Politique

« Le Nègre romantique » : ce que la littérature nous dit sur la perception des Noirs en France

Publié en 1973, « Le Nègre romantique » de Léon-François Hoffmann, professeur de littérature à Princeton et éminent spécialiste de la culture haïtienne, retrace l’évolution de la figure du Noir dans la littérature. Cette véritable enquête littéraire nous permet de traverser notre Histoire et dresser le portrait des mentalités de différentes époques, du Moyen Âge jusqu’à la (véritable) abolition de 1848, promue par Victor Schoelcher et le très regrettablement oublié Cyrille Bissette.

On retrouve des personnages noirs dès la Chanson de Roland. L’apparition de ces personnages est épisodique et surtout peu précise, nulle distinction n’est effectuée entre Éthiopiens, Maures, Hindous, Amérindiens. La Grèce et Rome avaient légué au premier christianisme l’absence de préjugé de couleur. Le Grec se considérait supérieur au barbare, le Romain à celui qui ne l’était pas, mais “l’infériorité” des Cycambres, des Perses ou des Éthiopiens était considérée d’un point de vue culturel, et non pas racial.

Les ancêtres : Antiquité, Moyen Âge et Renaissance

De la même façon, l’ennemi au Moyen Âge ne paraît guère avoir été défini comme appartenant à une autre espèce humaine, mais plutôt comme un mahométan, un païen ou tout autre idolâtre. Et puisqu’il est possible de se convertir, tout païen est un chrétien en puissance. L’adjectif “noir” avait, plus que de nos jours, une valeur péjorative qui remonte sans doute aux origines même du langage. Le noir évoque les terreurs nocturnes, est associé au mal et au crime. Il s’oppose au blanc, signe lumineux, associé à la candeur et à l’innocence, et les poètes du Moyen Âge ont tout naturellement employé ce symbolisme élémentaire des couleurs. Leurs héros sont souvent des blonds aux yeux bleus, tandis que les traîtres ont la chevelure foncée et les yeux sombres. Si la blancheur de la peau est emblème de pureté et de vertu, la noirceur du teint n’appelle pas à l’intolérance et à la persécution. C’est une convention littéraire commode, qui permet de dramatiser les mauvaises passions de l’âme. Répétons-le, cette convention littéraire n’a pas mené, pour autant que l’on sache, au préjugé de couleur.

« Pratiquement inconnu dans la vie courante, le Noir apparaît rarement dans la littérature médiévale. »

Ce n’est qu’au XVe siècle que l’Afrique noire commence à être découverte, grâce aux navigateurs portugais. Avant eux, elle était surtout connue par les traditions et les légendes ; les Africains tels qu’on les imaginait semblaient sortis des cauchemars d’un Brueghel ou d’un Bosch : selon les uns, les Africains sont des Cyclopes de plusieurs mètres de hauteur ; pour d’autres, ils ont des queues au bas du dos et des cornes au front ; d’aucuns ont un seul œil au milieu de la poitrine ; on en connaît même qui changent périodiquement de sexe.

Pratiquement inconnu dans la vie courante, le Noir apparaît rarement dans la littérature médiévale. Personnage mythique et monstrueux, identifié à l’ennemi musulman, vaguement associé par les superstitieux à la figure du diable, il jouissait néanmoins, auprès de l’imagination collective, d’une sorte de préjugé favorable en jouant un rôle religieux. Selon une tradition populaire, les Abyssins descendent de Salomon par les enfants que ce roi avait eus de la reine de Saba, et la famille royale d’Éthiopie du Roi Mage Gaspar. Ainsi, le Noir est en quelque sorte canonisé avant la découverte du Nouveau Monde.

Salomon et la reine de Saba par Nicolas Vleughels

On aurait pu s’attendre à ce que la littérature du XVIe siècle assigne au Noir une place dans sa galerie de personnages. Or, il n’en est rien. Les Français jouèrent à cette époque un rôle secondaire dans l’exploration des côtes africaines, réalisée en grande partie par les marins portugais et hollandais, à qui l’Afrique servait avant tout d’escale sur la route menant aux Indes. Cette absence s’explique également par la découverte concomitante de l’Amérique. Qu’elle découle du voisinage du soleil, de la diversité du terroir ou de la vertu de l’air, la pigmentation des Africains est considérée comme une conséquence du milieu ambiant. Elle n’implique ni différence essentielle, ni infériorité héréditaire.

Et pas non plus la notion de malédiction divine que l’on s’empressera de découvrir dans la Bible lorsqu’il faudra concilier christianisme et esclavage. Lorsque les Européens débarquèrent dans le Nouveau Monde, le “Bon Sauvage”, cette obsession de l’imagination occidentale, semble enfin découvert. Le statut juridique des Noirs dans le Nouveau Monde est différent de celui des indigènes. Grâce au père Bartolomé de las Casas il avait été interdit de réduire les autochtones indiens en esclavage ; cet admirable souci d’humanité ne joua malheureusement pas en faveur des Africains, systématiquement transplantés après la colonisation.

Le siècle des Lumières

Au siècle des Lumières on assiste à un développement et à une évolution rapides de la conscience collective. Les temps modernes sont là, avec le mouvement pour ainsi dire uniformément accéléré du rythme de la vie, donc de la pensée. Les livres se multiplient, le nombre des lecteurs s’accroît ; l’opinion publique se passionne pour tous les aspects de la vie intellectuelle.

« Trois groupes humains en viendront à cohabiter dans un climat de mépris et de haine : les Noirs, les Blancs, puis, les Mulâtres ou gens de couleur. »

À partir de 1700, rares sont les écrivains qui, sous une forme ou sous une autre, n’ont pas fait au Noir une place dans leurs écrits. Montesquieu et Prévost, Rousseau et Voltaire, Diderot et Condorcet, Parny et Saint-Lambert, Buffon et l’abbé Raynal, Madame de Staël et Bernardin de Saint-Pierre, tant d’autres moins célèbres ont parlé du “Nègre”. Une série d’ouvrages importants et largement diffusés vont modifier l’image qui nous intéresse. On s’est enfin rendu à l’évidence ; l’existence de l’homme noir pose de multiples problèmes à la pensée européenne : problème religieux (comment concilier l’Évangile et l’esclavage ?), problème scientifique (comment expliquer les différences de pigmentation ?), problème esthétique (les canons de la beauté “blanche” peuvent-ils s’appliquer aux Africains ?), problème économique (comment exploiter les colonies sans le travail forcé des esclaves ?)… L’esclavage des Noirs sera pour la première fois attaqué, et de plus en plus violemment.

Certains auteurs vont ainsi essayer de prouver l’infériorité naturelle des Noirs, de justifier leur exploitation en se réclamant sinon de la théologie, au moins de l’économie politique, d’une certaine psychologie, voire d’une biologie aberrante. D’autres écrivains, plus nombreux, prendront la défense des “Nègres” au nom des principes fondamentaux de liberté, égalité et fraternité. Jadis simple objet de curiosité, le Noir s’insinue dans l’imagination collective des Français. Et tant les révolutionnaires que les conservateurs feront désormais de lui une arme politique et un sujet de littérature.

« C’est surtout en fonction de la pigmentation que se forment les classes sociales : la pureté de sang compte en tous cas beaucoup plus que la richesse… »

Les contacts entre Noirs et Blancs se multiplient au XVIIIe, et le nombre de Français qui a visité l’Afrique croît. Ce sont des commerçants, partis troquer cotonnades, alcools et fusils de traite contre les produits coloniaux tels l’ivoire et les épices, et surtout contre les esclaves que réclament les plantations antillaises. Les colonies “créoles” sont beaucoup mieux connues que l’Afrique. La société coloniale s’organise. Trois groupes humains en viendront à cohabiter dans un climat de mépris et de haine : les Noirs, les Blancs, puis, les Mulâtres ou gens de couleur. C’est surtout en fonction de la pigmentation que se forment les classes sociales : la pureté de sang compte en tous cas beaucoup plus que la richesse…

Les îles dépendent de la métropole, qui se réserve le monopole du commerce colonial et fournit aux colons prêtres et fonctionnaires, capitaines et ingénieurs, jusqu’aux perruquiers. Les riches colons envoient leurs fils faire leurs études en France ; leur opulence et leur prodigalité deviennent proverbiales : le personnage de “l’Oncle d’Amérique”, promis à un bel avenir littéraire, naît au XVIIIe siècle. Les livres de vulgarisation sur les Antilles se multiplient, sans compter les nombreux ouvrages de géographie : on y insiste sur la fertilité du sol ou la commodité des installations portuaires, mais les inconvénients du climat et le danger permanent des insurrections d’esclaves sont pudiquement minimisés.

Il va de soi que l’infériorité supposée des “Nègres” est affirmée avec le plus de véhémence par ceux qui s’enrichissent de la traite. Les Philosophes l’avaient bien compris. Dans un texte capital, le fameux chapitre XV de L’Esprit des lois (1748), Montesquieu ironise : « Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. […] Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. »

Mesures répressives et préjugés raciaux largement répandus d’un côté, mauvaise conscience et appels à la réforme de l’autre : une série d’œuvres-clés marquent les étapes de la lutte contre l’esclavage. L’Esprit des lois en 1748, L’Encyclopédie à partir de 1751, De l’Esprit de Helvetius en 1758, les Réflexions sur les richesses de Turgot en 1766, L’Histoire philosophique et politique des deux Indes de Raynal en 1770, le Voyage à l’Île de France de Bernardin de Saint-Pierre deux ans plus tard et finalement les Réflexions sur l’esclavage des nègres de Condorcet en 1781 en sont les plus importantes. Chacune d’elles apporte bien entendu une optique légèrement différente, des exemples nouveaux d’injustice quotidienne, un autre dosage d’arguments logiques et d’appels aux bons sentiments. Montesquieu avec ironie, Turgot avec le réalisme des gens de finance, Raynal avec la chaleur de l’indignation, Bernardin avec sa sensibilité un peu larmoyante, Concordet avec l’impeccable logique du grand juriste, tous ces philanthropes proclament le même principe fondamental : le dogme de la dignité humaine entraîne nécessairement celui de la liberté juridique.

À l’exception de Bernardin de Saint-Pierre, peu de philosophes connaissaient vraiment les Noirs. Non seulement n’avaient-ils visité ni l’Afrique ni les îles, mais ils avaient une vision très schématisée de leurs habitants. Ce qui les intéressait, c’était d’abord la condition d’esclave, symbole et scandale de l’obscurantisme des temps passés, et ensuite la qualité générale de “sauvage”, autrement dit de “bon sauvage”. D’un côté donc, la victime noire témoigne des vices et de l’hypocrisie d’une société blanche qu’il s’agit de réformer ; de l’autre, n’ayant pas été contaminé par cette société qui lui refuse la condition d’homme à part entière, le “Nègre” est qualifié pour devenir le porte-parole de la réforme… ou de la révolte.

Révolutions et Empire

La Révolution française semble marquer la victoire définitive des abolitionnistes. La Constituante d’abord, la Convention ensuite prennent des mesures qui satisfont aux exigences de la raison comme à celles de la sensibilité. Par décret du 28 septembre 1791, la Constituante déclare libre et assure la jouissance des droits civils et politiques à tout individu entrant en France. Le 16 pluviôse an II, l’article unique du décret abolissant l’esclavage dans les colonies est voté dans l’enthousiasme.

Entre les planteurs et les commissaires envoyés par la République les relations ne tardent pas à se gâter. Tandis qu’en France les factions ennemies s’affrontent, il en va de même aux îles, où la situation est encore compliquée par les revendications des hommes de couleur libres et des esclaves. Les premiers réclament la fin des mesures discriminatoires (interdiction pour eux de porter des armes, de devenir officiers, d’exercer certaines professions, de participer à la vie politique…), les esclaves demandent réclament l’application du décret du 16 pluviôse.

« Bonaparte, premier consul, rétablit l’esclavage et la traite. »

Entre 1789 et la Restauration, l’histoire des colonies françaises des Caraïbes, aussi confuse que sanglante, n’est qu’une longue suite d’atrocités. Les monarchistes s’opposent aux républicains, les envoyés de Paris aux assemblées locales, les colons riches aux petits Blancs, les Blancs aux hommes de couleur, les Noirs aux Mulâtres, les militaires aux civils, les troupes françaises aux soldats anglais.

À Saint-Domingue, le Commissaire de la République, Sonthonax, commence par s’appuyer sur les “Mulâtres”, qui se retournent contre lui lorsqu’il prétend émanciper leurs esclaves. En 1793, les Anglais, avec l’aide des colons et des “Mulâtres” occupent Port-au-Prince, tandis que les Espagnols s’emparent du Cap et de la province du Nord. Toussaint Louverture attaque et défait les envahisseurs et leurs alliés esclavagistes. Au début de 1801, Toussaint est maître de l’île. Il ramène l’ordre et permet aux colons de relancer l’économie. Mais Bonaparte, premier consul, rétablit l’esclavage et la traite.

À la Guadeloupe, l’esclavage est rétabli par la force. Entre 1801 et 1802, huit mille Noirs sont tués, emprisonnés ou déportés par les troupes de Richepanse. Pour imposer son autorité à Saint-Domingue, le dictateur y envoie 20 000 hommes sous les ordres de son beau-frère le général Leclerc. Ayant commis l’erreur de se fier aux promesses de Napoléon, Toussaint Louverture est envoyé mourir aux fins fonds du Jura. Noirs et “Mulâtres” s’unissent contre les troupes blanches. Napoléon va connaître sa première défaite. Trois ans après avoir débarqué, les survivants du corps expéditionnaire se rendent à la flotte anglaise et sont évacués. Le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclame l’indépendance d’Haïti.

Avant la Révolution française, la vie coloniale telle que la représentent les hommes de lettres paraît se dérouler hors du temps et en marge de l’histoire. Seule l’existence de l’esclavage la rend problématique. Les personnages qui habitent ces Antilles imaginaires sont des types figés se définissant uniquement les uns par rapport aux autres : le bon maître a des esclaves vertueux, le méchant planteur est entouré de victimes noires, le magnanime prince africain s’oppose au négrier perfide (et généralement espagnol ou anglais), la jeune esclave est obligée de défendre sa vertu contre un gérant luxurieux.

« Les excès de la Terreur avaient donné au pays la soif de l’ordre à tout prix et lorsque Bonaparte rétablit l’esclavage, personne ne proteste. »

À partir de la Révolution, changement de perspective, l’Histoire entre en scène. La propagande abolitionniste s’intensifie. L’abolitionnisme, qui était jusqu’alors une doctrine défendue par les Amis des Noirs aristocrates et grands bourgeois libéraux devient tout à coup la cause du peuple, qui assimile la tyrannie des colons à celle des privilégiés et des rois assoiffés de sang. Les colons, qui n’avaient jusqu’alors guère pris ces attaques au sérieux, s’en inquiètent. Aux articles de journaux, aux pétitions, aux diatribes attaquant l’inhumanité des despotes maîtres d’esclaves, les représentants des planteurs répliquent en commanditant des ouvrages d’explication et de justification. L’opinion publique est une force nouvelle, il s’agit de la rallier à sa cause. Une intense lutte de pamphlets est entérinée. Elle marque l’entrée des colonies dans l’histoire vécue.

Le 23 août 1791, les “Mulâtres” et les “Nègres” s’insurgent. Cette date marque une révolution littéraire ; les rôles sont inversés : les colons deviennent des victimes, et ce sont les Noirs qui deviennent les bourreaux. Aucun doute, l’incendie du Cap a traumatisé les Français. Les viols de femmes blanches, les mutilations d’enfants blancs ont porté un rude coup à la cause abolitionniste. Les excès de la Terreur avaient donné au pays la soif de l’ordre à tout prix et lorsque Bonaparte rétablit l’esclavage, personne ne proteste.

À partir de 1800, le héros Noir disparaît de la scène française. Cette soudaine disparition s’explique par la réaction du public contre les principes révolutionnaires en général, qui avaient mené à la Terreur, et le principe d’égalité raciale en particulier, qui avait mené aux révolutions antillaises. Après le drame de Saint-Domingue, l’opinion publique perdit toute sympathie pour les Noirs. Inutile de dire qu’elle était activement travaillée par les propriétaires d’esclaves et leurs porte-parole, qui donnèrent la plus large publicité aux spoliations et aux massacres de colons. Ces tragiques événements furent une sorte d’aubaine pour la réaction. Les philanthropes avaient prétendu que les Noirs étaient des hommes comme les autres : les esclavagistes allaient pouvoir dépeindre les esclaves révoltés comme des bêtes féroces.

Dans l’intérêt des colonies, dans l’intérêt de la France, dans l’intérêt de la civilisation, et même dans l’intérêt des Noirs, l’esclavage devait être rétabli, maintenu et renforcé. L’image du Noir bon et malheureux avait attendri l’opinion publique. L’image du “Nègre” lubrique et criminel allait l’effrayer. Et ce n’est pas un hasard si la littérature franchement raciste, dont nous avons vu quelques exemples isolés juste avant la Révolution, va connaître un beau développement sous le Consulat et l’Empire. L’infériorité de l’homme de couleur en viendra à être postulée comme un fait biologique, comme une vérité de la nature. Le mécanisme est véritablement infernal : avec l’esclavage était née la notion que le Nègre est inférieur ; les conditions de vie faites à l’esclave l’empêchent d’atteindre toute égalité (intellectuelle ou autre) avec l’homme blanc ; la révolte de Saint-Domingue confirme pour les esprits indécis l’idée que, laissés à eux-mêmes, les Noirs retombent dans la sauvagerie.

Les connaissances que les Français avaient de l’Afrique noire étaient tout à fait rudimentaires, et les explorateurs s’étaient fort peu aventurés dans l’intérieur du continent. Cela n’empêche qu’elle soit présentée comme une partie du monde vierge de toute civilisation et qui reste depuis toujours plongée dans la barbarie. En donnant de l’Afrique une image aussi péjorative que possible, on prouve aux âmes sensibles que les Noirs n’ont rien perdu à lui être arrachés.

« Le temps n’est plus où l’Afrique est dépeinte comme un Eden et ses habitants comme de vertueux philosophes. »

C’est ici un point crucial dans la rhétorique : les “Nègres sont inférieurs”, un point, c’est tout. Inférieurs par nature, tout justes bons à fournir la main-d’œuvre à la “race” des “Seigneurs”. La nature l’a bien prévu, qui les a créés capables de supporter facilement le climat des colonies et le travail des plantations, auxquels l’organisation “plus raffinée”, “moins animale” des Blancs ne saurait résister.

L’argument civilisationnel est également employé. La sauvagerie collective et l’incapacité individuelle supposée des Noirs expliqueraient pourquoi ils n’ont jamais produit d’écrivains, d’artistes, de savants et de gros industriels. Le temps n’est plus où l’Afrique est dépeinte comme un Eden et ses habitants comme de vertueux philosophes. On adopte désormais le point de vue des capitaines marchands. Pas de manufactures, pas de commerce, pas de génie de l’organisation politique, rien en somme pour valoriser ces hommes noirs faciles à exploiter. Il serait même si commode de pouvoir se persuader que ce ne sont pas des hommes à part entière. Et pour cela, quel meilleur moyen que de les prétendre dominés par leurs instincts ?

L’instinct sexuel, en particulier. Base de la civilisation occidentale, le judéo-christianisme se méfie traditionnellement des plaisirs du corps qui mettent en danger le salut de l’âme. L’éthique capitaliste dévalorisait tout récemment encore la sensualité au profit d’activités économiquement plus rentables. Le puritanisme bourgeois a donc longtemps attribué une hypertrophie des capacités sexuelles à ceux qu’il lui importait, pour des raisons pratiques, de pouvoir mépriser. Si les prolétaires vivent misérablement, si les “Nègres” sont sous-développés, c’est parce qu’ils se laissent dominer par des appétits que la morale réprouve. Les “Nègres” sont également superstitieux, inconstants, incapables de se gouverner, de fixer leur attention, rancuniers, impulsifs… on n’en finirait pas de dresser la liste de leurs défauts.

L’“infériorité” des “Nègres” considérée comme démontrée de tous les points de vue, il devient à la limite possible de défendre l’esclavage en tant qu’institution. Faire retomber sur les philanthropes la responsabilité des horribles soulèvements d’esclaves était facile. En raisonnant par analogie, on postulait que leurs absurdes principes avaient mené non seulement à la Terreur de Robespierre en France, mais aussi à celle de Toussaint Louverture aux colonies.

Pour résumer, le conflit entre abolitionnistes et esclavagistes, qui a son origine une vingtaine d’années avant la prise de la Bastille, s’intensifie sous la Révolution et l’Empire. Faute de véritable chef d’œuvre d’époque, on peut noter l’apparition d’une série de types, la naissance d’une série de thèmes qui seront développés par les écrivains romantiques. Il s’agit en somme d’une période de “préparation des chefs-d’œuvre” qui a préparé le terrain pour les Noirs de Balzac, de Hugo, de Mérimée, d’Eugène Sue, d’Alexandre Dumas.

Le romantisme

À mesure que s’estompe le traumatisme des événements de Saint-Domingue, l’opinion publique redevient de plus en plus favorable à l’abolition. La Société de la Morale Chrétienne, fondée en 1821, prend le relais des Amis des Noirs. Livres et articles dénonçant l’immoralité de l’esclavage se multiplient ; ils s’inscrivent dans le contexte de la littérature “engagée”, du roman social où l’écrivain romantique défend les thèses qui lui tiennent à cœur. Pour leur part, les colons continuent à prédire la ruine des colonies et le retour des Noirs à la sauvagerie si la liberté leur est accordée. D’un côté comme de l’autre, les arguments devenus traditionnels sont inlassablement répétés. L’agitation des colons va se cristalliser autour de deux questions. D’abord, celle de l’indemnisation des Français qui avaient été forcés d’abandonner leurs plantations de Saint-Domingue.

Les Haïtiens s’engageaient à payer cent cinquante millions d’indemnisation aux colons. La somme ne fut d’ailleurs jamais versée. La deuxième question, celle du droit de visite, eut des répercussions plus importantes. Tant que les bateaux français n’étaient soumis qu’au contrôle de la marine nationale, l’opinion publique se montra satisfaite et le commerce « immoral » était interdit. Si colons et armateurs protestèrent, ce fut longtemps pour le principe, puisqu’en fait les déportations continuaient comme par le passé, avec l’accord tacite de ceux qui avaient pour mission de les empêcher.

On commence par ailleurs à s’intéresser aux mystérieux rites vaudous, les mœurs des lointaines plantations satisfont au besoin d’exotisme. Le héros romantique est volontiers un surhomme aux passions irrésistibles, capable des forfaits les plus affreux comme des plus sublimes dévouements. Dans l’imagination collective, le Noir, placé sous le signe de l’excessif, est un personnage fait sur mesure pour les créateurs de grands criminels et de demi-dieux de la vertu. Certains écrivains revendiquent le rôle de critique de la société, de redresseur de torts. Les victimes de l’esclavage trouveront en eux des défenseurs enthousiastes. Personnage secondaire avant 1815, le Noir est en passe de devenir un véritable type, comme le brigand, le poète ou le marin.

Outre une meilleure connaissance des faits historiques et des conditions sociales, les romans “haïtiens” contiennent, à partir de 1820, des descriptions du pays moins fantaisistes et plus détaillées. Sans être toujours très exactes, les descriptions de la nature tropicale ne se bornent plus aux “forêts impénétrables”, aux “déserts” et aux sempiternels palmiers dont on s’était jusqu’alors contenté. Des thèmes comme la révolte d’esclaves, les cérémonies vaudoues, l’humiliation des Mulâtres, peuvent tout aussi bien avoir pour cadre la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, voire la Jamaïque ou les États-Unis.

Bug-Jargal par Victor Hugo

Les œuvres dont l’action se déroule en Afrique d’un bout à l’autre sont rares. Le plus souvent, la partie “africaine” se limite aux premières pages ; elle forme une sorte de prélude qui permet à l’auteur de présenter les personnages noirs, de les amener au seuil de l’événement qui met véritablement l’action en marche : l’arrivée des négriers et le rapt des indigènes, vendus comme des ennemis, arrachés à leur terre, séparés de leurs parents et enfants. Aussi, c’est davantage la pitié que le sens de la justice que sollicite cette littérature. Dans la mesure où le Noir ne peut que subir son sort, recevoir les coups, croupir dans les excréments, mourir de fièvre jaune, il réveille la même pitié qu’un animal que l’on maltraite.

Pour avoir droit à la dignité d’homme, il faut que le Noir puisse réagir et, pour ce faire, il n’a guère le choix qu’entre le suicide et la révolte. Dans les deux cas il reprend sa destinée en main, ou tout du moins surmonte sa condition de pur objet soumis à la volonté absolue du Blanc. Le chef d’une révolte est doublement supérieur : d’abord parce qu’il doit vaincre des difficultés à première vue insurmontables, ensuite parce que son énergie est d’autant plus dramatique qu’elle contraste avec la passivité des autres captifs. La révolte peut être dissimulée ou éclatante. Dissimulée, c’est celle des empoisonneurs, des Atar Gull (Eugène Sue). Ouverte, c’est celle des marrons ou des révolutionnaires, Toussaint Louverture ou Bug-Jargal (Victor Hugo).

« Comme chez tout héros romantique, l’important est moins son ethnie que son goût du malheur, sa solitude et son cheminement vers une mort tragique. »

Même révolté, le Noir continue à ne pouvoir se définir que par rapport au Blanc ; il le fuit ou l’attaque, l’assassine ou se fait assassiner par lui… Le Noir créole ne peut échapper au Blanc ; tant que le Blanc est dans la colonie et l’esclavage dans le Code, le noir ne peut ni fonder un foyer, ni cultiver son champ, ni choisir son métier, ni se déplacer à sa guise. Le Nègre marron n’est plus tout à fait esclave, il n’est pas encore libre. Il le deviendra, en principe du moins, lorsqu’il aura éliminé les maîtres, comme à Saint-Domingue, ou lorsqu’il aura les mêmes droits civiques qu’eux, comme aux Antilles françaises cinquante ans plus tard. Bug-Jargal est bien un Créole, il est le fils du roi de Kakongo et a été déporté en Amérique encore jeune enfant. Bug-Jargal refuse d’admettre la supériorité des Blancs ; il n’a pas de complexes : il aime la Blanche Marie même en sachant que son amour est impossible ; il traite le Blanc d’Auverney de “frère” parce qu’il ne se considère pas esclave mais captif. Comme chez tout héros romantique, l’important est moins son ethnie que son goût du malheur, sa solitude et son cheminement vers une mort tragique.

Malgré l’opposition systématique du lobby colonial, on allait à l’émancipation. Certains la voulaient immédiate et générale, d’autres sélective et progressive. La question est réglée le 27 avril 1848 : le gouvernement provisoire de la IIe République, sur le rapport de la Commission présidée par Victor Schoelcher, sous-secrétaire d’État à la Marine, proclame l’abolition de l’esclavage. Après l’Angleterre et avant la Hollande, les États-Unis, le Portugal, l’Espagne et le Brésil, la France cesse d’être un pays esclavagiste.

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