Politique

L’euro, 20 ans d’aveuglement

En ce début d’année 2019, à l’heure où l’Europe est aux prises avec des luttes sociales, comme les Gilets jaunes en France, ou des gouvernements dits populistes, les institutions européennes semblent déterminées à célébrer les 20 ans de cette construction baroque qu’est la monnaie unique, entrée en circulation le 1er janvier 1999. À quatre mois des élections européennes, et alors que la question de la sortie de l’euro refait surface en Italie, le moment est peut-être venu de faire le bilan de cette expérience.

La monnaie unique a fait l’objet d’une réécriture de l’histoire par ses propres partisans visant à la présenter comme la seule réponse possible aux crises financières traversées par les pays européens à partir des années 1970. Dans Faut-il sortir de l’euro?, livre sorti en 2012, ainsi que de nombreux articles, l’économiste Jacques Sapir revient sur les origines du projet d’unification monétaire et montre au contraire qu’elle constitue une étape clé de l’histoire de la déréglementation financière.

La monnaie unique, produit de la libéralisation financière

Alors que les États-Unis mettent fin en 1971 à la convertibilité du dollar en or, les pays européens répondent par la mise en place l’année suivante du “serpent monétaire européen” afin de limiter les variations des taux de change entre les monnaies. Devenu rapidement impraticable, il est abandonné et remplacé en 1979 par le Système Monétaire Européen (SME) qui encadre les fluctuations de monnaie autour d’un cours pivot de référence, l’ECU, calculé à partir d’un panier de monnaies des pays membres. S’il permet pendant un temps de stabiliser le cours des monnaies européennes, le SME connaît des difficultés avec l’arrivée de François Mitterrand et les trois dévaluations du franc. Le système se stabilise quelques années après le tournant de la rigueur de 1983, puis connaît une nouvelle crise financière en 1992, en raison de la violente spéculation déclenchée suite au rejet du traité de Maastricht par les Danois. Suite à de nouvelles attaques spéculatives de Georges Soros, le SME est définitivement abandonné en 1993. L’adoption d’une monnaie unique a alors été présentée comme la seule réponse permettant d’empêcher la spéculation sur les taux de changes des différentes monnaies. Or, comme le souligne Jacques Sapir, ces vagues de spéculation résultaient essentiellement de la libéralisation du système financier réalisée à l’initiative des socialistes français dans les années 1980. La preuve en est qu’à l’occasion de la crise de 2008, la spéculation s’est déplacée des taux de change sur les taux d’intérêt de la dette souveraine des différents pays. Le choix de l’euro a ainsi répondu à l’idée qu’une liberté totale des mouvements de capitaux était souhaitable et que dans un tel contexte, on ne pouvait plus avoir de politique monétaire indépendante.

Les règles de fonctionnement de la monnaie unique résultent quant à elles de la manière dont les élites dirigeantes françaises ont « géré » la réunification allemande.  Le chancelier Helmutt Kohl accepte de renoncer au mark à la seule condition que l’euro fonctionne selon les règles de la Bundesbank, auxquelles la France donne son feu vert : indépendance de la banque centrale, priorité donnée à la lutte contre l’inflation, interdiction faite à la BCE de prêter directement aux États de la zone euro et obligation pour ces derniers de ne pas dépasser 3% de déficit public. Pour s’assurer que ces règles seraient respectées, l’Allemagne a également imposé dans le traité de Maastricht avec l’aide de la Grande-Bretagne la liberté totale des mouvements de capitaux afin de placer les politiques des États de la zone euro sous le contrôle des marchés financiers. Dans ces conditions, François Mitterrand qui croyait sérieusement “clouer la main de l’Allemagne”, en lui faisant renoncer au mark s’est très largement bercé d’illusion.

Le rêve brisé d’une Europe fédérale par la monnaie

La mise en place de l’euro a également constitué un moyen d’imposer, de manière dissimulée, une Europe fédérale à des peuples qui n’en voulaient pas. Dans une tribune collective parue le 28 octobre 1997 dans Le Monde, de grands esprits, parmi lesquels l’inénarrable Jacques Attali ou Pascal Lamy nous annonçaient que l’euro apporterait « une gestion saine des finances publiques », favoriserait la croissance au sein d’un marché homogène et « faciliterait la modération des impôts ». Il est également précisé que « la Banque centrale européenne assurera la stabilité du pouvoir d’achat » et que l’euro permettra de forger « une Europe plus harmonieuse et plus démocratique »… 20 ans plus tard, les fait sont malheureusement là : la zone euro connu la croissance la plus faible du monde développé et les écarts se sont creusés entre les économies alors qu’on prétendait les réduire à travers l’utilisation d’une même monnaie. L’économiste Patrick Artus de Natixis, qui n’est pourtant pas un eurosceptique frénétique, reconnaît qu’à l’heure actuelle « la zone euro est un échec ». L’utilisation d’une monnaie sous-évaluée pour l’Allemagne mais surévaluée pour la France, l’Italie, le Portugal ou l’Espagne a conduit à un gigantesque excédent commercial chez la première au détriment des seconds qui se sont désindustrialisés, provocant des déficits commerciaux.

Avec un même taux de change, la monnaie unique garantissait l’accès des produits allemands au marché commun, tout en privant les autres pays de la possibilité de dévaluer leur monnaie pour rééquilibrer leur position, comme ils l’avaient fait par le passé. Aux yeux de l’historien Emmanuel Todd, l’erreur majeure de l’euro a été de ne pas tenir compte de la diversité démographique, anthropologique, culturelle et économique du continent. Dans la préface de 1995 à la réédition de son livre L’invention de l’Europe, il écrivait ceci : « Soit la monnaie unique ne se fait pas, et L’Invention de l’Europe apparaîtra comme une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques. Soit la monnaie unique est réalisée, et ce livre permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l’absence de conscience collective a produit une jungle plutôt qu’une société ». Dans l’Illusion économique, l’historien ajoute également que « si les nations sont de natures distinctes, et que chacune d’entre elles a besoin de son style monétaire, la convergence n’a pu qu’être nocive à celles qui ont dû combattre leur nature ».

Les tenants des “États-Unis d’Europe” ignorent également ou font semblant d’ignorer que le fédéralisme implique une politique budgétaire commune pour permettre des transferts des régions les plus riches vers les plus pauvres, comme cela se passe à l’intérieur des nations. Or, dès la création de l’euro, l’Allemagne a refusé catégoriquement qu’on s’oriente vers une union de transfert qui les aurait obligés de subventionner les autres pays membres et continue de s’y opposer. La monnaie unique qui repose sur l’idée de dépassement des Nations s’est imposée dans les années 1990 dans un contretemps historique marqué au contraire par le retour d’une Allemagne réunifiée recouvrant sa souveraineté. Cette situation explique la place dominante qu’occupe l’Allemagne en Europe, reléguant l’idée de couple franco-allemand au rang de mythe, comme l’analyse Coralie Delaume dans son dernier livre. Dans une interview accordée à Jacobin Mag, le sociologue allemand Wolfgang Streek souligne comment les institutions européennes supranationales ont servi les intérêts nationaux allemands sans que la chose soit avouée clairement. Il invite à rompre avec l’idée supranationale et à admettre l’aspiration des peuples à la souveraineté nationale, en soulignant que celle-ci est surtout une arme à utiliser par les pays les moins puissants.

« Personne en Europe n’entretient vraiment l’idée de renoncer à la souveraineté nationale – les Allemands font seulement semblant. En tout état de cause, la souveraineté nationale est d’abord et avant tout une arme que les petits pays peuvent utiliser contre les grands, et ce sont les grands pays que cela dérange (pas leur propre souveraineté, bien sûr). Si les États-Unis avaient respecté la souveraineté nationale des petits États, de nombreuses personnes auraient été épargnées ». Wolfgang Streeck

Tous ceux qui rêvent d’une démocratie et d’un État européen ne veulent pas voir que cela implique l’existence d’un sentiment d’appartenance à l’échelle européenne qui primerait sur les clivages nationaux afin d’accepter de se soumettre à une loi de la majorité. Dans son livre, La Malfaçon, paru en 2014, Frédéric Lordon pointait le consensus spécifique de la société allemande dans son rapport à la monnaie, à l’inflation et à l’indépendance de la banque centrale, toutes choses qui dessinent « le seul cadre légitime du débat démocratique allemand » et qui n’ont pas leur équivalent dans les autres pays européens. Ce point est l’angle mort des partisans d’un fédéralisme européen de “gauche”, comme Yanis Varoufakis ou Thomas Piketty, qui ne nous expliquent jamais pour quelle raison un euro régi selon d’autres règles serait accepté par l’Allemagne. Dans le cas où cette dernière serait mise en minorité sur la question monétaire dans le cadre d’une Assemblée parlementaire de la zone euro, rien ne dit qu’elle ne préférerait pas plutôt quitter la monnaie unique.

Mettre fin à l’euro pour renouer avec la démocratie et sauver L’État social

Dans un environnement où les politiques économiques des États sont désormais placées sous le contrôle des marchés financiers et de la Commission européenne, les institutions européennes véhiculent une conception très particulière de la démocratie dont les Grecs en 2015 ont fait l’amère expérience. Suite à l’arrivée au pouvoir du gouvernement Syriza et sa tentative initiale de rompre avec les politiques d’austérité, le Président de la Commission européenne Jean-Claude Junker avait déclaré qu’« il ne peut pas y avoir de choix démocratiques contre les traités européens ». Loin de se réduire à une monnaie, l’euro est devenu un mode de gouvernement visant à imposer aux populations la politique définie à Francfort et à Bruxelles, avec le consentement plus ou moins passif et souvent hypocrite des différents gouvernements. À la suite de l’élection du nouveau gouvernement italien eurosceptique, le commissaire allemand au budget Günther Oettinger – qui a au moins le mérite de la clarté – avait déclaré le 29 mai que « Les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter ». Dans un autre style, l’eurodéputé Markus Ferber (CSU) avait estimé que, « la troïka devrait envahir Rome et prendre le trésor en main ». Ceci n’empêche pourtant pas les représentants européens de se présenter comme les défenseurs de la démocratie libérale contre le populisme du Brexit, de Donald Trump, Matteo Salvini ou Victor Orban…

Accepter de rester dans le cadre de l’euro, implique dans les faits d’accepter le démantèlement de l’État social issu de l’après-guerre et la baisse du niveau de vie. Quand l’État se prive de la possibilité de dévaluer sa monnaie pour résoudre les problèmes de compétitivité du coût du travail, la seule possibilité restante est de comprimer les salaires. Quand l’État se place lui-même sous la tutelle des marchés financiers, que tout financement du déficit par la banque centrale est interdit, la seule option pour réduire le déficit est d’augmenter les impôts et de couper dans les dépenses publiques, autrement dit de supprimer des services publics, fermer des écoles, des hôpitaux, des crèches, des maternités, dérembourser les soins, diminuer les pensions de retraites, etc. Dans la mesure où ces dépenses constituent par ailleurs une source de soutien à la demande, il ne peut s’ensuivre à terme qu’une montée du chômage et des inégalités.

Dans une tribune collective, une vingtaine d’économistes mettent en évidence la manière dont la crise des Gilets jaunes constitue une conséquence de l’échec de l’euro, tout en soulignant que « faute d’avoir compris les vrais enjeux, beaucoup de nos compatriotes gardent ainsi, pour l’instant, une peur non dissipée vis-à-vis de tout bouleversement du statu quo ». De fait, même si 70% de la population soutiennent les Gilets Jaunes, seulement 33% envisagent la sortie de l’euro comme une option souhaitable, comme si la satisfaction des premières était envisageable sans la seconde. Alors même que la monnaie unique contribue à renforcer la guerre économique entre les différents pays de la zone euro et à empêcher toute politique économique autonome, l’euro reste perçu comme un symbole de coopération entre les nations, offrant la possibilité de se déplacer et faire du tourisme avec une même monnaie. Même les partis réputés hostiles à l’Union européenne, à l’image du Rassemblement national ou de la France insoumise ont mis de l’eau dans leur vin sur la question de l’euro et ont chacun pris leur distance avec les positions souverainistes trop marquées.

À l’heure où la demande du référendum d’initiative citoyenne (RIC) exprime une demande de participation chez les Gilets Jaunes, un débat argumenté et contradictoire sur l’euro ne serait pas de trop, à l’approche des élections européennes. Cela permettrait de parler des vrais sujets plutôt que d’entretenir le spectacle autour de la peur du populisme et du nationalisme dans un remake de l’élection présidentielle de 2017 opposant le Bien face au Mal absolu. Quinze ans après la trahison du référendum de 2005 par la classe dirigeante, ce serait enfin l’occasion de demander au peuple si après vingt ans de monnaie unique, celui-ci souhaite laisser le contrôle de sa monnaie, de son budget et des principaux leviers de politiques économiques à des instances supranationales non élues ou reprendre en main son propre destin.

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Catégories :Politique

3 réponses »

  1. Juste un petit rappel pour les thuriféraires, de droite et de gôche, de l’euro et de l’UE imposant le droit des actionnaires à disposer des peuples: un certain général De Gaulle –fervent révolutionnaire bolchévique, comme chacun sait– affirmait haut et fort que « la politique de la France ne se décide pas à la Corbeille » (de la Bourse). On peut dire que même ses prétendus descendants sont dignes de lui: ils vont tous s’incliner sur sa tombe « en même temps »… que sur celle de l’indépendance nationale. De Gaulle, catholique de droite, qui avait pourtant dû, par la force des choses sans doute, cautionner le programme du CNR. C’était malgré tout le temps où, même à droite, on pouvait trouver quelques traces de social…qu’on recherche en vain, depuis des décennies, dans les cendres de ce qui fut la gauche.
    Méc-créant.

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