Culture

Stéphane Duval : « Le Lézard Noir a œuvré pour une meilleure reconnaissance de la BD alternative japonaise »

C’est en 2004 que Stéphane Duval fonde la maison d’édition Le Lézard Noir (référence au roman éponyme d’Edogawa Ranpo) spécialisée dans la bande-dessinée japonaise dite « décadente » (buraiha), le romantisme noir et l’Ero guro (érotique grotesque). Diversifiant sa ligne éditoriale, le catalogue compte désormais plus de soixante titres, mêlant les mangas horrifiques de Suehiro Maruo, Kazuo Umezu ou Makoto Aida, aux romans graphiques d’avant-garde (Yaro Abe, Minetaro Mochizuki, Akino Kondoh), en passant par les ouvrages pour enfants et les livres d’architectures et de photographies japonaises (Atsushi Sakai, Yasuji Watanabe).

Le Comptoir : Ces dernières années, les ouvrages de votre maison d’édition ont obtenus une certaine reconnaissance : Prix Asie de la Critique ACBD pour Chiisakobé de Minetarô Mochizuki en 2016 et pour La Cantine de Minuit de Yaro Abe en 2017 ; Prix du patrimoine au Festival d’Angoulême pour Je suis Shingo Tome 1 de Kazuo Umezu en 2018. Ces récompenses s’inscrivent-elles, selon vous, dans la légitimation grandissante du manga (notamment pour adulte) en France ?

Stéphane Duval : Il y a effectivement eu une bascule auprès du grand public et des médias ces dernières années. Le manga était jusqu’à peu considéré comme un bien de consommation mainstream, plutôt pour un lectorat ado et était boudé par une partie du public. Mis à part peut-être Akira (1982) de Katsuhiro Ōtomo qui était un ovni dans le paysage graphique. Je pense que le décloisonnement est venu par la publication de mangas dit d’auteurs, Gekiga (« dessins dramatiques ») et labélisés « roman graphiques ». Il y a eu L’Homme sans talent (1991) publié par la maison d’édition Ego Comme X et les mangas de Shigeru Mizuki ou Yoshihiro Tatsumi édité par Cornélius qui ont reçu des distinctions à Angoulême.

En parallèle des éditeurs comme IMHO ou Le Lézard Noir ont œuvré pour une meilleure reconnaissance de la BD alternative japonaise en construisant des catalogues exigeants, mêlant patrimoine et mangas plus expérimentaux. La mise en avant du manga par des belles expositions au Festival d’Angoulême a également contribué à une meilleure reconnaissance de la bande dessinée japonaise. Au Lézard Noir j’ai progressivement ouvert le catalogue vers des titres plus grand public et littéraires en recherchant des mangas contemporains plus en phase avec ce que je connaissais du Japon et de sa culture. Les séries Le Vagabond de Tokyo, Chiisakobé et La Cantine de Minuit avec leurs thématiques plus sociétales et contemporaines en sont les exemples les plus marquants.

Quels sont vos critères pour choisir un auteur ou une œuvre à éditer ? Vous privilégiez les œuvres anciennes non connues en France ou plutôt les auteurs contemporains d’avant-garde ? On se doute bien que, vieux comme récents, le catalogue des mangas non-traduits en français doit être vertigineux.

J’ai d’abord édité les mangas que je voulais pouvoir lire en français comme les mangas de Suehiro Maruo. Le catalogue s’est tout d’abord construit comme un laboratoire pour faire découvrir des auteurs mauvais genre qui m’attiraient graphiquement. C’est la raison pour laquelle j’ai été chercher des artistes réputés du monde de l’art contemporain qui avaient fait des mangas (Makoto Aida, Akino Kondoh). Ensuite j’ai exploré le Gekiga de marge en éditant des anthologies d’auteurs parfois oubliés au Japon comme Bonten Taro. Enfin, après plusieurs sélections au Festival d’Angoulême avec des titres patrimoniaux, j’ai décidé d’explorer la bande dessinée japonaise contemporaine et de faire au Lézard Noir ce que j’aurai pu faire chez un autre éditeur en directeur de collection.

« Au Lézard Noir j’ai progressivement ouvert le catalogue vers des titres plus grand public et littéraires en recherchant des mangas contemporains plus en phase avec ce que je connaissais du Japon et de sa culture. »

Avant 2015 je me retenais de faire certains livres à cause du catalogue très marqué « mauvais genre » du Lézard Noir. C’était limitatif et je me sentais un peu pris au piège du label « japonisme décadent » qui avait fait notre renommée. Les premiers titres que j’ai eu la chance de pouvoir signer avec un gros éditeur est Chiisakobé puis La Cantine de Minuit. J’ai ensuite j’ai pu dérouler petit à petit un catalogue plus contemporain avec des incursions chez des auteurs assez connues comme Akiko Higashimura (Le Tigre des Neiges) ou avec des jeunes auteurs prometteurs comme Keigo Shinzo, Tsuchika Nishimura, Yukiko Goto.

Parmi les auteurs réguliers de votre catalogue, Suehiro Maruo occupe une place de choix (15 ouvrages publiés). Comment avez-vous découvert ce mangaka, grand maître de l’Ero guro ?

J’étais fan de son boulot vu sur des pochettes de disques et des mangas importés. J’ai eu l’occasion d’aller chez lui en 2013 à l’invitation de son galeriste et en rentrant j’ai décidé de l’éditer. C’est comme ça que le nom de Lézard Noir m’est venu. Quand je me suis lancé je ne connaissais pas le milieu du manga et n’en lisait pas, à part Akira que j’avais acheté à sa sortie en kiosque.

DDT de Suehiro Maruo (recueil d’histoires courtes du début des années 1980)

On devine chez Maruo l’influence du surréalisme, des écrits de Sade et de Bataille, de l’expressionnisme allemand. Vous-mêmes, êtes-vous familier de ces écrivains et courants artistiques ?

Je ne suis pas un spécialiste mais ce sont bien sûr des thématiques et des expressions visuelles qui m’attirent. Mes goûts picturaux sont plutôt figuratifs.

Votre catalogue est pour le moins éclectique : cela va du romantisme noir type Maruo ou Kamimura, aux mangas d’horreur de Kazuo Umezu, en passant par les ouvrages d’architecture, la chronique sociale type Le Vagabond de Tokyo et même les livres pour enfants avec la collection Le Petit Lézard. Comment arrivez-vous à articuler ces différents genres entre eux ?

Mes choix suivent avant tout mes goûts et mes centres d’intérêts du moment. Je suis d’abord attiré par le trait de l’artiste, même si ça doit aller de pair avec une histoire originale. J’ai dirigé la Maison de l’Architecture de Poitou-Charentes pendant treize ans en parallèle de l’édition, aussi j’ai acquis une appétence particulière pour l’architecture et l’urbanisme et bien évidement ça a influencé mes choix éditoriaux vers des mangas urbains, l’image de la ville. Le choix d’éditer des livres d’architecture découle également de cette passion pour l’architecture contemporaine. Au Japon, l’architecture est moins contrainte que chez nous par les règles d’urbanisme. Associé à la contrainte de l’occupation de l’espace et au goût pour les matériaux brut (les bétons, le bois, le verre) ça fait qu’on obtient une architecture assez singulière qui fascine le public.

« Le catalogue s’est tout d’abord construit comme un laboratoire pour faire découvrir des auteurs mauvais genre qui m’attiraient graphiquement. »

Mes livres d’architecture s’adressent à tous les publics, spécialistes comme néophytes. L’Archipel de la Maison est un des livres de références sur l’architecture domestique au japon. Le prochain livre, à paraître au printemps 2020, s’intitule L’architecture du Futur au japon, Utopie et Métabolisme et nous éditerons ensuite un livre sur les Machiya (maisons en bois typique des centres-villes japonais) de Kyoto. Je suis persuadé que si on veut un cadre de vie plus audacieux, si on veut sortir du pastiche architectural et de la France moche, alors il faut éduquer le regard des gens à l’architecture contemporaine afin qu’ils soient plus exigeants.

Y a-t-il des éditeurs (français ou étrangers) qui vous inspirent en termes d’audace éditoriale, de savoir-faire technique (mise en page, typographie, etc.), ou de longévité ? D’une manière générale, comment avez-vous appris le métier ?

Je n’ai pas vraiment de modèle mais j’aimais bien l’audace d’un Taschen qui a réussi à faire des monographies d’artistes, des livres de photos, d’érotisme, d’architecture, de design, sur la musique. J’ai appris sur le tas sans formation. Pendant deux décennies j’ai travaillé le jour en salarié et je faisais les livres dans les interstices. Assis à côté des graphistes j’ai appris à maquetter des livres sur InDesign. J’ai beaucoup observé et j’ai aussi appris à gérer une entreprise avec ses joies et ses vicissitudes.

De plus en plus d’auteurs français s’aventurent sur les terres du manga (on parle même de « manga à la française ») : Last Man de Vivès, Balak et Sanlaville, Pink Diary de Jenny, Dreamland de Reno Lemaire, Pen Dragon de Mika, etc. À l’exception des ouvrages de Romain Slocombe, Jim Rugg et Brian Maruca, envisageriez-vous d’éditer plus d’auteurs occidentaux ?

Je n’ai pas lu les livres cités, mais je suis sur Instagram plusieurs jeunes auteurs français dont j’apprécie le trait, souvent inspiré de Otomo. Certains ont vraiment bien intégré le système de découpage vif typique du manga. Leur trait est très naturel et au final je vois ça plutôt d’un bon œil. On s’est lancé dans la création dernièrement au Lézard Noir. La première sortie a été Nagasaki d’Agnès Hostache d’après le roman éponyme de Eric Faye et nous préparons une BD hybride entre manga et franco-belge avec Eldo Yoshimizu au dessin et Benoist Simmat à l’écriture. J’ai édité Voyage à Tokyo de l’italien Vincenzo Filosa. Au Petit Lézard j’ai édité plusieurs fois des illustrateurs français et finlandais. Je suis plutôt disposé à ouvrir le catalogue.

Outre les ouvrages que vous avez vous-mêmes édités, quels sont les bandes dessinées (japonaises, françaises ou américaines) qui vous ont particulièrement marqués ces dernières années ?

Je manque cruellement de temps pour lire de la BD et pour les mangas je trouve le format trop petit pour mes yeux. Je regarde tout de même ce qui se fait chez Kana et Ki-on car mon fils suit des séries de chez eux. Vega vient de m’envoyer Natsuko no Sake que je vais lire car le sujet m’intéresse. En générale j’aime beaucoup les livres de Charles Burns et Daniel Clowes édités par Cornélius ou ceux de Johnny Ryan chez Huber.

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