Culture

Charles Robinson : anatomie du vivre-ensemble agonisant

Auteur de trois romans – « Génie du proxénétisme » publié en 2008, puis un diptyque sur la « banlieue », « Dans les cités » (2011) et « Fabrication de la guerre civile » (2016) – Charles Robinson nous donne à voir l’esprit du temps, ce que notre société produit de violences, d’exclusions et d’ambitions néfastes. Cette œuvre bouillonnante, aux accents d’enquête sociologique, révèle un travail remarquable sur la langue et contient une puissante charge politique.

Génie du proxénétisme immerge le lecteur dans “La Cité”, une maison close à l’ère du marketing et de la start-up. Le roman prend les traits d’un récit, celui de l’entrepreneur à l’origine de cette entreprise d’un genre nouveau.

Aux confins du libéralisme

“La Cité”, c’est d’abord la libre entreprise à l’époque post-industrielle : « Nous, dirigeants d’une entreprise sexuelle, nous avons regardé les potentiels, c’est-à-dire de formidables bassins de main-d’œuvre non qualifiée. Et nous avons regardé les besoins, qui sont considérables pour les services à la personne. Donc nous disons : il y a un investissement à inventer. »

Illustration par l’exemple – exemple quelque peu caricatural – de la théorie “Michéiste” selon laquelle libéralismes culturel et économique sont les deux faces d’une même pièce, les deux jambes du capitalisme. “La Cité” triomphe en effet des « conservatismes rétrogrades », le progrès culturel permet ainsi à chacun de faire ce que bon lui semble de son corps, y compris une valeur marchande et immédiatement monnayable. En parallèle, le libéralisme économique permet à la sphère marchande d’étendre son empire aux corps et aux prestations sexuelles, de sorte que “La Cité” apparaît comme une entreprise innovante, promise à un fantastique succès commercial. Ouvrant un nouveau secteur d’activité, ses perspectives de croissance sont immenses.

« Nous assistons à cet étrange paradoxe où notre société prétend être libérale sur les mœurs (encore que ça tire un peu), et conservatrice en économie. Le genre de contradiction que l’on maquille en exception culturelle française. »

Si le récit se veut par endroit évidemment provocateur compte tenu de l’activité développée par cette entreprise sexuelle (qui propose notamment de s’offrir un dépucelage par un professionnel ou au contraire de vendre sa virginité à prix d’or), il ne s’agit toutefois ni d’une caricature, ni d’une satire. Au contraire, le malaise créé invite à une réflexion sur les limites – morales ou philosophiques – du système libéral lui-même, puisque le traditionnel clivage droite (partisans de la logique de marché) / gauche (partisans de la libération sexuelle) est totalement aboli.

Et la forme est ici indissociable du fond, l’auteur se montrant extrêmement précis et convainquant lorsqu’il aborde le langage managérial et la culture d’entreprise. L’utilisation de ce langage permet aussi de mettre en lumière l’incroyable force de séduction du récit capitaliste, qui aurait ainsi quelque chose de religieux.

La liturgie du capitalisme

L’auteur développe une intuition particulièrement bien sentie. Il réalise une sorte de calque de Génie du christianisme de Chateaubriand, publié en 1802, un essai vantant les beautés de la religion chrétienne. Le roman de Charles Robinson s’intitule Génie du proxénétisme, mais l’on pourrait, sans induire le lecteur en erreur, le re-titrer Génie du capitalisme.

En établissant ce parallèle entre religion et capitalisme, Charles Robinson ne semble pas prétendre aligner le capitalisme au niveau de la religion chrétienne. Son objectif serait plutôt de mettre en évidence le mécanisme de conversion qui serait également à l’œuvre dans l’adoption de la logique de marché, soit de la conversion à la « religion libérale ». En définitive, il s’agirait simplement d’y croire pour en apercevoir tous les bienfaits et les beautés, comme une prophétie auto réalisatrice.

Et comme tout dogme, le capitalisme possède son propre idiome. La langue employée – à dessein-par l’auteur est ainsi consubstantielle au propos qu’il développe. Le vocabulaire courant est remplacé par un ensemble à la fois flou et compact de mots, ensemble indissociable de l’idéologie qu’il sert. Ce langage n’aurait d’ailleurs aucune utilité, ni même aucun sens en dehors du schéma de pensée auquel il se rapporte. C’est ainsi que le néolibéralisme atteint son apogée, comme vision d’ensemble, comme récit unique, comme explication du monde. La quête du profit ordonne la société et règle l’horloge du monde.

« Il revient à l’entreprise de repousser les limites : ici, la culture d’entreprise va suppléer au vide de projets d’un pays mort. Reparamétrer les logiciels. Opérer le renversement, libérer l’entreprise en libérant aussi les mœurs. Le rêve ultralibéral : la contre-utopie devient utopie. »

Si en apparence le diptyque “banlieusard” de l’auteur, qui vient chronologiquement après Génie du proxénétisme, est sans rapport avec cette critique du libéralisme, l’on peut au contraire y voir une continuité, un approfondissement en changeant de focale.

Dans les cités et Fabrication de la guerre civile naviguent dans les marges souffrantes des banlieues. La cité des pigeonniers, cité fictive issue de la « ville nouvelle », fait l’objet d’un projet de rénovation urbaine et est promise à la démolition. Au fil des deux volumes, les protagonistes grandissent : adolescents dans le premier volet, ils sont à maturité dans le second (les deux peuvent se lire indépendamment).

Aux origines de la guerre

GTA, diplômé du supérieur désespéré et résigné à la recherche de Bégum son amour perdu ; Big Big chez qui l’on trouve tout ce dont on pourrait avoir besoin ; M. le charismatique entrepreneur version ghetto visionnaire ; un hacker de génie, et avec eux autant d’histoires d’amour, de violences, de drogue, de sexe et de descente aux enfers. Une chronique de la misère ordinaire, mais sans fatalité.

L’auteur dresse le triste portrait d’une jeunesse qui a grandi hors-sol, qui n’a ni véritable passé ni perspectives d’avenir. Pour GTA, « La transmission est plus encore que l’autorité ce qui construit le lien avec la génération suivante ». Or, quelle que soit leur appartenance d’origine, les parents paraissent absents, comme s’ils avaient été arrachés à eux même en s’installant dans la cité, ils n’ont plus rien à transmettre. Apparaît alors, ici aussi, un langage nouveau, propre à cette jeunesse.

C’est un véritable crépitement de mots argotiques, une novlangue admirablement bien retranscrite par Charles Robinson. Adoptant une démarche Célinienne consistant à « retranscrire l’émotion du langage parlé à l’écrit », l’auteur aboutit à un résultat stylistique très personnel. Et ce qui transparaît le plus au travers de cette “émotion”, ce sont les logiques d’affrontement, d’intimidation, de rapport de force qu’adoptent les jeunes citéens.

Dès lors, le danger ne vient pas du communautarisme, mais de l’individualisme sans borne qui prolifère sur ce terreau favorable. Bien loin des clichés faciles et sensationnalistes exhibant les cités françaises, à tour de rôle, comme des pépinières djihadistes, des refuges pour fraudeurs au prestations sociales ou des armées de dangereux malfaiteurs organisés contre le reste de la société, les citéens sont simplement le produit de leur environnement de misère, contraints de ne compter que sur eux-même pour espérer quelque chose. Dans la cité des pigeonniers, aucune “communauté” n’existe vraiment.

Le quotidien en guerre

Le projet de démolition de la cité est en réalité un puissant catalyseur à la réaction inéluctable qui s’opère déjà. On comprend tout l’enjeu, éminemment paradoxal, que représente la défense de la cité. À la fois cause, symbole et lieu de l’oppression, la cité pourrait aussi incarner le dernier bastion de solidarités diverses qui malgré-tout perdurent. Le relogement, au contraire, annonce l’atomisation complète.

Dans ce chaos en construction, M., l’entrepreneur visionnaire, qui rappelle d’ailleurs assez précisément le boss de “La Cité”, prophétise: « L’Etat a beau améliorer sa technique de contrôle, on en revient doucement aux périodes anté-juiridiques. Des tas de gens sont à nouveau au bord de s’échapper. Le droit ne peut rien pour eux. Ils ne possèdent rien, ils n’attendent rien, Ils vivront en marge de systèmes de protection sociale. Bien sûr, ils prendront des balles perdues dans la tête quand ils viendront chaparder sur les Champs-Elysées de la citoyenneté ».

En attendant, M. participe à la fabrication de la guerre civile en entassant des sans-papiers, indistinctement désignés comme des « somaliens », dans les immeubles délabrés promis à la démolition. L’activité est rentable. La voilà, la « guerre civile », déjà présente, en phase de maturation.

Car le propos du romancier n’est sans doute pas d’annoncer la catastrophe à venir, en levant le voile sur les mécanismes commandant à la guerre civile. Fabrication de la guerre civile n’est pas un roman d’anticipation. L’auteur dresse au contraire un état des lieux. Il chronique les temps présents. La guerre civile est à l’œuvre et se renouvelle chaque jour, elle est maintenant et partout dans la société. Ni lutte des classes version XXIème siècle, ni guerre civile version « choc des civilisations » à l’image du Soumission de Michel Houellebecq, mais guerre lancinante et souterraine du « tous contre tous », infusant sous tous les rapports sociaux.

Et la Cité des pigeonniers à l’heure de la « rénovation », c’est un laboratoire où l’on expérimenterait l’ultime stade du libéralisme dans un environnement désertique : « Quelles sont les marges dans le modèle économique actuel, hors prédation financière ? Tout est si riquiqui, le système s’est cornérisé. Projets pour le futur : Dettes, Pénuries, Coupes dans les programmes, Cannibalisme sociétal ».

Pris ensemble, ces trois romans interrogent profondément les possibilités d’un vivre-ensemble à l’heure d’un libéralisme triomphant. Car la domination qu’exerce le libéralisme et la violence que ce système fait subir à tous ceux qui ne sont pas des premiers de cordée, ne se limite pas à ses conséquences matérielles et économiques immédiates. Ruisselant jusque dans les esprits de ceux qui en sont pourtant les victimes, cette idéologie libérale – traduite en un simple individualisme mercantile – annihile toute possibilité d’élaboration d’un projet concurrent, et favorise les mouvements de révolte individuels et vains.

Paul Feutz

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