes.

Ne plus accepter la laideur, ne plus accepter l’asservissement, ne plus accepter la marche d’un monde devenant hideux. Les ressources pour cette résistance ne sont pas dans la fortune, dans les idées, dans la colère, ni même dans nos tripes mais dans nos sens qui crient famine.

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3 réponses »

  1. Le parfum des prés et des forêts n’a pas disparu, ni l’horizon des collines, ni les fruits et légumes du jardin. Tout ça est toujours là et gratuit. Il faut bien être un citadin pour ne pas s’en rendre compte.

    Moi je trouve ça beau les villes, à petite dose, chacun son truc !

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