Culture

« Les Enfants de la baleine » : mythe et métaphysique

Poétique, universel, mythologique. « Les Enfants de la baleine chantant sur le sable », sorti sur Netflix le 13 mars 2018, et adapté du shojo manga éponyme d’Abi Umeda, s’impose comme l’un des plus beaux animes jamais réalisés. S’inscrivant dans la droite lignée du studio Ghibli, il brille par sa justesse et sa grâce. Quelques réminiscences des « Contes de Terremer », du « Château Ambulant » et de « Bravely Default » lui donnent un côté steampunk, mais ce sont surtout les espaces infinis et l’horizon balayé par le sable marin qui l’élèvent jusqu’au sublime.

[ALERTE SPOIL]
Attention, cet article révèle une part importante de l’histoire.

L’esthétique y est soignée, épurée, cosmique : les tons pastel y déploient toutes leurs nuances et la lumière y est digne des crépuscules de Turner. Le départ des sauterelles vers l’au-delà, c’est à dire leur retour à la mer de sable, abordé comme une fête religieuse fondamentale de l’île, rappelle quant à lui la célèbre scène du Tombeau des Lucioles.

Le propos de l’anime est subtil, nourri par une connaissance solide de la philosophie, en particulier de la tradition platonicienne, dont de nombreuses notions sont reprises, du noûs à l’âme du monde en passant par le rejet des passions et le culte des daïmons. Abi Umeda, qui maîtrise la science mythologique des symboles, nous fait l’honneur de ne pas nous noyer sous le syncrétisme abusif et indifférencié de la plupart des anime japonais. Les Enfants de la baleine aborde avec perspicacité les questions de la mort et de l’au-delà, du rapport corps-âme-esprit. L’anime fait par ailleurs la part belle à la souffrance comme étape initiatique incontournable de toute construction identitaire individuelle et collective. Pas de superflu, ces problématiques philosophiques et eschatologiques majeures y sont traitées avec une délicatesse inégalable.

« L’île est à la fois prison et havre de paix, enfer et paradis : mère généreuse abritant les êtres en son sein, elle est également celle qui cause leur mort inéluctable, se nourrissant de la vie des marqués en échange de leur saimia, force télékinétique. »

Le ton est annoncé dès le premier épisode, qui débute sur la mise en bière d’un marqué : sur la Baleine de Glaise, la population se divise en deux catégories. Les non-marqués, humains ordinaires, jouissent d’une vie longue et paisible, tandis que les marqués sont condamnés par leur énergie psychique exceptionnelle à s’éteindre prématurément. Ces derniers, en revanche, sont doués du saimia, une force psychique si puissante qu’elle leur permet de matérialiser leurs émotions sous la forme d’un bouclier énergétique capable de télékinésie. Le cercueil fleuri s’éloigne à ciel ouvert, bercé par la barque qui vogue sur l’océan de sable infini.

La Baleine de Glaise est ce vaisseau terrestre de l’âme, l’ochêma pneuma néoplatonicien ; véhicule de l’âme qui occupa une place fondamentale dans la philosophie tardo-antique avant d’être repris par les humanistes de la Renaissance.

L’île est à la fois prison et havre de paix, enfer et paradis : mère généreuse abritant les êtres en son sein, elle est également celle qui cause leur mort inéluctable, se nourrissant de la vie des marqués en échange de leur saimia, force télékinétique.

Le tabou religieux de cette île microcosmique ? Les larmes, responsables du malheur des hommes – mais aussi de leurs joies, qui forment le seul océan liquide de cet univers.

Personnages et symbolisme

Chukuro, jeune homme marqué, scribe frappé par la malédiction du verbe, rencontre Lycos, jeune fille issue de Skylos, vaisseau ennemi, lors d’une expédition. Cette dernière est vide de toute émotion, et lui présente le noûs : une entité indépendante qui vit au cœur de chaque vaisseau de la mer de sable, pourvue du don d’absorber les émotions des êtres humains pour les purifier de la souffrance – inspiration stoïcienne et bouddhiste palpable tout au long de l’oeuvre.

Le noûs est l’esprit et le cœur de chaque vaisseau voguant sur la mer de sable, source de vie et de mort. Les habitants de la Baleine de Glaise sont des pécheurs exilés sur une île immobile, et c’est de leur crime originel qu’est née leur mortalité – réminiscence de la malédiction que Perséphone jeta sur les hommes, descendants des Titans à l’aube du monde, après que ceux-ci aient démembré son fils Dionysos-Zagreus. Le contraste entre l’innocence de ce peuple et leur nature fatalement pécheresse se révèle particulièrement touchant, et résonnera dans l’inconscient collectif qu’il reflète.

« Lors de sa première apparition, Chukuro accède à la vision suprême, celle des millions d’âmes qui composent le sable sur lequel s’élève la Baleine de Glaise. »

La phaleina (figure de l’éphémère), noûs de la Baleine de Glaise, se dévoile à l’épisode 4 au jeune homme, lors de sa rencontre avec son anima[i], sa part féminine : Neri-Emma, entité surnaturelle double du vaisseau, similaire au concept platonicien d’âme du monde, qui rappelle par de multiples aspects la petite fille archétypique de l’Oeuf de l’Ange d’Amano.

Neri apparaît à chaque présage de mort et à chaque séparation entre un vivant et un défunt, pour étreindre le voyageur dans ses bras éternels et le conduire dans le sein de sa mère, la phaleina. Lors de sa première apparition, Chukuro accède à la vision suprême, celle des millions d’âmes qui composent le sable sur lequel s’élève la Baleine de Glaise.

Mémoire et oubli

L’empathie constitue un autre point d’articulation de cette odyssée cosmique, une empathie sacrée, fondée sur la dissolution de soi et la fusion à l’altérité radicale. Ainsi, dans l’épisode 8, Chukuro pénètre la mémoire de son ennemi, Leodari, et décide de l’épargner. Le réveil du daimonas de la phaleina, Ohni, créature engendrée par le noûs lui-même par l’intermédiaire de l’âme du monde, conduit le jeune homme et sa compagne Lycos au cœur du vaisseau ennemi, deuxième vision mémorable, à l’instant précis où celui-ci se désagrège comme un masque brisé de l’intérieur, dont jaillit une jungle foisonnante. Des milliers de mains y fleurissent jusqu’à l’engloutissement de Skylos, appelé à se résorber tout entier dans la mer de sable, regressus ad uterum.

« L’empathie constitue un autre point d’articulation de cette odyssée cosmique, une empathie sacrée, fondée sur la dissolution de soi et la fusion à l’altérité radicale. »

L’esprit du vaisseau est une créature androgyne qui attend les héros assise sur la tétrade de la matière[ii] : quatre grimoires recelant la connaissance de l’univers. Seule au milieu du désert, elle participe d’un plan de réalité que les yeux du corps ne peuvent saisir. Derrière elle, une horloge brisée, symbole de l’éternité et du voyage dans le temps, puisque c’est à travers elle qu’ils sont plongés dans les souvenirs de tous les êtres humains ayant un jour existé, par delà des frontières spatio-temporelles intrinsèquement artificielles.

Face au choix d’évoluer au sein de cette mémoire universelle, délivré de toute souffrance, Chukuro choisit de retourner à la Baleine de Glaise afin de préserver les souvenirs de ceux qui, tombés au combat, ne vivront plus que dans son esprit. Au moment des séparations, le noûs de Skylos offre au jeune homme un petit animal adorable à la queue bifide qui se révèle être un gouvernail pour la Baleine de Glaise, que sa malédiction avait paralysée durant des siècles, baptisé Kokalo (allégorie de la beauté, kalos grec).

Et lorsque Ohni, le daimonas orphelin de la Baleine de Glaise retrouve le fantôme de son ami, c’est un enfant couronné qui s’avance vers lui sur la barque de Râ, solitaire sur la mer de sable. Ainsi, le thème de la régénération née de la mort et de la transmigration des âmes s’allie à ceux du sacrifice, de la perte et de la souffrance, pour donner naissance à une œuvre d’animation, à laquelle nous présentons nos hommages pour son universalité, son langage mythologique et sa finesse métaphysique.

Notes :

[i] Concept développé par Jung sur la dyade animus-anima. Voir notamment l’Homme à la découverte de son âme.

[ii] En géométrie gréco-romaine antique, trois est le chiffre de l’esprit, et quatre celui de la matière, substance du monde visible.

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