Société

Ce que la prison dit de la France

C’est un des lieux communs des gens mécontents qui préfèrent le ressentiment profondément incrusté aux faits : on peut vivre du RSA, les migrants vivent mieux que les autochtones, mieux vaut être en prison “tous frais payés” que de payer un loyer et un caddie hebdomadaire de chips et de viande roumaine au Lidl du coin. Pourtant, un simple passage dans un “établissement pénitentiaire” permet de démonter beaucoup de préjugés sur la situation de détenu et sur le pourrissement du système judiciaire français.

Être auteur dans un pays de plus en plus illettré qui lit inéluctablement de moins en moins, prêt à généreusement relâcher les cordons de la bourse afin d’entretenir la vitrine culturelle à l’international via un réseau d’écrivaillons entretenus et subventionnés, laisse parfois deviner des avantages insoupçonnés, bien plus jouissifs qu’un buffet sous plafond à moulures d’ancien hôtel particulier profané par l’État. En effet, les plus audacieux de mes confrères peuvent demander à leur éditeur d’inscrire leur patronyme sur la liste des quelques associations qui organisent des ateliers de lecture et de rencontres en prison. Cette expérience m’a permis de me rendre deux fois dans l’antre de la Bête carcérale : à Saint-Étienne en août et à Roanne en décembre.

Je n’ai jamais visité quelqu’un en prison. Pourtant, avec du recul, il m’a été donné de croiser de nombreuses fois des personnes susceptibles d’y passer une bonne partie de leur vie. Quel est donc le profil type du détenu ? Cet ancien camarade de collège qui tenait les murs en vendant des barrettes maronnasses à quatorze ans et qui peinait à écrire son prénom ? Ce marginal drogué qui dans un delirium tremens aura planté sa lame entre les omoplates du badaud nocturne ? Ce type qui se passe de l’accord d’une femme pour la pénétrer ? Que va-t-il se passer lorsque je vais arriver avec ma robe d’été dans une salle remplie de trente jeunes mâles violents et perturbés ? Vais-je pouvoir parler sans être interrompue ? Ne va-t-on me parler que des scènes d’amour d’un bouquin de plus de deux cents pages ? Las pour mes amis enseignants, au vu de leurs témoignages récurrents et désespérés, je dois le dire : il est plus aisé de parler de littérature à des prisonniers qu’à trente gamins pubères.

« L’incarcération ne punit pas que le criminel. Elle marque les épouses, les parents, les enfants… »

La maison d’arrêt de Saint-Étienne est à plus de vingt minutes en voiture du centre. Nul bus ne dessert l’endroit, un désert agricole et résidentiel, un – pardonnez-moi l’anglicisme – pur no man’s land. Ce qui laisse imaginer qu’une personne incarcérée dans cet endroit et n’ayant pas de famille dans le coin n’aura pas d’autre choix le jour de sa sortie que se taper le chemin à pied – ou compter sur des amis de circonstance pour venir le chercher. Un imaginaire nourri de films de gangsters retrouve alors l’image bien connue du jeune sorti de prison qui tente de refaire sa vie et qui se retrouve plongé à nouveau de force dans son passé pour une simple voiture qui l’attend au bon endroit au bon moment. Le Diable est dans les détails.

Des conditions insupportables

Arrivée à Saint-Étienne, je suis d’abord frappée par la mine plus qu’exténuée du personnel. Une mine grise et polie, digne d’une infirmière aux urgences le deux janvier. Quelques mots d’exaspération sont lâchés sur les procédures, le manque de bras afin d’effectuer les contrôles d’entrée, la pause qui n’a encore pas été prise aujourd’hui, les heures supplémentaires non payées. J’attends avec l’équipe de l’association, une stagiaire et des bénévoles locaux l’autorisation dans le local d’accueil où se retrouvent les détenus et leur famille. Il y a des femmes seules au regard triste très maquillées dont je sens le cœur battre d’impatience et d’angoisse à l’autre bout de la pièce, un très jeune enfant sur les genoux qui regarde impassiblement un livre à gros caractères aux dessins d’animaux dans de grosses pages cartonnées. « Pour les très jeunes enfants non scolarisés, ça va encore… Mais dès qu’ils vont à l’école, c’est écrit sur leur front, parent incarcéré. Ils sont à l’école, un caprice, une bagarre, une mauvaise évaluation, on ne leur pardonne rien. On ne voit plus l’élève mais l’enfant au parent emprisonné qui est forcément un futur délinquant », me confie une bénévole, ancienne professeur dans un collège de ZEP de la banlieue stéphanoise. « L’incarcération ne punit pas que le criminel. Elle marque les épouses, les parents, les enfants… La société est encore dans cette mentalité pour laquelle si quelqu’un est en prison c’est parce que ses parents l’ont mal élevé, sa femme est une abrutie qui aime les caïds, les enfants vont finir pareil. La honte s’ajoute à la peine d’emprisonnement. De toute façon, il n’y a jamais que la peine d’emprisonnement, il y a d’autres effets, aussi graves, plus durables. La prison n’a pas à briser les individus. Non seulement elle brise les prisonniers mais elle brise leur famille. Tout cela se répercute, c’est un cercle vicieux. »

« La prison est un endroit où ceux qui ont nui à la société sont isolés. C’est un lieu de retrait, de réflexion sur ses actes, de reconstruction. C’est un endroit où on rachète ses fautes et où on retrouve le droit chemin, on répare ce qui a été défaillant pour se réinsérer dans la société et ne plus lui nuire. En théorie, lorsqu’un système carcéral fonctionne, on peut aller en prison mais on n’y retourne jamais. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse qui nous est donné de voir : on va en prison et on récidive. Parce qu’on rentre en prison généralement sans argent et sans métier, on est déjà un peu marginal, et qu’en en sortant on se retrouve avec encore moins d’argent, un handicap pour travailler, des proches qui ont tourné le dos… Imaginez, vous rentrez en prison parce que vous êtes paumé ou rejeté par votre famille à un moment donné. Vous faites une erreur. On vous met un an en prison. Vous en sortez, vous n’avez pas un sou, certaines professions vous sont désormais interdites, vous avez été incarcéré loin de votre région d’origine, vous êtes à 500 kilomètres de chez vous, personne ne vous attend et vous n’avez pas d’argent pour payer le train. À ce moment-là, le premier qui vous tend la main a une emprise formidable sur vous. Généralement, c’est quelqu’un de mal intentionné… », me raconte la directrice de l’association, venue de Paris.

À la maison d’arrêt sont purgées les peines de deux ans maximum. On y retrouve des petits dealers de drogue, mais aussi des escrocs, des débiteurs, des profils de personnes qui ont enfreint la loi. Des citoyens qui dévient à un moment donné mais qui ne représentent pas de grave menace pour la sécurité nationale. Les pédophiles, les violeurs et les assassins ne sont pas ici. « On rentre ici parce qu’on a volé une voiture, on en ressort en sachant braquer une banque. Puis on va en prison parce qu’on a braqué une banque, on en ressort en sachant comment organiser un trafic de drogue dure… », raconte un détenu. « Ce qui sauve en sortant de prison, c’est d’avoir des enfants et un conjoint costaud. Quand je suis arrivé en prison, je partageais ma cellule avec un avocat écroué pour usage de faux… Enfin un truc comme ça. Le mec avait déconné, c’est vrai. Mais il n’avait rien à faire là. Il aurait pu arriver en prison avec des gens violents et prendre cher », poursuit-il en baissant pudiquement les yeux.

« Je ne vois pas en quoi la société sera davantage indemnisée du crime d’un détenu s’il pue et ne peut changer ses vêtements. Encore une fois, l’humiliation ne fait pas partie du projet de réinsertion. »

La frustration, la tristesse, la rage et les humiliations quotidiennes sont des incubateurs sans pareils pour les violences sexuelles. Les prisonniers n’en parlent pas. En aparté, l’un des bénévoles décide d’aborder le sujet, le tabou absolu : « La prison est censée mettre à l’écart de la société mais elle n’est pas censée mortifier les gens dans leur chair. Être prisonnier est une chose, se sentir diminué dans sa masculinité n’est pas une partie du programme de réinsertion. C’est une vraie question à soulever et que personne n’ose mettre sur la place publique : pourquoi des gens déjà isolés du reste de la société et qui sont mariés ou en couple ne peuvent-ils pas avoir un moment d’intimité ? On sait bien que cela arrive parfois, quand l’administration détourne les yeux et laisse les gens entre eux dans le parloir. Mais ça dure très peu de temps, ça laisse frustré, cela arrive trop rarement pour débarrasser les détenus de leur nervosité sexuelle, pour parler poliment. Et puis le personnel pénitentiaire peut s’en servir comme d’une arme de contrôle social. Ne te plains pas, ne conteste rien et peut-être que je te laisserai voir ta copine cinq minutes. Les droits de visite varient beaucoup d’un détenu à l’autre. En réalité, dans le respect des droits tout est opaque… »

Des conditions inhumaines

Car un détenu a des droits. Mais surtout la possibilité de payer à prix d’or le moindre agrément, ce qui conduit à assister à une incarcération à deux vitesses. Nous sommes à Saint-Étienne en plein mois d’août. La prison est construite dans un matériau très peu isolant. Des cellules de neuf mètres carré sont partagées par quatre co-détenus. Dans ce contexte, la surpopulation pose un problème on ne peut plus terre à terre : la température dans les cellules est insoutenable, la chaleur fait remonter les odeurs des toilettes communes et les corps suent, abondamment. Les prisonniers ne se douchent pas tous les jours et empestent vite. « Je ne vois pas en quoi la société sera davantage indemnisée du crime d’un détenu s’il pue et ne peut changer ses vêtements. Encore une fois, l’humiliation ne fait pas partie du projet de réinsertion », insiste la bénévole. Il y a bien la possibilité de laver ses vêtements plus fréquemment que lors du blanchiment hebdomadaire, mais ces lessives exceptionnelles coûtent très cher. Tout comme le climatiseur en option que l’on peut installer dans les pièces.

Un détenu se confie : « Nous sommes détenus mais toujours citoyens. Donc nous avons des droits et voulons les faire respecter. Mais nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone, nous sommes des sous-hommes le temps de l’incarcération. En théorie nous pouvons écrire au juge d’application des peines, nous pouvons faire des pétitions au sein de la prison. Rien n’y fait. Et le personnel est à bout. Si bien que quand on veut juste réclamer ce à quoi nous avons droit, le personnel se venge ! Il y a le mitard, les visites refusées, les rares activités auxquelles on ne peut plus aller, l’interdiction de promenade… S’organiser collectivement est très difficile puisque beaucoup font le pari de faire profil bas et de ne rien dire pour avoir une réduction de peine. »

« La vérité étant que les prisons sont pleines de gens qui n’ont pas grand-chose à y faire tandis que le manque de moyens alloués à la justice prive de vraie peine des éléments dangereux. »

« Celui qui a une famille qui a les moyens aura le pot de pâte à tartiner, le linge toujours propre qui sent bon, le climatiseur, les petits extras, les cigarettes, les livres, et même les cours par correspondance ! Mais les pauvres sont surreprésentés en prison. Nous ne voulons pas emmerder nos femmes avec nos histoires. Elles se retrouvent seules avec les enfants, à travailler dur avec une paye en moins. On ne va pas demander dix euros pour du Nutella et des biscuits. Et pourtant ce qu’on bouffe est insuffisant. Ils font des économies sur tout. Normalement il y a un forfait de huit euros par jour pour les repas. Mais des fois le repas c’est un morceau de pain ! Et nous ne mangeons rien de frais. Même si la famille vient avec des aliments nous ne pouvons pas les garder, le frigo dans les cellules est en option payante. » Idem pour la fameuse télé en cellule, celle qui fait dire à l’internaute au jugement expéditif que le prisonnier est mieux loti que les citoyens libres : « La télé ? bien sûr qu’elle est payante ! De toute façon on ne sort qu’un peu dans la journée, les activités sont supprimées faute de budget, on n’a pas de visites, une petite bibliothèque avec toujours les mêmes vieux livres abîmés… Qu’est-ce qu’on doit faire ? Être en prison pour purger sa peine, oui. Mais on n’est pas censés se tourner les pouces. »

Fleury-Mérogis, une des maisons d’arrêt les plus grandes d’Europe // Crédits : CC BY-SA 4.0

C’est un des a priori qui reçoit le plus grand coup dans la nuque : les prisonniers ne sont pas passifs, ils sautent sur les rares ateliers en place, dévorent les livres et se révèlent être des lecteurs assidus, de quoi faire rêver des professeurs agrégés devant un parterre d’élèves appliqués et besogneux insensibles à la beauté d’un texte. « Moi, avant la prison, j’avais jamais lu ! Il a fallu aller en prison pour ouvrir un livre et aimer ça ! Je lis tout ! Ce que je préfère, c’est la poésie. Je m’évade comme ça. » Un bénévole m’affirme qu’un jeune homme a enfin osé avouer qu’il ne savait pas lire et demander des cours d’alphabétisation, bien qu’il ait validé un BEP. De là questionner le système éducatif national… Pour les personnes incarcérées, le temps passé en prison doit être mis à profit. Beaucoup sont ceux qui aimeraient suivre une formation ou même accomplir des travaux d’intérêt général plutôt que de passer la journée dans une cellule où règnent la promiscuité, le malaise et l’inconfort. « Où est la réinsertion ? On les parque dans un coin dans des conditions indignes, les économies sont faites sur les produits ménagers, sur le personnel d’entretien, tous les locaux sont dégueulasses, ça pue, c’est une étuve l’été et un frigo l’hiver. Ces gens arrivent en prison parce qu’ils font une connerie… Ils en ressortent fracassés et refont des conneries, d’une autre ampleur, le plus souvent. On ne prône pas la fin de la prison mais une prison qui ne génère pas encore plus de crime ! », s’emporte un bénévole, approuvé par ses camarades.

Les Français demandent plus de sévérité dans les jugements. Mais ils la réclament au vu des violences conjugales avec des peines de quelques années ou des viols sanctionnés par du sursis. En réalité, l’inflation pénale actuelle ne concerne pas les “vrais” crimes mais les délits. L’exemple précédemment évoqué de l’avocat en prison est révélateur. En détention, il coûte dix fois plus cher qu’assigné à domicile avec un bracelet électronique. Tandis que nos concitoyens demandent plus de fermeté dans l’application des peines à une justice à bout de souffle et à manque de moyens matériels et humains, la poudre est jetée aux yeux en blindant les maisons d’arrêt. « Les gens sont sidérés que tout Internet soit surveillé, que tous les usagers des transports publics soient filmés plusieurs dizaines de fois par jour, qu’un militant écolo soit fiché S… et que les attentats perdurent. Surtout quand on découvre après la tuerie que l’enfoiré qui a ouvert le feu était connu des services de police depuis des années… Il y a une incompréhension et une rage terribles. Sauf que ces salauds en liberté et qu’on sait être dangereux depuis des années ne foutent pas un pied en prison. Et aujourd’hui, vous avez des maisons d’arrêt avec des gens contrôlés en récidive d’alcoolémie au volant. Comme si mettre un alcoolique en prison où il va se prendre en pleine gueule toute la misère du monde allait l’aider à décrocher. » La vérité étant que les prisons sont pleines de gens qui n’ont pas grand-chose à y faire tandis que le manque de moyens alloués à la justice prive de vraie peine des éléments dangereux. Tout comme les hôpitaux psychiatriques transforment des gens sains en vrais fous tandis que les vrais fous sont toujours dehors.

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