Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Novembre 2018

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

La théologie contre le transhumanisme [1]

Thomas d’Aquin a-t-il encore des choses à nous enseigner ? C’est en tout cas ce que pense le romancier et essayiste Sébastien Lapaque. Dans son dernier ouvrage, il met en scène le retour du fameux docteur de l’Église catholique italien. L’auteur de la Somme de théologie se retrouve sur le plateau d’On aura tout vu, mélange d’On n’est pas couché et On a tout essayé. Il doit affronter Acis, métaphysicien et biologiste, auteur d’un éloge du transhumanisme : Nous serons comme des dieux. Le tout devant des invités qui vont du nouveau comique à la mode au vieil académicien en cours de ringardisation, en passant par la « romancière impudique » et « un journaliste qui n’aime pas les étrangers ».

Membre de l’ordre dominicain du XIIIe siècle et commentateur d’Aristote, Thomas d’Aquin étudie les rapports entre la foi et la raison. Enfin, anti-platonicien, il estime que l’Homme peut acquérir la connaissance de l’existence de Dieu à partir du monde et non à partir de la déduction de principes logiques ou abstraits. Pour le théologien, le monde sensible et le monde physique ne font qu’un. « L’âme n’est pas tout l’homme ; mon âme ce n’est pas moi », explique-t-il. C’est à partir de cette idée en apparence simple, mais en pratique très puissante, que Lapaque construit son argumentaire. En effet, si le corps et l’âme ne font qu’un, les hommes ne sont pas une simple conscience prisonnière d’une armure reconfigurable. Le transhumanisme est un anti-humanisme, parce qu’il nie la nature de l’homme et sa finitude. C’est ce que Thomas d’Aquin explique aux téléspectateurs sur le plateau d’On aura tout vu : que nous ne pouvons pas être des dieux.

Kévin Boucaud-Victoire

Un autre populisme “de gauche” est possible [2]

Sociologue et historien américain disparu en 1994, Christopher Lasch est un intellectuel majeur pour comprendre nos problèmes contemporains. Héritier du marxisme de l’école de Francfort (Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, etc.) et lecteur de George Orwell, ainsi que du théologien protestant Reinhold Niebuhr, il est l’un des meilleurs analystes des mutations anthropologiques induites par l’extension du capitalisme, liée à l’illusion du Progrès illimité. Professeur de droit associé à l’American University Washington College of Law, Renaud Beauchard revisite sur les idées de Lasch.

Le juriste revient sur deux points importants de la pensée de Christopher Lasch : l’implosion de la famille et l’explosion du narcissisme. L’organisation sociétale du capitalisme a fini par faire sauter la forteresse que devait incarner la famille. Le transfert du pouvoir du père vers la mère, les montées de la société de consommation et de l’État thérapeutique ont provoqué une crise du surmoi. Émerge alors un narcissisme que Lasch oppose à l’individualisme. « Pour Narcisse le monde est un miroir ; pour l’individualiste farouche d’antan, c’était un lieu sauvage et vide qu’il pouvait façonner par la volonté », explique-t-il.

Outre ces mutations, le sociologue analyse aussi la trahison de la démocratie. « Naguère, c’était la “révolte des masses” qui était considérée comme la menace contre l’ordre social […]. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses. », affirme-t-il dans son testament politique La révolte des élites. Pour lui, « les personnes qui se situent dans les 20% supérieurs en terme de revenus » se sont isolés des “gens ordinaires”, qu’ils méprisent pour leurs conservatisme moral, et rechignent à exercer s’acquitter de leurs devoirs civiques (comme l’impôt). Or, « l’isolement croissant des élites signifie entre autre chose que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire », avec pour conséquence que « le débat politique se restrei[nt] la plupart du temps aux “classes qui détiennent la parole”. À l’instar des populistes qu’il admire, Lasch veut revenir à l’esprit des fondateurs de la démocratie américaine, qui reposerait sur la vertu citoyenne, l’égalité et la petite propriété, contre le salariat. Ainsi pourrait s’exprimer une éthique du producteur « ni socialiste, ni social-démocrate, à la fois radical, révolutionnaire même, et profondément conservateur » (Le seul et vrai paradis).

K. B. V.

Prophétie d’apocalypse [3]

Désespérons, oui, mais avec style. « & maintenant à se donner le beau rôle de “sauver la planète” – prétention inconvenante, d’abord ridicule et vouée à l’échec si c’est à y employer ce même rationalisme à qui nous devons d’en être arrivés là sous la conduite de la passion lucrative, qui entend spéculer habilement sur l’apocalypse elle-même, accumuler bonus et dividendes au seuil même de son néant. Tout au plus s’agirait-il de sauver quelques meubles de notre monde humain – mais c’est comme un incendie de maison : il y a un certain point de ronflement du brasier marquant l’inutilité de continuer à s’agiter. Des mondes, la planète s’en fera d’autres ; comme c’est à la faveur d’autres extinctions que nous devons d’être entrés dans la carrière. »

De toute évidence, Baudoin de Bodinat n’est pas de son époque. Écrivain d’une discrétion absolue, antimoderne tellurique, né trop tard dans un monde ayant tôt fait de remplacer les anciennes féodalités traditionnelles par de nouveaux asservissements modernes, c’est d’une langue ciselée (quoi que parfois trop alambiquée) sur la pierre noire des moralistes du XVIIe siècle qu’il découronne tous les dégoûts que lui inspire son temps et que la plupart de nos contemporains, paradoxalement englués dans la frénésie techno-sociale, ont passivement acceptés comme état de fait quand ils n’en chantent pas bruyamment les louanges : « l’existence confortable administrée et sous vidéosurveillance, l’abreuvement continu au flux des divertissements dispensés par les fermes de serveurs et à celui des idioties récréatives du réseau, l’épanouissement béat de la mondialisation heureuse, son indifférence à tout ce qui n’est pas son propre miroir, la conviction qu’elle entraîne de sa perfection, de son progrès inévitable, de ses roues bien huilées. » Ce qu’il faut bien comprendre c’est que cette litanie des nuisances, déroulée d’une amer ironie, non content de ravager l’environnement naturel du globe, n’est pas non plus sans effet sur l’homme mais participe bien d’une « atrophie ou une déchéance de la faculté sensible ». Nous devenons étranger à nous-mêmes et aux choses qui nous entourent.

Par contraste, l’ouvrage est agrémenté de photographies, d’un noir et blanc d’une belle sobriété, d’un petit village indécis et tortu, perdu dans un coin reculé du pays où les heures vides de l’ennui reprennent leur droit sur le cours débridé de la vie sociale. Le silence véritable est assurément une vertu permettant de retrouver la saveur sensible de l’air et des êtres, de « s’ennuyer parmi le monde des choses avec ses lointains, ses échos infimes en soi-même, résonances où l’esprit se cherche parmi les sensations, se livre à des imaginations. » Pour qui partage la douloureuse sensation d’être complètement (ou en partie) étranger aux turpitudes du monde actuel trouvera en Baudoin de Bodinat la complicité d’un frère en neurasthénie. Les autres renouvelleront leur abonnement au Nouvel Obs.

Sylvain Métafiot

Priape va à l’école [4]

« Petit Paul est bien ennuyé… » est-il inscrit sur la 4e de couverture. Il faut dire qu’avec l’anaconda qu’il se trimbale dans le calebar ce n’est pas évident de vivre comme un petit garçon de son âge. Surtout quand, avec une candeur des plus touchantes, il en vient à se fourrer dans des positions plutôt inconfortables. La découverte d’un smartphone débouche ainsi sur une partouze des plus bigarrée ; un entraînement de judo vire à la réinvention acrobatique du kamasutra ; tandis qu’une récitation de poésie transforme le petit oiseau de Paul en lance à incendie. Mais l’on découvre aussi que des sex-toys peuvent se nicher dans l’étable des vaches et que dans les stations-services, ma bonne dame, il s’en passe de drôles dans les toilettes des femmes. Bref, Bastien Vivès s’éclate et nous avec. Rien n’entrave son imagination délicieusement perverse et sa dérision corrosive : les vieux, les jeunes, les frères, les sœurs, les voisins, les profs, les moutons et même les vaches, tout le monde s’envoie en l’air dans une folie sexuelle aussi débridée qu’hilarante. Comme le dit Céline Tran dans la préface : « Sexe et humour peuvent définitivement faire bon ménage, surtout lorsqu’il s’agit de transgresser. » L’exagération des situations confine à l’absurde le plus drôle. Si chaque petite récit commence normalement, le réalisme est rapidement biflé par une incongruité salace aussi fraîche qu’irrévérencieuse. En somme, ça part littéralement en couille. Et il n’en fallait évidemment pas plus pour que les tenants de l’ordre moral et du bon goût, puritains de droite ou bien-pensants de gauche, se mettent à éructer en agitant les bras et en soufflant du nez. À toute fin utile leur permettant de se détendre les fesses nous leur conseillons donc de se faire allègrement cuire le cul.

Pour en revenir à notre auteur polisson, il faut noter qu’en sus de ses publications plus « graves » et « réalistes » (Le Goût du Chlore, Polina, Une sœur, Le Chemisier…) Vivès n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine érotique puisqu’il a déjà signé deux œuvres fantasques dans l’excellente collection « BD Cul » des éditions Les Requins Marteaux : Les Melons de la colère (2013), revenge-porn rural dans lequel Magalie, jeune fermière aux seins énormes (et accessoirement sœur de Petit Paul), se fait abuser par tous les notables du village ; et La Décharge mentale (2018), narrant la conception fort particulière qu’une famille de nymphomanes a d’offrir le gîte et le couvert à ses invités. Extravagances narratives, attributs démesurés, amoralité joyeuse, on aura compris que chez Bastien Vivès la chair n’est pas triste et le rire se dilue merveilleusement bien dans les fantasmes les plus inavouables.

S. M.

Le transhumanisme selon Olivier Rey [5]

Dans ce livre, Olivier Rey ne propose pas une introduction didactique au transhumanisme, comme ont pu le faire par exemple, le premier pour le louer et le second pour le critiquer, Luc Ferry ou Jacques Testart dans des ouvrages récents. Il s’agit d’un essai libre naviguant avec un certain brio entre la critique sociale, l’histoire et la philosophie des sciences ou encore la théologie et la métaphysique. Peu soucieux d’en livrer une présentation impartiale, Rey s’attache avant tout à penser le transhumanisme comme le symptôme le plus éclatant des maux et des délires de notre temps.

À juste titre selon nous, il soutient notamment qu’il serait vain de s’opposer au transhumanisme en lui opposant un quelconque humanisme. C’est en effet précisément un certain humanisme, tenant l’homme pour la mesure de toute chose, comme un être étant à lui-même sa propre source et sa propre fin, qui conduit au transhumanisme, celui-ci étant dès lors l’aboutissement logique de la modernité.

En revanche, il nous semble que l’auteur insiste trop sur la rupture des temps modernes, se refusant à voir ce qui dans la modernité en général et dans le transhumanisme en particulier – notamment la hantise de la mort et la volonté de vaincre la mort – s’inscrit dans la continuité de pensées bien plus anciennes, comme le platonisme et le christianisme.

Pierre Madelin

L’enfer libéral est pavé de bonnes intentions progressistes [6]

Thomas est un jeune député pétri de bonnes intentions du mouvement En Avant. Cultivé et brillant, quoiqu’un peu naïf, il entreprend un voyage en Rugénie, pays de ses rêves. Situé en Europe centrale, le petit État s’est libéré de la tutelle de la Molduvie, ancienne dictature socialiste, lors de la “Tendre Révolution”. Depuis le pays a connu un vaste mouvement de réformes, inspiré par Stepan Gloss, économiste vedette du pays, un temps exilé aux États-Unis. Celles-ci combine une libéralisation de l’économie – avec une privatisation des anciens services publiques –, une grande régularisation “progressiste” des comportement individuelles – pour mieux combattre le racisme, le sexisme, l’homophobie et mesures écologiques.

C’est ainsi que des “championnats de la Diversités” sont organisés, le harcèlement de rue est verbalisé, et que les voitures sont interdites à Sbrytzk, la capitale qui se transforme en ville où on ne se déplace qu’en vélo, fauteuil roulant ou trottinette. Thomas, naïf au départ, va au fil du livre se rendre néanmoins compte que le pays est loin d’être parfait. La précarité règne. La société rugène est une société à deux vitesses, où s’épanouissent les hipsters pendant que l’arrière-pays, vendu comme authentique aux touristes, souffre. Le greenwashing des grandes villes a pour conséquence la pollution des périphéries, dans une société libérale où la voiture s’avère indispensable. L’hyperconnectivité et les caméras masquent à peine une société de surveillance généralisée plus autoritaire qu’elle n’en a l’air. Heureusement, en chemin, le jeune député français va faire quelques rencontres importantes, comme Mélanie, handicapée allemande, installée en Rugénie et très critique du régime, ou des paysans. Il connaît aussi quelques mésaventures qui lui révèlent l’absurdité de ce pays ultra-libéral sur les questions sociales comme sur les mœurs. Avec ce roman souvent drôle et toujours très bien écrit, Benoît Duteutre dévoile l’absurdité du projet libéral tel que rêvé par les classes supérieures progressistes et mondialisées. L’écrivain met en récit le libéralisme intégral critiqué par Jean-Claude Michéa.

K. B. V.

Homme augmenté ou humain diminué ? [7]

Dans ce premier roman, François-Régis de Guenyveau révèle à travers Christian, le personnage principal, la fausse promesse qu’incarne le monde nouveau où l’Homme régnerait en démiurge, affranchi des lois de la nature et de ses limites propres. Christian grandit en Provence aux côtés d’un père à la sagesse paysanne, attaché à sa terre et nullement intéressé par la spéculation intellectuelle, et d’une mère au contraire ambitieuse et méfiante vis-à-vis de l’extérieur. Doté d’une intelligence très supérieure à celle de ses camarades et d’une aptitude prononcée pour les mathématiques, le garçon prend part à la suite de circonstances exceptionnelles à un projet d’envergure, consistant à façonner l’homme du futur, au seul moyen de la science.

Tout le long du récit, une série d’événements nous dévoilent les facettes inhumaines et à visée marchande de l’augmentation programmée, à commencer par la fois où Christian doit rencontrer des dirigeants de multinationales dans un immeuble new-yorkais et vendre le projet par l’intermédiaire d’éléments de langage scientifique marketisés et réduits en vulgaires bullet points. Il y a aussi une panoplie de personnages hauts en couleurs comme Martin Boudoux, le meilleur ami de Christian. Le personnage qui au début du roman se présente sous l’aspect d’un enfant rondouillard, bagarreur et un peu abruti, en bref toutes les imperfections que pourrait éradiquer la science dans le futur, connaît l’évolution la plus remarquable. Conscient de sa gaucherie et de ses limites intellectuelles par rapport à Christian, Martin découvre à travers l’art et le travail du bois une médiation privilégiée entre lui-même et la nature, et en la réhabilitant dans ses œuvres une manière de s’accepter et de se réconcilier avec ses faiblesses, y compris ses ratages sur le plan amoureux. Quant à Christian, il s’avère incapable de nouer des relations sociales et s’enferme toujours plus dans ses recherches. Il est encouragé dans ce sens par Stan, le frère de sa mère qui représentait dans son enfance l’oncle prodigue venu le voir d’Amérique, et dont l’image s’écorne au fur et à mesure que sa vanité et son absence de certitude quant à la destinée humaine se font voir.

« Et au moment où il sut qu’il n’était plus vraiment un homme, il le devint ». C’est peut-être aussi à ce moment que Christian incarne pour la première fois le titre du roman, « Un dissident ». Doit-on alors renoncer à son intelligence, aussi supérieure soit et quitte à être frustré, au nom du respect des limites de la condition humaine ? Pas forcément, si on l’emploie à élever ses pairs, et non à les mépriser et les réduire à leur nullité au nom d’un égo tout-puissant. À vous, lecteurs attentifs que vous êtes, de dénouer les ficelles de cette révélation.

Agnès Delaunay

Une quête poétique aux confins de la société du « Progrès » [8]

Dans ce récit biographique, Guillaume Meurice dresse le portrait de Cosme, fils d’immigrés espagnols ayant  grandi au Pays Basque, passionné à la fois d’échecs et de poésie. L’école finie, le protagoniste se fraye un chemin hors des sentiers battus, entre petits boulots précaires, parties d’échecs conviviales, délinquance, et un passage à l’armée où il se retrouve à décoder des messages cryptés. Ce parcours fulgurant l’amène au poème Voyelles d’Arthur Rimbaud, publié initialement en 1883, auquel il consacre son temps libre afin d’en extraire le sens caché. Alors que pléthore d’universitaires renommés se sont attardés sur ce sonnet, dont l’impression rime avec étrangeté voire incompréhension aux yeux du lecteur, Cosme parvient au bout de ses efforts à trouver une clé qui dévoile à la fois la signification du poème et la complexité de sa structure.

Rimbaud ayant eu lui-même une vie gouvernée par l’errance, l’imprévu et la révolte vis-à-vis du conformisme bourgeois de la société française de la deuxième moitié du XIXème siècle, le parcours de Cosme entre ici en résonance avec celle du poète, sans but défini si ce n’est celui d’un idéal poétique. Cette résonance peut notamment se lire à travers les sonnets de Cosme à la fin de chaque chapitre, qui traduisent la quête sans fin d’un sens caché, d’une liberté au fonds jamais complètement acquise, comme celle du sens de Voyelles.

Si la révélation de la clé de Voyelles divulguée par Cosme dans le dernier chapitre a pu susciter autant l’admiration que le scepticisme de certains spécialistes de Rimbaud, elle n’en n’offre pas moins des réflexions intéressantes. Il pourrait même s’agir d’une invitation pour l’homme d’aujourd’hui à sortir des ornières d’un quotidien limité par des besoins matériels, et à méditer par l’intermédiaire d’associations de mots, de sons et de couleurs au sens flou, sur la nature profonde de l’Homme. Quand l’on connaît Guillaume Meurice, humoriste sympathique livrant au quotidien sur les ondes sur France Inter des chroniques qui conjuguent sujets de société et polémiques du moment avec insolence et légèreté, virant de temps à autres à la simplification intellectuelle sous couvert de progressisme, ce livre crée la surprise. Alors que l’auteur, peu féru de littérature et de Rimbaud, se dit lui-même plus intéressé par le réel que par les possibilités de l’imaginaire, l’on est fortement étonné de découvrir une plume sincère, limpide et presque sans ironie dépeindre des situations souvent hors de l’ordinaire.

Situations et réflexions qui donnent à la lecture le goût de l’investigation, de la beauté, des sentiments poussés au paroxysme, de la solitude, des moments d’union dans l’adversité des parties d’échecs, et non le goût de la compétition qui écrase l’autre dans sa dignité. Un retour à l’essentiel s’opère dans cet appel franc et libre à faire vivre les mots.

A. D.

Un nouveau régime de vérité [9]

Intelligence artificielleD’année en année, de livre en livre, Eric Sadin s’affirme comme l’un des penseurs les plus stimulants (et les plus critiques) du numérique, dont l’expansion doit être appréhendée selon lui comme une véritable révolution civilisationnelle. Reprenant les analyses développées dans La vie algorithmique et La Silicolonisation du monde, il montre dans son nouveau livre comment, sur la base d’une captation et d’un traitement des données individuelles, qui sont autant de « traces » fournies par chacun d’entre nous au cours de son usage du réseau ou simplement de ses activités quotidiennes dès lors qu’elles impliquent l’utilisation d’un objet connecté, le numérique favorise toujours davantage une pénétration des logiques marchandes au cœur de notre intimité. Il ne s’agit plus alors de surveiller pour prévenir, contrôler ou punir, mais de surveiller pour inciter à la consommation à travers un marketing personnalisé adapté à chaque personne. Réduire le réel à un ensemble de flux informationnels qu’il faut capter et traiter algorithmiquement non par simple amour de la connaissance, mais pour coloniser, mobiliser, soumettre les moindres aspects et éléments de la vie psychique et sociale à la logique de l’accumulation de la valeur, et assurer ainsi, simultanément, une croissance illimitée de la production et du flux des marchandises, que celles-ci soient des objets, des espaces ou des services.

Mais dans ce nouveau livre, Sadin va encore plus loin, et entend montrer que les technologies numériques et la rationalité qui les sous-tend se proposent désormais d’énoncer la vérité. « La charge dévolue au numérique ne consiste plus seulement à permettre le stockage, l’indexation et la manipulation aisées de corpus chiffrés, textuels, sonores ou iconiques en vue de diverses fins, mais à divulguer de façon automatisée la teneur de situations de tous ordres. Il s’érige comme une puissance aléthéique, une instance vouée à exposer l’aléthéia, la vérité, dans le sens défini par la philosophie grecque antique entendu comme le dévoilement, la manifestation de la réalité des phénomènes au-delà de leurs apparences. » Nous assistons à l’émergence, nous dit le philosophe, d’une « alètheia algorithmique », et une grande partie du livre est consacrée à décrire avec précision les étapes suivant lesquelles celle-ci entend se déployer : une étape incitative, une étape impérative, une étape prescriptive et enfin une étape coercitive. En résumé, Eric Sadin signe une nouvelle contribution importante à la critique du numérique, le tout dans le style élégant et clair que nous lui connaissions déjà, et qui rend son livre accessible à un large public en dépit des enjeux complexes dont il prend acte.

P. M.

L’anecdotique et l’essentiel [10]

Le-bonheur-des-petits-poions

C’est un petit plaisir bien trop éphémère que la lecture de ce recueil de chroniques de Simon Leys, écrivain et sinologue belge moins connu sous le nom de Pierre Ryckmans, et plus connu pour avoir été l’un des premiers à avoir critiqué le maoïsme au moment où les classes intellectuelle et politique, de gauche comme de droite, se paluchaient graveleusement devant les ors révolutionnaires du camarade Mao. Le Bonheur des petits poissons est une jolie synthèse de ce qui rend cet ovni des lettres si attachant et surtout si intéressant. Tour à tour traité de morale, essai anticonformiste, leçon de philosophie et pamphlet politique, Leys use de sa fantastique érudition pour parler en toute simplicité de sujets aussi profonds que le bonheur, la liberté ou la culture sous toutes ses formes. 

Une anecdote qu’il raconte – parmi tant d’autres, l’anecdote ayant pour lui noblesse philosophique – pourrait résumer l’attrait de ce penseur : un jour, constatant la médiocrité de son cours de philosophie de première année de fac, il demanda à une connaissance, philosophe émérite, une liste d’ouvrages de base afin de se former à cette matière. Entre temps, explique-t-il, cette liste s’est perdue à travers ses milles bourlinguages, et le souvenir des ouvrages avec. Une seule chose a subsisté dans sa mémoire cependant, le post-scriptum du papier : « Et surtout – ne l’oubliez pas – lisez beaucoup de romans. ».

Il ne comprendra cette remarque que bien plus tard. Après tout, lire des romans, quoi de plus futile, quoi de plus inutile, quoi de moins sérieux surtout ? Et pourtant, « dans notre naïveté, nous avons souvent tendance à confondre le sérieux avec le profond ». Si Leys accorde tant d’importance à la littérature dans sa pensée, et si ces chroniques sont parcourues de fables, de petites histoires comme de grands récits, c’est parce que pour lui, l’imagination est une donnée fondamentale, bien plus que « l’intelligence » ou le raisonnement. 

Galaad Wilgos

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4 réponses »

  1. Les gars, que vous arrive-t-il ? Est-ce dans l’esprit du comptoir de promouvoir (et je dis bien promouvoir, l’auteur fait ce qu’il veut après tout, tant qu’il respecte la loi – oh et puis après tout, parlons de la loi morale… ) un livre aussi grotesque que « Petit Paul »… Qu’en penserait le badaud accoudé au comptoir du bistrot du coin ? En fait pour être tout à fait honnête, quand j’ai vu cette promotion, j’ai pas pu m’empêcher de penser au PS et son progressisme culturel – libéralisme culturel aurait dit MIchéa -, les créatures entre-sexe de la Rave Party sur les marches de l’Elysée, c’est tout à fait dans l’esprit. J’attends d’un site comme le comptoir qu’il se démarque de la connerie culturel que le PS et ses affidés nous ont abreuvés depuis plus de 30 ans… Et qu’il nous donne plus à penser ; que donne à penser « Petit Paul » et son sexe ?

    • De notre côté, nous n’attendons plus que certains de nos lecteurs se démarquent d’un puritanisme gauchiste maquillé en radicalité intellectuelle aussi vaine que sinistre. Si cela ne vous plait pas allez donc « penser » ailleurs.

  2. Je ne suis pas assez de gauche pour être gauchiste mon ami, ni assez américanisé – ou protestant – pour être puritain… Si vous aviez fait la promotion d’un Nabokov, je vous aurai trouvé plein de qualité ; le truc se justifierai par son apport culturel. C’est dommage que vous le preniez comme ça, j’aurai voulu de votre part quelques éclaircissements sur le choix d’un tel livre ; un choix n’est jamais innocent, si parmi les shots, l’un de vous aviez fait la promotion d’un livre de Jean Tirole, je vous poserai la même question « Pourquoi les gars ? ». Alors pourquoi ce qui serait valable en économie ne le serait pas dans la culture ? Et si j’ai appris quelque chose avec Le Comptoir, au-delà de la question sociale, c’est la centralité de la question morale.
    Nul envie d’entrer en conflit avec vous cher monsieur, mais votre réponse me chagrine un peu…
    Bien à vous,
    PS : « Le bonheur des petits poissons », magnifique choix !…

    • Je me permets de vous signaler, cher monsieur, que c’est vous qui êtes entré avec vos gros sabots et votre petite morale à coups de « livre grotesque » et de « connerie culturelle ». Souffrez donc que je vous réponde sur le même ton.
      Pourquoi un tel choix ? Parce que j’ai aimé l’oeuvre, tout simplement. Je n’ai pas à justifier de mes goûts esthétiques auprès d’individus qui assimilent, sans l’avoir lu, un ouvrage érotique au « progressisme culturel du PS » (Jospin, Fabius et Royal approuveront sans réserve).
      Visiblement, la fiction érotique possède toujours cette vertu d’outrager les bonne âmes. On ne lui en demande pourtant pas tant : le mot « chien » ne mord pas. D’autant que personne n’oblige quiconque à les lire. Donc, encore une fois, libre à vous de passer votre chemin.
      En fermant la porte, je vous conseille tout de même d’écouter cette émission de France Culture consacrée à la censure de la pornographie : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/pornographie-24-faut-il-interdire-la-pornographie
      Et de jeter un œil sur cet article (http://www.slate.fr/story/167768/bastien-vives-petit-paul-bd-polemique-viol-consentement-pedophilie-oeuvre-art-representation-tabous) qui démonte les amalgames dont fait l’objet le livre de Bastien Vivès, à savoir : l’assimilation du fait à la représentation ; la confusion entre toutes les formes de représentations ; le refus de distinguer le désir, le souhait et l’acte.
      Bien à vous,

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