Politique

Jean-Claude Michéa : « Il n’existe pas de lien philosophique indissoluble entre le libéralisme politique et la démocratie »

Après un article rédigé par Michael C. Behrent sur sa pensée, le magazine américain Dissent publie un grand entretien du philosophe Jean-Claude Michéa. Celui-ci a été accordé en janvier 2019, alors que les gilets jaunes fêtaient leurs deux mois. Le gouvernement commençait à discréditer le mouvement et à le couper de ses bases populaires en pointant notamment la présence des « Black blocs » et de groupuscules d’extrême droite lors des rassemblements parisiens. Alors que Michael Behrent a décidé, avec l’accord de Michéa, de laisser de côté quelques passages risquant d’être incompréhensibles pour des lecteurs américains, notre site propose la traduction intégrale de l’entretien. Dans cette première partie, le penseur revient sur sa critique du libéralisme et sur sa défense des Gilets jaunes.

Dissent : Vos écrits montrent que le capitalisme ne peut pas exister sans la quête inlassable de l’individualisme et des désirs individuels. Ce qui inclut donc des valeurs – qui pour beaucoup d’entre nous sont devenus une seconde nature – telles que la réalisation de soi et la critique des normes sociales. Vous en concluez que le libéralisme économique ne peut pas exister sans le libéralisme culturel. « Une économie de droite – écrivez-vous – ne peut pas exister sans une culture de gauche. » Est-ce que la principale leçon de vos livres c’est bien que la gauche doit rompre une fois pour toutes avec le libéralisme ?

Jean-Claude Michéa

Jean-Claude Michéa : Je suis toujours sidéré, en effet, par la facilité avec laquelle la plupart des intellectuels de gauche contemporains (c’est-à-dire ceux qui, depuis la fin des années 1970, ont progressivement renoncé à toute critique radicale et cohérente du système capitaliste) opposent désormais de façon rituelle le libéralisme politique et culturel − tenu par eux pour intégralement émancipateur − au libéralisme économique dont ils s’affirment généralement prêts, en revanche, à condamner les “excès” et les “dérives” financières. Non seulement, bien sûr, parce qu’une telle manière de voir invite inévitablement à jeter par-dessus bord, dans le sillage de Foucault, toute l’armature intellectuelle du socialisme originel (au sens où Marx, par exemple, soutenait que le système capitaliste était incompatible avec toute notion de « limite morale ou naturelle » et que sa véritable devise, loin d’être culturellement conservatrice, était en réalité « Liberté, Égalité, Propriété, Bentham »).

Mais aussi parce qu’elle conduit, dans la foulée, à oublier que pour Adam Smith et les premiers défenseurs du libéralisme économique (un courant idéologique dont, soit dit en passant, l’intelligentsia de gauche a toujours autant de mal à reconnaître la filiation logique avec la philosophie des Lumières) les progrès de la liberté économique et du “doux commerce” apparaissaient indissolublement liés à ceux de la tolérance, de l’esprit scientifique et des libertés individuelles. Ce qui se comprend du reste assez bien. Comme le rappelait en effet Hayek dans The Road to Serfdom, une véritable économie libérale ne peut fonctionner de façon à la fois cohérente et efficace − et contribuer ainsi à « libérer l’individu des liens traditionnels ou obligatoires qui entravaient son activité quotidienne » − que si « chacun est libre de produire, de vendre et d’acheter tout ce qui est susceptible d’être produit ou vendu », sans que ni l’État ni la collectivité n’aient à se mêler de ses choix.

« Chacun est libre de produire, de vendre et d’acheter tout ce qui est susceptible d’être produit ou vendu. » Hayek

Si l’on veut bien assumer jusqu’au bout l’ensemble des implications de ce postulat “émancipateur”, il est donc clair que toute prétention à limiter la liberté économique des individus au nom d’une quelconque “préférence” morale, religieuse ou philosophique (en s’opposant par exemple à la libéralisation du commerce des drogues, au droit de travailler le dimanche ou à la gestation pour autrui) ne peut que contredire ce droit naturel de chacun à “vivre comme il l’entend” qui constitue l’essence même du libéralisme politique et culturel. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces deux versions parallèles et complémentaires de l’idéologie libérale – celle (version de “gauche”) qui privilégie le moment du Droit et celle (version de “droite”) qui privilégie le moment du Marché – trouvent leur point de départ dans la même fiction métaphysique : à savoir l’idée − anthropologiquement absurde − d’un individu “indépendant par nature” (et donc déjà pleinement humanisé avant même l’existence du langage et de la société !), “propriétaire absolu de lui-même” et censé n’agir, en dernière instance, que pour “maximiser son utilité”. Bref, une de ces « plates fictions du XVIIIe siècle » (« le chasseur et le pêcheur individuels et isolés par lesquels commencent Smith et Ricardo ») que Marx avait l’habitude de tourner en dérision sous le nom de “robinsonnades”.

Pour nous en tenir à des événements récents, quelle appréciation portez-vous sur le mouvement des “Gilets jaunes” ? Exprime-t-il une critique de la société contemporaine comparable à celle que vous avez formulée dans vos livres ?

J’ai bien entendu appelé à soutenir le mouvement des Gilets jaunes dès le premier jour, quand le clergé intellectuel − et notamment son extrême gauche − portait encore sur lui le même regard horrifié que les Elois de The Time Machine sur le monde des Morlocks ! Le premier mérite, à mes yeux, de cette révolte authentiquement plébeienne (dans laquelle les femmes, comme c’est le cas dans tous les grands mouvements populaires, ont joué un rôle déclencheur absolument décisif), c’est en effet d’avoir fait voler en éclats le mythe fondateur de la nouvelle gauche selon lequel le concept de “peuple” aurait définitivement perdu, de nos jours, toute signification politique, sauf à s’appliquer aux seules populations immigrées vivant à proximité immédiate des grandes métropoles mondialisées. Or c’est bien ce peuple théoriquement “disparu” qui non seulement fait aujourd’hui son retour en force sur la scène de l’Histoire mais qui a même déjà commencé à obtenir − grâce à sa spontanéité rafraîchissante et sa pratique obstinée de la démocratie directe (“nous ne voulons plus élire, nous voulons voter !” est l’un des slogans les plus populaires parmi les Gilets jaunes des ronds-points) − plus de résultats concrets, en quelques semaines, que toutes les bureaucraties syndicales et d’extrême gauche en trente ans.

Bien entendu, le fait que cette France de la ruralité, des villes petites et moyennes et des territoires d’outre-mer (cette France “périphérique”, en d’autres termes, sur laquelle un Bernard-Henri Levy vomit chaque jour sa haine de classe alors qu’elle subit de plein fouet, depuis plus de trente ans, toutes les conséquences pratiques de son évangile libéral, au point même de connaître dans ses régions rurales les plus déshéritées, des conditions de vie infiniment plus précaires et dramatiques que celles des banlieues “à problèmes”), le fait, donc, que cette France qui regroupe plus de 60% de la population ait fini par disparaître entièrement des écrans-radars de l’intelligentsia de gauche ne devrait étonner personne. Il n’est que la suite logique du processus qui a conduit la gauche moderne, depuis sa conversion accélérée aux principes du libéralisme économique et culturel, à liquider progressivement sa base sociale d’origine au profit de ces nouvelles classes “moyennes-supérieures” des grandes métropoles mondialisées – surdiplômées et hyper-mobiles – qui ne représentent pourtant que 10 à 20% de la population, tout en étant structurellement protégées contre les principales nuisances de la globalisation libérale (quand encore elles n’en profitent pas directement !). Inutile de préciser que c’est seulement au sein de ces nouvelles catégories sociales incroyablement imbues d’elles-mêmes, dont la bonne conscience “progressiste” n’est que l’envers logique de leur mode de vie privilégié et de leur pratique systématique de l’“entre-soi”, que pouvait fleurir l’idée profondément mystificatrice (quoique très réconfortante pour elles) que seuls les 1% les plus riches appartiendraient véritablement à la classe dominante !

« Le clivage politique décisif ne peut plus être, aujourd’hui, celui qui oppose rituellement l’aile droite et l’aile gauche du château libéral. C’est, au contraire, celui qui divise de façon infiniment plus tranchante  “ceux d’en bas” et “ceux d’en haut”. »

C’est donc avant tout, selon moi, cette véritable “contre-révolution sociologique” qui explique qu’aujourd’hui les mouvements populaires les plus radicaux (ou ceux, du moins, dont le potentiel révolutionnaire est le plus prometteur) prennent presque toujours naissance en dehors du cadre traditionnel des syndicats et des partis de gauche (quand ce n’est pas contre eux !). À partir du moment, en effet, où les élites intellectuelles de la nouvelle gauche sont devenues désespérément incapables − une fois acté leur renoncement définitif à toute remise en question radicale de la logique capitaliste − de percevoir dans ceux qui produisent de leurs mains l’essentiel de la richesse collective (y compris les robes de soirée d’Hillary Clinton ou les costumes d’Emmanuel Macron !) autre chose qu’un sinistre et repoussant « panier de déplorables », « raciste, sexiste, alcoolique et homophobe par nature » (selon la description phobique que ne cesse d’en donner la nouvelle “minorité civilisée”), toutes les conditions se trouvent alors réunies pour favoriser, dans tous les milieux populaires, une prise de conscience de plus en plus nette du fait qu’à l’ère du capitalisme terminal (je reprends ici le concept d’Immanuel Wallerstein) le clivage gauche/droite a fini par perdre l’essentiel de son ancienne signification historique, pour ne plus recouvrir désormais que ce que Guy Debord appelait déjà, en 1967, les « fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé ».

C’est d’abord dans ce contexte historique en grande partie inédit (celui, encore une fois, où les contradictions internes du processus d’accumulation sans fin du capital − comme Marx l’avait prévu dans le Livre III du Capital − apparaissent de plus en plus insurmontables, du fait de la diminution constante et inexorable de la part du travail vivant dans le processus de production moderne) qu’il devient alors possible de comprendre dans toute son ampleur la thèse révolutionnaire que défendaient au départ les fondateurs de Podemos. Le clivage politique décisif – remarquaient en effet Pablo Iglesias, Juan Carlos Monedero et Inigo Errejon – ne peut plus être, aujourd’hui, celui qui oppose rituellement l’aile droite et l’aile gauche du château libéral (avec les brillants résultats que l’on sait !). C’est, au contraire, celui qui divise de façon infiniment plus tranchante – comme c’est d’ailleurs le cas dans toutes les sociétés de classe − “ceux d’en bas” (autrement dit, ces classes “subalternes” dont Machiavel rappelait qu’elles ont d’abord en commun le désir de « ne pas être commandé ni opprimé par les Grands ») et ceux d’en haut” (autrement dit ces “Grands” que le souci permanent de maintenir et d’étendre leurs privilèges de classe contraint inexorablement à vouloir “commander et opprimer le peuple”).

Pablo Iglesias, secrétaire général du parti Podemos

De ce point de vue, le mouvement des Gilets jaunes marque clairement le retour au premier plan de cette insubmersible “question sociale” que la nouvelle gauche s’était pourtant efforcée de noyer, depuis plus de trente ans, sous le flot continu de ses revendications “sociétales” ( et on peut, par conséquent, être absolument certain que les “gardes rouges du capital” − Black blocs et “antifas” en tête − feront tout ce qui est en leur pouvoir, avec la complicité habituelle des grands médias libéraux, pour donner de cette révolte spontanée de la France périphérique et “provinciale” l’image profondément trompeuse d’un phénomène essentiellement parisien, pouvant même finir par trouver, à ce titre, un écho favorable chez certains universitaires de gauche). Et de fait, s’il est bien un point, depuis quelques semaines, qui saute aux yeux de tous les observateurs sérieux (et que confirme à chaque instant la moindre discussion politique entre parents, amis ou collègues de travail) c’est qu’il est devenu presque aussi difficile, à l’heure où je parle, de trouver de véritables partisans des Gilets jaunes chez ceux – qu’ils soient de droite ou de gauche – qui gagnent plus de 3000 € par mois (soit 17 % de la population française) que d’opposants résolument hostiles à ce mouvement populaire chez ceux ( plus de 60 % de la population) qui “vivent” avec moins de 2000 € par mois !

Très significative, de ce point de vue, est l’incroyable mésaventure survenue au journal Le Monde (le plus important quotidien de la gauche libérale française) le 16 décembre 2018. Ayant commis, en effet, l’imprudence de laisser passer un reportage plein d’empathie sur les conditions de vie incroyablement précaires et difficiles d’une famille de Gilets jaunes (« Arnaud et Jessica, la vie à l’euro près »), le quotidien libéral a aussitôt vu son site internet submergé de commentaires enragés et haineux de la part de ses lecteurs de gauche, littéralement scandalisés qu’on puisse ainsi éprouver une telle compassion pour ces “parasites sociaux” et ces “assistés” qui osaient se plaindre de leur sort alors qu’ils n’avaient même pas l’excuse d’avoir la bonne couleur de peau ! De quoi donner raison, en somme, au grand écrivain socialiste américain Upton Sinclair lorsqu’il notait, dans les années 1930, qu’il est toujours « difficile d’amener quelqu’un à comprendre une chose quand son salaire dépend précisément du fait qu’il ne la comprend pas ».

Quel que soit, par conséquent, le destin politique qui attend dans les mois qui viennent le mouvement des Gilets jaunes (car on ne doit pas oublier qu’Emmanuel Macron − en bon thatchérien de gauche − n’hésitera pas un seul instant à employer tous les moyens, y compris les plus sanglants, pour briser leur révolte et défendre les privilèges de sa classe sociale), il est d’ores et déjà acquis qu’il aura permis d’élever de façon spectaculaire − en seulement quelques semaines − le niveau de conscience politique de “ceux d’en bas” (notamment quant aux limites structurelles de ce système dit “représentatif” qui prend aujourd’hui l’eau de toute part). Autant dire que pour les classes dirigeantes − et malgré le soutien sans faille que continueront à leur apporter jusqu’au bout leurs fidèles blacks blocs et leurs grotesques foulards rouges (puisque c’est ainsi que s’auto-désigne, en France, la fraction de la bourgeoisie la plus impatiente d’en découdre avec les classes populaires) − la fin de la “fin de l’histoire” est d’ores et déjà à l’ordre du jour !

De nos jours, le libéralisme (au moins sous sa forme politique) semble menacé par le retour de l’autoritarisme. Dans un tel contexte, ne pourrait-il pas être nécessaire, au moins à court terme, de soutenir les individus et les forces sociales qui sont en position de protéger ce qui reste de la démocratie – même si ce sont des néolibéraux déclarés ?

George Orwell

« J’en sais assez sur l’impérialisme britannique pour ne pas l’aimer – écrivait Orwell dans sa lettre à Noel Willmett du 18 mai 1944 –, mais je le soutiendrai contre l’impérialisme nazi ou japonais, parce qu’il représente un moindre mal ». Honnêtement, je ne vois pas grand-chose à changer à cette analyse. Chaque fois qu’un mouvement totalitaire apparaît réellement sur le point de prendre le pouvoir dans une société libérale et d’y détruire, dans la foulée, tout ce qui peut encore subsister d’institutions libres (je laisse de côté la question cruciale de savoir quelle succession d’“erreurs” ont alors forcément dû commettre les élites de cette société libérale pour que la situation se dégrade à un tel point), il n’y a évidemment plus d’autre solution possible pour un ami du peuple que d’opter pour “le moindre mal”. Quitte, en effet, à s’allier provisoirement pour cela avec des “néolibéraux déclarés”.

Il y a néanmoins quelque chose qui me dérange un peu dans la manière dont cette question est formulée. Elle semble sous-entendre, en effet, qu’il existerait un lien philosophique indissoluble entre le libéralisme politique et la démocratie au sens strict, c’est-à-dire (car je ne connais pas d’autre définition) le “pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple”. Or cette thèse est contestable pour au moins deux raisons. La première, c’est que les libéraux − du fait de leur individualisme constitutif (l’individu comme “indépendant par nature” et “propriétaire absolu de lui-même”) − éprouvent habituellement une profonde méfiance envers les idées républicaines de “souveraineté populaire” et de bien commun” − qu’ils soupçonnent même, la plupart du temps, de contenir en germe la “tyrannie de la majorité” et le “collectivisme”. Telle est d’ailleurs la véritable raison d’être historique de ce système politique dit “représentatif” que les révolutionnaires de 1789 prenaient encore bien soin de distinguer de la démocratie radicale “à l’ancienne”. Il repose en effet sur la conviction − théorisée par Montesquieu – que le peuple a assez de sagesse pour choisir ceux qui le représenteront, mais pas pour se gouverner directement lui-même. Le libéralisme politique est donc clairement indissociable de cette professionnalisation de la vie politique (et du règne parallèle des “experts”) dont presque tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître qu’elle joue un rôle essentiel dans le “déficit démocratique” grandissant qui caractérise les sociétés libérales.

« Comme le fait ainsi remarquer le critique social allemand Wolfgang Streeck, lorsque l’“État fiscal” fordiste et keynésien doit progressivement céder la place à l’“État débiteur” néolibéral, chacun devrait pouvoir comprendre immédiatement que tout gouvernement nouvellement élu aura forcément beaucoup plus de comptes à rendre à ses créanciers internationaux qu’à ses propres électeurs. »

Et la seconde raison, c’est que ce sont précisément les nouvelles contraintes qui pèsent à présent sur le processus d’accumulation mondialisée du capital – rôle démesurément accru, entre autres, du crédit, de la dette et des produits spéculatifs (tout ce que Marx, en un mot, rassemblait sous le concept de “capital fictif”) – qui conduisent de plus en plus les États libéraux à voir dans les institutions démocratiques traditionnelles, et tout particulièrement dans le principe même du suffrage universel, une véritable menace pour le bon fonctionnement de l’économie de marché (il suffit de lire, sur ce point, le témoignage hallucinant de l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis sur les propos que peuvent tenir en privé les actuels dirigeants de l’Union européenne). Comme le fait ainsi remarquer le critique social allemand Wolfgang Streeck, lorsque l’“État fiscal” fordiste et keynésien (celui qui reposait, en dernière instance, sur l’impôt) doit progressivement céder la place à l’“État débiteur” néolibéral (celui qui doit emprunter sans cesse sur les marchés financiers), chacun devrait pouvoir comprendre immédiatement que tout gouvernement nouvellement élu – qu’il soit de droite ou de gauche – aura forcément beaucoup plus de comptes à rendre à ses créanciers internationaux (ceux-là mêmes que les États libéraux avaient pourtant contribué à sauver de la faillite en 2008 !) qu’à ses propres électeurs.

Telle est bien, du reste, l’une des raisons majeures de cet inquiétant mouvement de fond qui pousse depuis quelques décennies la plupart des gouvernements libéraux, à rétrécir sans cesse le champ d’application du suffrage universel, notamment en le plaçant de plus en plus sous le contrôle “constitutionnel” de “sages”, de juges ou d’“experts” (voire – avec les nouveaux traités de libre échange – de tribunaux privés) nommés directement par l’élite au pouvoir et donc dépourvus, à ce titre, de toute véritable légitimité populaire (en France, certains juristes de gauche et d’extrême gauche – idéologiquement très proches d’Emmanuel Macron − vont même, désormais, jusqu’à soutenir l’idée qu’un véritable “État de droit” est celui dans lequel ces juges supposés “impartiaux” et censés incarner mieux que le peuple lui-même les “valeurs ultimes de la démocratie” − auraient en permanence le pouvoir d’annuler ou de suspendre toutes les décisions “populistes” qui pourraient surgir des urnes !). Mais, après tout, n’est-ce pas Friedrich Hayek lui-même qui justifiait déjà, le 12 avril 1981, et au nom même de la défense de la démocratie et des libertés individuelles, le renversement du président populiste Salvador Allende – pourtant légalement élu – par ce disciple excité de Milton Friedman qu’était le tortionnaire Augusto Pinochet ?

Propos recueillis Michael C. Behrent

Photo de Une © Serge D’Ignazio

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14 réponses »

  1. Je suis de très près Michéa depuis sa découverte lors de la parution du Complexe d’Orphée et adhère à la très large majorité de ses écrits. Mais depuis le début du mouvement des GJ je ne comprends pas sa haine du black bloc, alors que cette tactique au coeur du mouvement depuis le mois de décembre a quand même largement fait ses preuves. Et qu’on ne peut pas l’accuser de Parisianisme (voir toutes les petites villes où ça a chauffé très fort : Dijon, Bourges, Le Puy en Velay…) ni de ne pas incarner une opposition frontale au capitalisme et à sa culture (voir la journée du 16 mars sur les Champs Élysées…).
    La large majorité des GJ se sont montrés intelligents et ont tout de suite intégré cette tactique dans l’éventail des méthodes de contestation de Macron et son monde.

    • Avoir vu nos gouvernants paniquer a été bien plaisant il est vrai. Mais la vraie victoire du Black Bloc c’est d’avoir rendu impossible la convergence du peuple des campagne et de la bourgeoisie apeurée.

    • C’est que le black bloc n’est que illusoirement subversif et efficace. A titre d’exemple, il n’y a jamais eu de la part de la police de tire a balle réelle sur la foule (ce qui montre qu’il y a encore de la marge avant qu’ils soient réellement apeurés). L’insurrection est une stratégie mais le black bloc n’est pas près a ce que cette stratégie coûterai (plusieurs milliers de morts). Le black bloc ne permet pas l’émancipation politique au contraire il effraie ceux qui ne sont pas encore arrivé au constat clair de l’état de la société (de plus c’est souvent une forme d’organe de police autoritaire sans contrôle politique du groupe qu’il est sensé défendre). Les black bloc sont politisé, mais ne politise pas a moins de faire l’effort de s’intéresser à eux. Or quand on s’y intéresse on découvre, des individus certes assez conscient de la situation, mais d’une sociologie (et d’une origine sociale) très particulière, généralement très jeunes et d’une strate très spécifique de la société ne leur permettant pas d’être une interface réellement légitime. Quand je rencontrerai un BB boulanger de 45 ans (par exemple) je réviserai mon avis.

  2. « : à savoir l’idée − anthropologiquement absurde − d’un individu “indépendant par nature” (et donc déjà pleinement humanisé avant même l’existence du langage et de la société !), “propriétaire absolu de lui-même” et censé n’agir, en dernière instance, que pour “maximiser son utilité”.

    On confond tout là. On ne voit pas le rapport entre le fait qu’il n’existe pas de langage privé et l’individualisme. Il faut distinguer la self-ownership (Locke) de la terminologie utilitariste qui lui est postérieure et qui n’a rien de libérale (Bentham et Mill). Bref, 06/20, manque de rigueur. La robinsonnade est une fiction commode pour représenter l’émergence du marché, ça ne veut pas dire que l’homme est né en sortant de la terre comme un poussin de son oeuf. Pas plus que Hobbes ne s’imagine dans le chap. 17 du Leviathan que tous les hommes de la société civile ont vraiment contracté ensemble le pacte social un beau matin. Je ne vois pas pourquoi on conchie cette fiction politique plus qu’une autre, sinon parce qu’on a lu Marx en diagonale. Parce que oui, le livre III du Capital, c’est de Engels, pas de Marx, qui n’a laissé que des brouillons.

    Enfin, Michéa est plus à l’aise quand il s’agit d’entarter BHL. C’est de son niveau.

    • @Julius de Baraglioul Michéa dénonce ces robinsonnades comme des outils de propagandes qui poussaient la métaphysique libérale. A savoir l’idée que l’individu existe indépendamment de toute Histoire et de toute relation, et dont la réalisation passerait naturellement par l’exercice de son égoïsme.
      Je ne vois absolument pas en quoi votre petite tirade qui balance 3 références par phrase pour mieux combler le vide, le contredit en rien.
      Bel effort sur la punchline de fin. On a quand même un peu pitié en constatant que votre tentative infirme pour contredire un passage en plus mineur de l’interview, vous paraisse suffisant pour discréditer entièrement Michéa. On dirait du Raphaël Enthoven.

    •  » A savoir l’idée que l’individu existe indépendamment de toute Histoire et de toute relation, et dont la réalisation passerait naturellement par l’exercice de son égoïsme. » vous avez lu ça où ? Toujours mieux d’avoir des références que de faire des strawmen non ? Le libéralisme ne commence pas avec Ayn Rand vous savez. Adam Smith, dans la Théorie des sentiments moraux, définit la conscience en expliquant que le sujet ne peut se référer à lui-même qu’en se référant à un autre homme se référant à lui (ce qu’il appelle « the man within »). Nul ne s’est plus intéressé à la façon dont les relations humaines façonnent le processus d’individuation. Lisez JP Dupuy ou Lucien Jaume plutôt que Michéa, qui n’a même plus besoin qu’on le discrédite.

      Depuis l’école autrichienne, le rapport du libéralisme avec l’individualisme méthodologique s’est même quelque peu distendu. Dans son dernier livre, Taleb expose bien la vision « émergentiste » ou évolutionniste du libéralisme qui en est sortie : « La caractéristique principale des systèmes complexes est qu’un ensemble se comporte d’une manière que ses composants ne peuvent prédire. Les interactions importent plus que la nature des entités. Etudier des fourmis individuellement ne nous donnera quasiment jamais (on peut même dire « jamais » sans risque de se tromper) une idée de la façon dont fonctionne une fourmilière. Pour ce aire, il faut comprendre la fourmilière en tant que fourmilière, ni plus, ni moins – pas en tant que collection de fourmis. C’est ce qu’on appelle une propriété « émergente » du tout, par laquelle les parties diffèrent du tout parce que ce qui compte, ce sont les interactions entre ces parties. » (Jouer sa peau, éd. Les Belles Lettres, 2017, p. 99)

      • @ Julius de Baraglioul

        Pour les quelques lecteurs qui tomberont sur cette discussion, il faut préciser que votre réponse s’adresse à QT et non à moi (pour répondre à un message, il faut cliquer sur la case « Réponse » qui se trouve à la droite du nom, sur la même ligne, et non en bas à droite).

        Cela dit, je ne sais pas pourquoi vous écrivez que le libéralisme ne commence pas avec Ayn Rand. Qui dit le contraire ? Vous faites probablement implicitement référence à ce texte http://fr.liberpedia.org/Jean-Claude_Mich%C3%A9a que j’ai posté. Or, ce n’est pas parce qu’on cite favorablement Ayn Rand pour une idée puissante qu’elle a eue et développée qu’on lui donne un blanc-seing pour l’ensemble de son œuvre ou qu’on la prend pour un génie universel. Lisez donc la critique qu’en font les libéraux du site Liberpédia : http://fr.liberpedia.org/Ayn_Rand/Critique Cela n’empêche pas que la critique de Rand par Michéa est misérable.

        Effectivement, il vaut mieux lire Jean-Pierre Dupuy, Lucien Jaume et Nassim Taleb que Michéa, mais ce ne sont pas non plus, tant s’en faut, des références ni en matière d’école autrichienne (http://fr.liberpedia.org/%C3%89cole_autrichienne ) ni en matière de libéralisme (http://fr.liberpedia.org/Lib%C3%A9ralisme + http://fr.liberpedia.org/Lib%C3%A9raux ). Sur Taleb, voir http://www.quebecoislibre.org/13/130515-8.html Bon, ce n’est pas ici, c.-à-d. sur un site socialiste, que nous allons débattre de tous ces sujets, quand bien même le propriétaire des lieux semble particulièrement tolérant, vu qu’il nous laisse dire pis que pendre de son cher Michéa. 🙂

      • @ Julius de Baraglioul

        Auto-correction, j’avais lu un peu trop rapidement votre réponse à QT et je n’avais pas vu/compris que vous citiez Ayn Rand relativement au fait que lui-même avait parlé, de façon légère et polémique, d’exercice naturel de l’égoïsme. Je retire donc de ma réponse précédente toute la partie concernant Ayn Rand. Enfin, elle reste valable en tant que telle, mais ce n’est pas une réponse à votre réponse, mais un complément d’information.

  3. Si l’on peut critiquer l’idée de « common decency » qui en fin de compte reste assez vague, le site Liberpedia (qui semble Libertarien, donc difficile à prendre au sérieux, mais j’ai été adulte et j’ai tout lu) ne remet pas en cause totalement l’argumentaire de Michéa. Ils disent juste qu’il se trompe de cible en parlant de libéralisme, car le libéralisme « pur » ne peut advenir qu’avec des notions de justices et de responsabilité . On sait que ces notions de justices et de responsabilité des entreprises sont fausses et qu’une société Randienne consisterait en une jungle ultra-violente car le thème libéral oublie les fluctuations géopolitique et sociales qui se rappellent rapidement à elle. On peut donc dire que Liberpedia se trompe (et est un site utopiste en lui même) et que Michéa aussi puisque, finalement, l’ère contemporaine est celle d’une forme de capitalisme autoritaire dont l’absolu serait le super régime Chinois qui robotise ses citoyens et les réduits à la condition de machines surveillées en permanence et gavés au bourrage de crâne dans des écoles minimales dès leur plus jeune âge. La dérive autoritaire actuelle, en France, laisse penser que nous allons vers un système proche : vous payez beaucoup d’impots sans service public, les financiers contrôlent l’Etat qui empreinte sur les marchés et vos droits sont peu à peu réduits. Jeu à somme nulle : ni libéral, ni socialiste, c’est un mélange explosif.

    • @ capitainesavignac

      Je ne réponds pas sur le fond de votre argumentation (parce qu’on ne peut pas répondre à tout…) – au moins, vous n’êtes pas en admiréation béate devant Michéa, c’est déjà ça –, mais simplement deux points :
      – Les animateurs du site Liberpédia se disent libéraux, même s’ils sont « libertariens » au sens où vous l’entendez. Voir l’explication ici http://fr.liberpedia.org/Libertarien
      – Contrairement à ce que beaucoup croient, Ayn Rand n’était absolument pas « libertarienne », même si beaucoup de « libertariens » se sont au fil des années réclamés de certains aspects de sa pensée. Mais aujourd’hui, on peut sereinement dresser, du point de vue libéral radical (« libertarien »), une liste de critiques sévères à l’égard de Ayn Rand : http://fr.liberpedia.org/Ayn_Rand/Critique
      Bonne lecture. 🙂

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