Société

L’Église orthodoxe et la nouvelle Constitution russe

L’Église orthodoxe russe s’est considérablement investie dans la consultation  ayant abouti à l’avènement d’une nouvelle Constitution en Russie le premier juillet 2020. Pour cela, elle a mis en avant les reformes d’ordre moral et religieuses de cette nouvelle Constitution. D’une façon qui n’est pas sans susciter quelques questions.

Constitution de la fédération de Russie — Wikipédia

En juillet dernier le gouvernement de Poutine a remporté le vote populaire en faveur d’une nouvelle Constitution qui permettrait au président actuel de la Russie d’être réélu pour deux autres mandats et de rester ainsi au pouvoir en principe jusqu’en 2036. Ce vote fut le point d’aboutissement d’une campagne très intense dans laquelle l’Eglise russe orthodoxe, du moins ses représentants les plus hauts placés, ont joué un rôle non négligeable. Ainsi, le vote du patriarche Cyrille de Moscou a été retransmis sur la sur la chaîne religieuse Spas et appelé les fidèles à faire de même.

Durant la campagne, l’Eglise russe a mobilisé ses canaux de télévision et ses réseaux sociaux, lesquels sont usuellement destinés à des émissions à caractère religieux. Cet événement a montré qu’ils peuvent aussi être mobilisés à des fins politique. Cela n’est pas sans interroger les rapports qu’entretient l’Eglise russe orthodoxe et le pouvoir politique, comme cela a déjà été remarqué à plusieurs reprises.

L’insertion de la notion de Dieu dans la nouvelle Constitution, argument majeur pour l’Eglise russe

Le caractère politique de cette mobilisation a été néanmoins soigneusement dissimulé pour mettre en avant les réformes soi-disant religieuses et morales de cette nouvelle Constitution, sans mentionner le fait qu’elle rend possible une réélection de Poutine jusqu’en 2036 ou en présentant cela comme un point secondaire. Ainsi, on a insisté en premier lieu sur l’inscription inédite de la notion de Dieu – plus précisément de la foi en Dieu – dans le texte de cette Constitution. Toutefois, comme cela a été remarqué par l’higoumène Pierre Mesherinov sur sa page Facebook publique, cette foi en Dieu n’y est pas abordée directement comme telle mais à titre d’héritage transmis par “les ancêtres” au même titre que d’autres idéaux. Par conséquent, cette foi en Dieu ne joue pas au sein de cette nouvelle Constitution ce rôle central que les autorités de l’Eglise russe se sont empressées de mettre en avant.

« Des autorités de l’Eglise russe n’ont pas hésité à jouer sur les tendances homophobes et anti-occidentales de certaines couches de la société russe au nom des valeurs traditionnelles de la famille. »

Elles ont justifié la nécessité d’insérer la notion de Dieu dans la nouvelle Constitution par l’idée que Dieu serait le fondement absolu de toutes valeurs morales, nous permettant de distinguer le bien du mal, comme cela a été mis en avant par le patriarche Cyrille dans son discours du 25 juin 2020 à la chaîne de télévision Spas, juste après son vote public. Cette justification est somme toute astucieuse, car elle permet ainsi de s’adresser aux non-croyants, qui pourraient identifier Dieu à ces valeurs, selon les mots du patriarche lui-même dans ce même discours.

La nouvelle Constitution comme bastion des valeurs morales absolues

Afin de mieux renforcer ce rôle de Dieu comme garant de tout ordre moral et de justifier ainsi la nécessité de son inscription dans la nouvelle Constitution, des autorités de l’Eglise russe n’ont pas hésité à jouer sur les tendances homophobes et anti-occidentales de certaines couches de la société russe au nom des valeurs traditionnelles de la famille.

En mélangeant pêle-mêle la légalisation du mariage gay, la problématique croissante des droits des transgenres, la question de l’identité de genre, elles ont mobilisé une image apocalyptique de l’Occident qui serait une véritable menace pour l’ordre moral régnant en Russie (en 2013 le patriarche Cyrille a déclaré que la légalisation du mariage homosexuel en Europe est « un symptôme alarmant de l’approche de l’Apocalypse« ). Justement, cette nouvelle Constitution – qui définit explicitement le mariage comme pouvant être uniquement hétérosexuel – devrait préserver voire sauver cet ordre moral.

Le rejet de l’homosexualité: une valeur morale absolue ?

Il est intéressant de constater au sein de ces discours une confusion entre ce qui relève à proprement parler de la propagande et ce qui relève d’une quête de reconnaissance. Les minorités sexuelles feraient ainsi de la propagande en faveur de leur mode de vie, ébranlant par là-même les valeurs authentiques familiales – lesquelles sont élevées au rang de valeurs morales absolues puisque Dieu nous appelle à nous multiplier (cf. Gn 1, 28).

Or, c’est dans une quête de reconnaissance et non pas dans une action de propagande que se situent les mouvements LGBT, puisqu’ils n’aspirent pas à imposer leur mode de vie au reste de la société, mais à être reconnus et respectés dans leur identité sexuelle sans être jugés ou dénigrés. Le mariage gay sur lequel l’Eglise russe semble être si axée est au fond une question accessoire par rapport à celle du respect à l’égard de l’identité intime de ces personnes. Ce respect implique avant tout que l’on accepte l’identité intime de ces personnes sans vouloir la changer. L’on peut être pour ou contre le mariage gay tout en gardant cette forme de respect.

Les autorités de l’Eglise russe qui ont émis ce genre de discours ont insisté sur l’idée qu’elles n’appellent pas à une persécution des homosexuels. Pourtant, en soutenant l’idée que les relations homosexuelles ne sont pas naturelles ni saines, elles contribuent finalement à la persistance sinon à la croissance de l’homophobie, déjà présente dans la société russe mais aussi dans bien d’autres pays. En effet, en reléguant l’homosexualité dans le domaine du pathologique, l’Eglise russe stimule une forme de rejet des homosexuels qui est basé sur la peur mais aussi une forme de rejet de soi chez les homosexuels eux-mêmes, avec les conséquences dramatiques que cela peut entraîner, comme le suicide.

« Le mariage gay sur lequel l’Eglise russe semble être si axée est au fond une question accessoire par rapport à celle du respect à l’égard de l’identité intime de ces personnes. »

Quelles valeurs chrétiennes dans le monde d’aujourd’hui ?

Cette situation nous montre sans doute qu’il est nécessaire de réfléchir en profondeur, pas uniquement au sein de l’Eglise russe mais au sein du christianisme en général, sur le sens des valeurs chrétiennes dans le monde d’aujourd’hui. S’identifient-elles avant tout à la préservation d’un certain ordre social immuable ou sont-elles avant tout orientées vers l’amour, amour dont nous n’avons pas une définition toute faite ni la clé de son mystère ?

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1 réponse »

  1. « … Cette situation nous montre sans doute qu’il est nécessaire de réfléchir en profondeur, pas uniquement au sein de l’Eglise russe mais au sein du christianisme en général, sur le sens des valeurs chrétiennes dans le monde d’aujourd’hui… » C’est de mon point de vue le problème central de notre civilisation. Est-ce une posture conservatrice voire rétrograde ou un garde-fou contre les coups de butoirs d’un islam offensif tout aussi rétrograde ?

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