Société

La banalité du bien ou la possibilité d’un altruisme radical

Est-ce une décision initiale qui fait pencher l’individu du côté du bourreau ou du héros ? Rares sont les résolutions franches et réfléchies marquant une rupture radicale avec les conduites passées. Les actions humaines obéissent à une espèce de logique ou de continuum qui s’intègre dans la structure de la personnalité (et qui inclut un ensemble de croyances plus ou moins organisées). Malgré tout, il existe bien une “première fois”, un acte inaugural qui ouvre soit à la docilité soit à la résistance. Et ce “premier acte” est d’une importance décisive parce qu’il est rare que l’on revienne en arrière, que l’on rompe avec nos manières d’être. Et si certains mettent le doigt dans l’engrenage de l’obéissance à une autorité destructrice (voir article précédent), d’autres franchissent le pas du secours gratuit, du refus de la souffrance, de la bonté absolue.

Depuis le XVIIIe siècle on a tendance à penser que l’Homme ne souhaite que réaliser ses propres intérêts, que le désintéressement pur n’existe pas, qu’il y a toujours un intérêt (explicite ou caché) derrière chaque action. Cela a été théorisé – notamment en économie où l’égoïsme est le postulat général de départ – par Hobbes, La Rochefoucauld, Mandeville, Bentham, Francis Edgeworth, Denis Mueller. De là découle le calcul coût/avantage du courant néoclassique. Sigmund Freud et John Rawls affirment également que l’être humain aspire uniquement à son propre bonheur sans se soucier des autres. C’est pourtant une vision réductrice des motivations qui nous poussent à aider autrui.

Si certains individus trouvent une satisfaction personnelle dans l’altruisme cela est sans doute plus le fruit du résultat des actions généreuses qu’un but préalable à ces actions. L’opposition entre un homme “idéalisé” par les sciences sociales et un homme “réel” dont les motivations échappent parfois à l’analyse rationnelle découle d’une vision quasi divine de l’altruisme : cette générosité absolue serait d’une pureté inaccessible. Le postulat égoïste est pourtant mis à mal par les jugements éthiques que nous formulons tous les jours et par les actions bienveillantes issues de ces jugements. A priori, nous condamnons fermement tous ceux que la souffrance d’autrui laisse de marbre (il en existe) et louons ceux qui se dévouent pour les autres (malgré leur rareté). Sans être des modèles de vertu, la solidarité s’exprime globalement envers tout un chacun dans la mesure du possible. Si l’intérêt n’est pas absent de l’altruisme ce n’est pas non plus son objectif final.

Adam Smith, reprenant une thèse formulée par Francis Hutcheson et David Hume, affirme, dans La Théorie des sentiments moraux, que les actions des individus s’articulent entre l’intérêt propre (amour de soi) et l’intérêt des autres (sympathie). La psycho-sociologie américaine affirme également qu’il n’y a pas de raison théorique de privilégier le paradigme égoïste pour expliquer les actions généreuses. Le postulat égoïste doit donc prouver ses dires aux vues des expériences empiriques.

Mais si l’altruisme existe bel et bien, comment se fait-il que 1% à peine de la population allemande ait résisté au nazisme ? Et que dans cet océan de passivité des individus comme Giorgio Perlasca ou André Trocmé sauvèrent des milliers de Juifs ?

Le pasteur André Trocmé (derrière, au centre) entouré d’enfants juifs et du personnel d’une maison d’accueil au Chambon-sur-Lignon

Réfutation du paradigme égoïste

En 1999, les chercheurs américains Elliott Sober et David Sloan Wilson publièrent une analyse biologique et psychologique des comportements désintéressés (Unto Others. The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior) en adoptant une vision large de l’altruisme, ne le réduisant pas à une certaine pureté conceptuelle. Au-delà de la conduite égoïste, les auteurs distinguent trois sortes d’altruisme : un altruisme radical (l’abnégation totale en faveur de l’autre) ; un altruisme faible (l’égoïsme l’emporte mais l’altruisme ne disparaît pas) ; et un altruisme fort (l’altruisme l’emporte mais l’égoïsme demeure).

Ils décident de tester empiriquement leur approche en s’appuyant sur une série d’expériences menée en laboratoire par le psychologue Daniel Batson (The Altruism Question, 1991). Cette étude stipule qu’il existe, selon l’hypothèse égoïste, trois explications des conduites altruistes :

  • La réduction de la stimulation d’aversion : réduire notre anxiété face à la détresse de l’autre. On remarque qu’une personne éprouvant une forte empathie pour une autre, propose assez naturellement de prendre sa place si celle-ci se trouve dans une situation de douleur alors même qu’elle (la première personne) pourrait se détourner facilement de cette vision de souffrance.
  • La punition de l’empathie : éviter la réprobation et la culpabilité.
  • La récompense de l’empathie : obtenir des satisfactions.

« La théorie selon laquelle toutes les actions humaine, bonnes ou mauvaises, seraient caractérisées par une motivation égoïste explicite ou dissimulée est à la fois empiriquement fausse et non-scientifique car infalsifiable. »

Il ressort que la théorie de l’empathie-altruisme semble plus à même d’expliquer le comportement des individus que le paradigme de l’égoïsme psychologique, même si on ne peut prouver sa vérité. La théorie selon laquelle toutes les actions humaine, bonnes ou mauvaises, seraient caractérisées par une motivation égoïste explicite ou dissimulée est à la fois empiriquement fausse et non-scientifique car infalsifiable. Alors que la théorie de l’empathie-altruisme admet que l’on peut agir parfois pour soi-même, parfois pour autrui, parfois pour les deux. Le terme « parfois » est fondamental car il ne pose pas de vérité théorique universelle.

La personnalité altruiste

Dans The Altruistic Personality (1992) Samuel et Pearl Oliner, en s’appuyant sur une étude des sauveteurs de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, montrent que les personnes altruistes ont reçu une éducation permettant leur autonomie personnelle et le respect de leurs propres convictions. Selon l’institut Yad Vashem, lieu de mémoire et de recherche à Jérusalem, un sauveteur est celui qui : n’a été motivé que par des considérations humanitaires, a risqué sa vie, n’a reçu aucune rémunération pour ses actes. Ce qui correspond à la définition que les auteurs font de l’action altruiste, en y ajoutant la volonté de l’acte. Ainsi, ce genre d’action serait le fait d’individus fidèles à leurs valeurs éthiques (avant, pendant et après la guerre) et qui arrivent à se dégager du contexte politique et social qui les entoure. Ils se caractérisent donc par des « valeurs de l’aide » (aider n’importe qui dans le besoin) et par l’empathie vis-à-vis des victimes. Témoignant de leurs actions, les sauveteurs de Juifs estimaient qu’elles étaient normales, naturelles. Ils ne pouvaient pas faire autrement. Mais la compassion ne suffit pas : il faut que la personne désintéressée soit autonome face à l’ordre établi et consciente de sa pleine responsabilité dans ses choix. C’est cela qui distingue ces héros ordinaires du reste de la population (pourtant parfois non moins épris d’empathie à l’égard des opprimés) : un saut qualitatif moral qui les préservent de la soumission.

L’exemple de Giorgio Perlasca

En 1936, Giorgio Perlasca (1910-1992), de nationalité italienne et adhérant au parti fasciste, se porte volontaire pour combattre en Éthiopie, puis en Espagne où il sert aux côtés des troupes du général Franco. Au début de la guerre il est rapidement démobilisé et trouve un emploi dans une firme d’importation de viande bovine. En 1944, il se trouve à Budapest lorsque les troupes allemandes entrent en Hongrie et entreprennent, sous la direction d’Adolf Eichmann, d’exterminer la population juive. Giorgio Perlasca se met alors au service de l’ambassade d’Espagne – le pays était neutre – pour établir des maisons-refuges et délivrer des sauf-conduits au plus grand nombre de Juifs possible. À la faveur d’une imposture extraordinaire, il se fait passer pour le représentant de l’ambassadeur qui avait fui le pays et organise le sauvetage de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, parfois sous le nez d’Eichmann lui-même. Après la guerre, ses actions héroïques tombent dans l’oubli. Ce n’est que quarante ans plus tard qu’il est découvert et honoré par l’institut Yad Vashem comme un juste parmi les nations.

 

Pour Samuel et Pearl Oliner il existe ainsi quatre types de sauveteurs :

  • Ceux inspirés par « l’amour du prochain » (valeurs plutôt religieuses) ;
  • Ceux inspirés par une générosité restreinte qui s’élargit (valeurs plutôt amicales) ;
  • Ceux inspirés par le vivre ensemble de la cité (valeurs plutôt républicaines) ;
  • Ceux inspirés par une bienveillance universelle (valeurs plutôt humanistes).

À cela il faut ajouter trois sortes de motifs altruistes, selon le chercheur Jansz Reykowski (Motivations of Prosocial Behavior, 1982) :

  • Les motifs allocentriques (37% des sauveteurs) : le sauveteur entre directement en contact avec autrui, ressent sa douleur, et décide de l’aider.
  • Les motifs normocentriques (52% des sauveteurs) : c’est une générosité de principe (principe issu du groupe social de référence ou de sa propre personnalité), non incompatible avec des motifs allocentriques.
  • Les motifs axiologiques (11% des sauveteurs) : un altruisme abstrait sans compassion personnelle préalable.

« Ce qui distingue les héros ordinaires du reste de la population : un saut qualitatif moral qui les préserve de la soumission. »

De son côté, Krystof Konarzewski remarque que les motivations de compassion et de protestation sont antinomiques dans les actions altruistes car dans le premier cas on aide autrui et dans le second on se révolte contre l’état des choses. De fait, ces deux motivations répondent à des logiques psychologiques différentes : soit on ressent de l’empathie individuelle envers l’autre victime d’injustices sans chercher à “changer le monde” ; soit on s’oppose farouchement au pouvoir en place en s’attaquant directement aux injustices. Si la conjugaison des deux motivations donne naissance, paradoxalement, à l’acte altruiste, le philosophe Victor Seidler pointe néanmoins le fait que ce comportement est davantage issu de relations subjectives spontanées que du respect de principes objectifs théoriques.

La « belle âme » ou la réserve de la grâce

L’individu altruiste, la « belle âme » selon Schiller, accomplit l’acte généreux afin d’intensifier la vie, de devenir une « vérité en action » selon la formule de Jean-Marie Guyau. Prenons le cas, exemplaire, d’Etty Hillesum, déportée et gazée en 1943 à Auschwitz. Cette jeune Juive pris de plus en plus goût à la vie à mesure que ses conditions d’existence diminuaient. Elle adopta une posture résolument altruiste dans les camps, priant de façon à se confronter à l’horreur du monde sans entamer pour autant sa “réserve”. L’intériorité permettant le souci de l’autre. Ce dévouement – non sacrificiel – confère au génie. Et le geste altruiste est perçu comme une grâce artistique, ce qui moralement se traduit par la « belle âme ». Celle-ci ne peut pas faire autrement qu’agir comme elle le fait à partir d’une impulsion, d’un instinct qui ne demande qu’à se déployer.

L’être altruiste serait la plus haute sphère de la dignité humaine, l’incarnation immanente du Bien sur Terre. Pas de jugement utilitariste ici car le Bien absolu ne se mesure pas à l’aune des conséquences ou de l’intention – ce ne serait que des marques du Bien – mais s’incarne dans des lieux (le Chambon-sur-Lignon) ou des individus (Giorgio Perlasca, Etty Hillesum, Oskar Schindler). Il en va de même pour le versant “maléfique” (Auschwitz, Treblinka, Rudolph Höss).

Présence à soi et souci de l’autre

Nous l’avons vu, la condition humaine est complexe : plurielle, changeante, malléable. La fragilité de l’Homme explique que, dans certaines circonstances, et malgré la connaissance de principes éthiques, certains d’entre eux peuvent se transformer en véritables bourreaux.

« L’abandon de soi conduit plus à la servilité qu’à l’autonomie. »

De fait, il ne faut pas opposer de façon purement abstraite une immoralité égoïste défini exclusivement comme le souci de soi et une moralité altruiste débarrassée de tout souci de soi. Au contraire, l’abandon de soi (prôné par toutes les institutions aliénantes) conduit plus à la servilité qu’à l’autonomie. Si les acteurs généreux et les agents serviles on en commun de ne « pouvoir faire autrement », les premiers affrontent le réel tandis que les seconds y sont “simplement” happés. Pour le philosophe Michel Terestchenko, L’altruisme est une relation bienveillante envers autrui résultant de la présence à soi, c’est-à-dire la concordance des actes avec ses principes. Le « soi » n’est pas réductible au « moi » mais désigne l’intériorité de l’être humain, la source de sa liberté inaliénable. Sans pouvoir le définir ontologiquement, le « soi » peut se comprendre comme le cœur du sentiment de sa propre intégrité. Une intégrité qui s’éprouve dans l’action ayant le Bien pour but ultime. Le résistant, le rebelle, le dissident, garde ainsi toujours conscience de l’humanité de l’autre.

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2 réponses »

  1. Très bel article qui met en exergue la nature versatile de l’être humain. Loin des lieux communs, et des généralisations dont celle qui nous dit l’homme serait un loup pour son prochain, c’est une réflexion saine qui nous est proposée. Dans un monde, oú les simplifications à outrance, la polarisation de « camp du Bien/camp du Mal » deviennent le prêt-à-penser, il est nécessaire d’avoir cet esprit de synthèse qui résiste aux biais, et regarde par delà les apparences.

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