Société

Vous avez dit « Célibatisme » ?

Votre cousin est obèse, vous avez mauvaise haleine, votre huitième Tinder de la semaine portait des moustaches, vous en portez vous-même et n’avez plus les faveurs de Madame votre mère ? Qu’attendez-vous pour construire ce néologisme bien senti qui hurlera à la face du monde la Grande Injustice qu’on vous fait ?

France Info, jamais avare d’une bêtise, republiait récemment une vidéo sur la sévère condition des célibataires de nos jours. Bête, mais très intéressante : outre qu’elle décline un catalogue assez respectable de « mots comptent triple » (« stigmatiser », « autrice », « célibatisme »…), gît au surplus en elle beaucoup de l’esprit du temps.

Par « sévère condition des célibataires », d’emblée n’entendons pas ce pauvre hère esseulé, par exemple, dans la Diagonale du vide. Laissons cela à Depardon. Le cas auquel pense très fort la présentatrice, n’hésitant pas pour illustrer à le jouer à l’écran, est le trentenaire métropolitain refusant, comme c’est son droit, de se caser. Et ce n’est pas de sa solitude qu’il est ici question, ni de ses amours décomposées, puisqu’en agent économique libre et conscient il a « choisi » son « lifestyle ». L’observateur aguerri aura deviné : c’est la « discrimination », odieuse, dont le célibataire est victime qui nous vaut cette vidéo. Discrimination de deux ordres, apprend-on : social et économique.

Victoria de Justine Triet (2016)

Le célibat stigmatisé

Social : sur le mode pénible, mais semble-t-il obligatoire du youtubing, nous est d’abord jouée la scène de la trentenaire « au bureau » grimaçant sous les remarques piquantes de ses collègues. Puis un docte savant explique que le célibat n’est pas « encore » la norme en France. Enfin une autrice surgit et fait jaillir un concept, le « singlism », traduit par « célibatisme ». Les honnêtes internautes sont bien tentés d’appeler les pompiers ; quitte à faire le malin en créant des néologismes, autant le faire proprement et s’informer du sens des suffixes (« -isme », qu’on se le dise, n’a jamais signifié « haine de » – à ce compte, l’humanisme et l’altruisme seraient de bien méchantes choses). Passons sur la construction du mot, dont on devine plus ou moins les principes un peu niais. Notons seulement comme il participe de cette production en batterie de signifiants visqueux, elle-même hautement symptomatique.

« Aujourd’hui encore, en 2019, la société a du mal à valoriser le célibat ». Attendu ici que ladite « société » est emplâtrée à jamais dans un « patriarcat hétéro-normé », de sinistre renom. Les bons statisticiens ne travaillant qu’à partir de données vérifiables (mariages contractés, baux signés, etc.), il est difficile de mettre cette norme en chiffres ; il semble pourtant qu’elle s’érode dans les grandes villes, si l’on s’en tient au nombre de divorces, et qu’elle soit plus ou moins contraignante selon les milieux. Contraignante, peut-être, et même sans doute, mais il y a loin avant de pouvoir conclure à l’oppression systémique ; on ne sache pas que le « système » censure les applications de rencontres éphémères, ni n’encense par sa publicité, sa presse, ses émissions, sa musique, son cinéma, ses séries… la famille de neuf enfants ne soupant que la prière dite. Confère plutôt Nasr Eddin Hodja, son fils, son âne, cheminant au marché : pour les uns il était ignoble que le fils chevauchât l’âne, pour d’autres que ce fût le père, pour d’autres encore que ce fût quiconque, ou même personne. Les braves gens, l’autre l’a dit, n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux – et c’est ni plus ni moins de quoi il retourne. Se fendre dès lors d’un néologisme pompeux et brandir les mots endimanchés de la Lutte semble bien superflu.

Le célibat opprimé

Pour ce qui est de l’économique, on apprend que le célibat prédispose à l’indigence, du fait, par exemple, des économies d’échelle dont le célibataire ne bénéficierait pas. Son loyer est plus cher que celui du couple, qui forcément le divise en deux (honte ici aux colocataires et autres polygames, qui le divisent en trois et plus !), et idem du reste. Pas question de simplement constater qu’en nos eaux glacées la solitude fragilise… on préfère sous-entendre que la « société » courroucée, après l’avoir montré du doigt, tape au porte-monnaie quiconque n’épouse pas ses usages – lesquels, en creux, se résument probablement au triptyque « Travail, Famille, Patrie ».
La vidéo de conclure enfin sur le cas des mères célibataires. On croyait au départ qu’il n’en serait pas question… jusqu’à comprendre l’utilisation qu’il en serait faite.

Célibataire, mode d’emploi de Christian Ditter (2016)

Dans de nombreux milieux, une famille (comme d’autres instances de solidarité mécanique, les amis par exemple) est encore une entité protectrice. S’en défaire, parfois contraint, c’est s’affaiblir. D’où certains cas de femmes battues qui ne quittent pas leur mari, d’où certains jeunes adultes chez leurs parents ou personnes âgées chez leurs enfants. La mère célibataire pauvre (car il en existe de riches, ce qui suffirait au reste à invalider sans discussion l’idée ici contestée) n’est pas pauvre en sa quelconque qualité de « queer », dont la vie dissolue aurait été punie. Elle l’est, comme peuvent l’être certaines veuves, car l’union fait la force. Aussi est-il inepte ou malhonnête de désigner pour déterminant ce qui ne l’est pas. Notre animatrice, partie du spleen d’une demi-bourgeoise en open space pour atterrir chez les allocataires de la CAF à fort coefficient, prend aux pauvres pour donner aux riches, est complice d’un hold-up : inventer un handicap, lui donner un nom, et enrôler sous sa bannière des gens dont les conditions matérielles d’existence ne sont en rien comparables. Par syllogisme, le tour est joué : je suis célibataire, « les » mères célibataires sont célibataires ; « les » mères célibataires sont fragiles, donc je suis fragile. Me voilà enfin fondée à scander « Fight for your rights » au même titre au moins que Rosa Parks.

Ainsi, pour anecdotiques que puissent paraître cette vidéo et son concept-clef, ils n’en sont pas moins révélateurs. D’abord de l’inflation de mots et notions stériles et mal fabriqués qui polluent la pensée critique. Ensuite de cette martyromanie épuisante, inapte à décrire le monde. Enfin de la prolifération des charlatans, soucieux de se trouver une niche symboliquement bénéfique, de se coudre au veston de fausses étoiles jaunes, de faux triangles rouges, faisant par là grande insulte aux opprimés véritables d’hier et d’aujourd’hui.

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