Politique

Corinne Morel-Darleux, pour une éthique de l’effondrement

Étendard pour les uns, repoussoir pour les autres, la collapsologie, largement popularisée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, est aujourd’hui au cœur des débats qui agitent l’écologie politique. À l’heure des marches pour le climat, de Greta Thunberg et de l’émergence de nouveaux mouvements écologistes prônant l’action directe, comme Extinction Rebellion, l’ancienne figure de la France Insoumise Corinne Morel-Darleux propose dans son dernier livre, « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » (éditions Libertalia, 2019), une réflexion pour repolitiser la question de l’effondrement.  

Après un doctorat britannique et une carrière de consultante pour des entreprises du CAC 40, Corinne Morel Darleux entame un virage à 180° et devient en 2008 co-fondatrice du Parti de Gauche. Elle y développe pendant dix ans une nouvelle approche de l’écosocialisme jusqu’à son départ du parti comme de la France Insoumise en 2018, pour se mettre davantage à l’écoute des mouvements de désobéissance. Son dernier livre, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, est une méditation personnelle à la fois politique et philosophique, qui emprunte notamment au panthéon de la pensée libertaire, afin de proposer une éthique de l’effondrement.

Refus de parvenir et dignité du présent

Dans une époque qui prône la compétition, récompense le conformisme et où la réussite est symbolisée par les logiques de consommation ostentatoire et de rivalités mimétiques des classes supérieures, Corinne Morel Darleux fait au contraire l’éloge du « refus de parvenir ». Ce concept, issu de la pensée anarchiste désigne ces individus, quoique minoritaires, « fiers, libres et heureux d’avoir un jour choisi de dire non » : une salariée qui quitte un poste à responsabilité chez HP, un autre qui refuse un contrat avec Total qui lui aurait assuré six mois de chiffres d’affaire ou – pourrait-on ajouter – une ancienne consultante pour entreprise du CAC 40 qui choisit de changer de vie pour intégrer la fonction publique au service des écoles d’une mairie de Seine Saint Denis en acceptant de diviser son salaire par trois, et bien d’autres.

Bernard Moitessier à bord de Joshua © Musée Maritime de La Rochelle

L’ancienne insoumise convoque la figure du navigateur Bernard Moitessier, comme métaphore du « refus de parvenir ». Le 18 mars 1969, ce dernier participe à la toute première course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Golden Globe Challenge, partie depuis Plymouth. Alors qu’il est annoncé vainqueur et sur le point de gagner, il renonce à franchir la ligne d’arrivée, abandonne la course et continue en direction de l’océan indien après avoir expédié depuis son voilier Joshua ce message sur la passerelle d’un pétrolier : « Est-ce la sagesse de se diriger vers un lieu où on sait qu’on ne retrouvera pas sa paix ? Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Corinne Morel Darleux réinscrit le geste de Moitessier dans l’ambiance post-1968 qui voit la même année la création du Club de Rome, suivie quatre ans plus tard de son célèbre rapport sur les limites de la croissance. Le récit de Moitessier, La longue route (1971), témoigne en lui-même d’une critique acerbe de la société de consommation : « Oublier totalement la Terre, ses villes impitoyables, ses foules sans regard et sa soif d’un rythme d’existence dénué de sens. Là-bas… si un marchand pouvait éteindre les étoiles pour que ses panneaux publicitaires se voient mieux dans la nuit, peut-être le ferait-il. Oublier tout ça. Ne vivre qu’avec la mer et mon bateau, pour la mer et pour mon bateau ».

« Le refus de parvenir, c’est le dédain des distinctions sociales, c’est s’exonérer des démarches avilissantes, des promotions de tout ordre qui supposent un compromis avec soi-même et une compromission avec autrui » Charles Auguste Bontemps

Moitessier prend le large pour s’échapper d’un monde en furie dans lequel il ne se reconnaît pas, pour fuir le Monstre, comme il désigne le monde moderne gagné par la société de consommation, le règne de l’argent et de la compétition. À l’image du maverick, ce cheval sauvage qui choisit de se mettre à distance du troupeau et de refuser l’autorité du mâle sans pour autant se désolidariser intégralement du groupe, le navigateur ne refuse pas la société mais cette société-là.

L’époque est au narcissisme et au « tout à l’égo » pour reprendre la formule de Régis Debray. Le consumérisme et les réseaux dits sociaux conduisent, comme le souligne Corinne Morel Darleux, à l’expression d’un moi hypertrophié : « L’émotion ne prend plus le temps de la réflexion et du combat intérieur. Tout est épidermique. Tout est réaction. La polémique, le raccourci le plus sûr pour se faire un nom. Il faut réagit à tout et vite. On commente les commentaires, sans rien apporter dans un rétrécissement de la pensée. On ajoute du bruit au bruit. Au vacarme de la Machine qui couvre les sons réfléchis ». L’ancienne insoumise plaide pour réinvestir notre capacité à faire des choix autonomes. Elle invite à lutter contre l’hubris, le toujours plus, à renoncer au FOMO (Fear of missing out), cette anxiété contemporaine caractérisée par la peur de manquer la dernière nouveauté, et prône le « pas de côté » comme moyen de se réapproprier le contrôle de nos existences. Il ne s’agit bien évidemment pas de nier le rôle des conditions matérielles dans la formation des consciences et des désirs. Il ne s’agit pas non plus de prôner la misère. L’enjeu est de garder à l’esprit que nous conservons toujours une part de libre arbitre et (re)donner à chacun la possibilité de choisir pour transformer la pauvreté subie en frugalité choisie.

Corinne Morel-Darleux avance également le concept de “dignité du présent” pour désigner cette capacité qu’ont certains à mener des combats désintéressés, quoiqu’on les sache perdus d’avance. Elle en trouve une illustration chez Romain Gary, dans les Racines du Ciel (1956), qui raconte la lutte de Morel pour faire cesser les massacres des éléphants en Afrique. Un livre que Moitessier emportera d’ailleurs avec lui à bord de Joshua.

L’écosocialisme contre l’écologie « apolitique »

Corine Morel Darleux avoue son découragement face au développement d’une écologie intérieure, dépourvue de la moindre conscience de classe, qui se drape dans l’apolitisme et refuse de s’interroger sur le système économique. Comment se piquer d’harmonie avec la Terre et d’humanisme en regardant s’organiser les luttes collectives, dans l’indifférence voire le mépris à peine dissimulé ? Comment se soucier de son “cosmos intérieur”, sans se préoccuper le moins du monde des océans de misère qui l’entourent ? Comment avoir à cœur de se nourrir sainement dans une coopérative locale, sans éprouver l’envie de s’attaquer à la grande distribution?, se demande celle qui a coordonné les 18 thèses pour l’écosocialisme en 2013.

© Alisdare Hickson/Flickr

Il y a en effet quelque chose, au mieux de naïf, au pire de profondément hypocrite, à prôner une vie en harmonie avec le vivant, défendre la biodiversité, lutter contre le dérèglement climatique, sans chercher à s’opposer aux multinationales qui déforestent outre atlantique et nourrissent le bétail ici, à l’Union européenne qui décide des critères de la PAC, libéralise le chemin de fer, vote les traités de libre-échange, reconduit l’autorisation du glyphosate ou encore au Parlement national qui vide de sa substance la loi sur l’alimentation

« J’ai toujours du mal à comprendre que des mouvements végans ou pro-loups s’en prennent aux petits éleveurs, des militants antinucléaires aux salariés des centrales, des antivaccins aux médecins, des antipollutions aux automobilistes, mais que les mêmes ne fassent pas le lien, au nom d’une pureté apolitique, avec les décisions prises ailleurs ».

Il ne s’agit pas de nier l’impact des gestes et des comportements individuels – prendre les transports en commun, réduire sa consommation de viande, maîtriser son utilisation du numérique –, qui permettent de mettre sa vie en cohérence avec ces idées. Mais ceux qui laissent entendre que cela suffira à changer le monde et que la société peut se résumer à la somme des individus qui la composent sont des faussaires. Une étude du cabinet Carbon4, réalisée en 2019, a d’ailleurs fait la démonstration que, dans le scénario le plus optimiste, les changements de comportements des individus permettraient d’obtenir une réduction de l’empreinte carbone de maximum 25%, les 75% incombant à l’État et aux entreprises…

La militante écosocialiste se méfie également du glissement pervers du combat politique vers le registre moral et personnel. Face au développement d’une écologie de consensus, sympa, qui s’indigne contre les affreux « climato-sceptiques » mais ne trouve rien à redire au libre-échange, à la globalisation et la finance dérégulée, l’écosocialisme s’efforce au contraire de penser de façon globale les effets économiques, sociaux, environnementaux et démocratiques du système d’organisation productiviste. Sa radicalité – au sens étymologique d’une analyse qui s’efforce de prendre les problèmes à la racine – permet de ne pas s’égarer du côté de la croissance verte, de l’écologie libérale et des accommodements cosmétiques qui consistent à n’agir qu’en surface sur les conséquences, sans s’intéresser aux causes. « L’acte isolé, même démultiplié n’a aucune chance d’aboutir dans un univers dominé par les oligopoles et les lobbys ». Il ne s’agit pas de brocarder les petits gestes sur le mode du « tout ou rien » mais de les concevoir comme un premier pas vers un parcours de radicalisation.

Décoloniser l’imaginaire par la fiction

Corinne Morel Darleux prend acte du fait que les appels des scientifiques, les rapports du GIEC ne sont pas suffisants et produisent parfois davantage de fatalisme, de découragement qu’un véritable désir d’action. « La partie consacrée aux informations est saturée et il faut nourrir la puissance d’agir de nouvelles sources d’inspiration pour reconstruire un horizon ». L’enjeu est désormais de faire émerger un nouvel imaginaire et un récit collectif qui nous aide à reprendre pied en fournissant une culture de résistance. En s’adressant à nos émotions, nos tripes et nos affects, la fiction nous permet d’éprouver les choses par les sens. Elle facilite un processus à la fois de projection et de mise à distance. D’un côté, l’anticipation permet de débusquer dans le présent les prémices du futur. De l’autre, en mettant en scène des personnages fictifs, la science-fiction introduit une proximité d’émotion avec des figures qui permettent de libérer l’imaginaire. Des films, comme Rollerball (1975) et Children of Men (2006), qui décrivent des sociétés à deux vitesses où une oligarchie se met à l’abri pendant que les masses s’efforcent de survivre, font œuvre de critique sociale quand aujourd’hui des milliardaires de la Silicon Valley rêvent d’îles artificielles pour se protéger des conséquences du réchauffement climatique.

De même, dans le cycle Fondation d’Isaac Azimov, Hari Seldon entend engager son savoir pour limiter la portée d’un effondrement de l’empire qu’il sait inéluctable. Une vision faisant écho au “catastrophisme éclairé” de Jean-Pierre Dupuy qui invite à considérer la catastrophe comme certaine pour mieux l’affronter, ou encore au slogan d’Extinction Rebellion : « quand l’espoir meurt, l’action commence ». Bien sûr, l’effondrement de la biodiversité, le bouleversement des saisons, l’élévation du niveau des mers, la fonte du permafrost ou encore l’augmentation des canicules ne poussent guère à l’optimisme. Toutefois, comme l’évoquent certains collapsologues, il est également possible d’imaginer certaines formes de résilience et de rebonds dans des directions nouvelles qui pourraient susciter davantage d’espoir : « Ainsi, au XIIe siècle avant J-C, une série d’épisodes sismiques et climatiques extrêmes, de révoltes et d’invasions, provoqua la fin de l’Âge de bronze et l’effondrement d’une multitude de sociétés florissantes en Méditerranée. L’interdépendance de ces sociétés, via le commerce maritime notamment, provoqua un effet de contagion qui se conclut dans un chaos généralisé. Y succédèrent  les siècles obscurs, mais aussi la formation de communautés isolées, puis de micro-États, et enfin l’arrivée de l’Âge de fer, qui mena l’humanité au début de l’écriture – une de ses plus belles inventions ».

Il ne s’agit pas de tirer de conclusions dans un sens ou dans un autre, tant la part d’incertitude est grande. Mais, comme le souligne Corinne Morel-Darleux, « ce n’est pas au plus fort de l’urgence, dans un contexte de pénurie et de violence, que l’on organise des réseaux d’entraide, qu’on conceptualise un horizon de société, qu’on trouve un sursaut de dignité et que l’on se fixe des principe politiques ». D’aucuns, attachés aux signifiants et aux étiquettes, trouveront peut-être l’ancienne figure de la France Insoumise, pas assez décroissante. Le livre propose en tout cas une véritable éthique de l’effondrement à même de marier la tradition socialiste à l’écologie politique afin de réconcilier des familles politiques qui ne cessent de s’opposer.

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2 réponses »

  1. https://www.mediaterre.org/actu,20200217080824,9.html

    Les zones tempérées de la planète sont couvertes d’eau ou de végétation, les zones les plus arides sont minérales et sèches.

    Les surfaces végétales « transpirent » à la chaleur et plus il fait chaud plus elles transpirent, contrairement aux surfaces minérales qui stockent la chaleur.

    Pour sauver la planète il faut copier le fonctionnement des forets : mettre en place la plus forte densité végétale sur les surfaces exposées au soleil (Villes et campagnes) au rythme des saisons des forets de feuillus. Donc en France contrairement à ce qui est fait depuis 30 ans , il faut cultiver en priorité l’été.

    En partant du principe que c’est la végétation qui apporte les pluies, les millions d’hectares de céréales qui restent sèches tout l’été après les moissons sont une véritable catastrophe climatique : elles coupent le cycle des pluies !

    La meilleure saison pour faire de la photosynthèse c’est l’été (période d’ensoleillement plus longue), si on met en place des cultures de printemps elles vont générer leur propre pluie pendant l’été , le maïs est une excellente plante parce qu’il a un taux d’évaporation proche de celui des forets.

    Partant de ce principe l’irrigation n’est pas un problème, et plus on va végétaliser moins on aura à irriguer puisque la végétation va entretenir le cycle, il faut juste avoir de quoi sécuriser les cultures en fonction des aléas climatiques.

    La vapeur d’eau est le principal gaz à effet de serre, donc le principal gaz à effet parasol, autrement dit plus le taux de vapeur d’eau augmente dans l’atmosphère moins on reçoit d’énergie du soleil. les surfaces végétales régulent automatiquement le climat des continents, et plus elles vont « transpirer » mieux elles vont réguler !

    En France, on a planté des conifères parce qu’ils consomment moins d’eau … résultats on a des forets sèches qui brulent tous les étés !

    Pour sauver la planète il faut accepter de voir les choses autrement

    « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. » Albert Einstein

  2. D’abord, je me méfie de ces gens qui se défoncent pour le pognon, la carrière, et la gloriole pdt vingt ans, et tout d’un coup prétendent s’acheter une conscience, une indulgence. Je crois que, même s’ils ne sont pas hypocrites, ils ne sont pas sortis indemnes de cette course où ils se sont profilés pr être winner-winner.
    Et c’est CA qui ressort, finalement, de cette recension.
    L’auteur(e) expose pourquoi il faut que les gens pensent autrement. C’est exactement le contraire de celle qu’elle voudrait démontrer. La liberté à l’oeuvre, l’écart nécessaire, la pensée contre.
    Elle donne des leçons, d’une part, et explique aux gens ce qu’ils doivent penser, en leur montrant combien ils sont stupides de ne penser que ce qu’ils pensent.
    Pour exemple, prenons les Gilets Jaunes. En quelques mois, ils sont venus du constat d’un portefeuille, à 42 propositions clairement générales, politiques au sens premier. Parce qu’ils n’ont pas eu de maître à penser, mais des expériences maîtresses, des blessés, des emprisonnés et même des tués.
    Les gens sont tout à fait capables de penser par eux-mêmes. Leur pensée évolue comme l’a fait sans doute celle de ce manager du CAC, au vu de son compte en banque assez fourni pour une vie, ou d’une maladie que l’argent ne pouvait contrer, ou d’un deuil. Chacun balaie devant sa porte avant de regarder alentour. L’expérience précéde l’essence, et la colère des gens qui font les poubelles, autour de chez moi, deviendra politique passé un certain seuil qui n’aura pas à faire avec le storytelling ou les intelligentes leçons d’une repentie.

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