Société

Art et transhumanisme. Une mutation de civilisation – 2eme partie

Pour la plupart des observateurs, le changement de paradigme en cours parait n’être qu’une évolution nécessaire du progrès. Pour eux, la révolution permanente des rapports sociaux que mène tambour battant le capitalisme, est même une heureuse invitation à se « réinventer » promettant une liberté enfin sans limite propice au marché et favorisant par conséquent un bien-être frustré par l’immobilité des « réactionnaires » refusant tout à la fois les bienfaits de la Technoscience et les plaisirs promis de la réalisation des désirs individuels. Animée par la Technoscience, le transhumanisme se charge de ce travail de transformation accéléré de l’Homme et que l’art exprime de manière concrète et visible. Dans cette seconde partie de mon exposé, associant sociologie et psychanalyse, je voudrais maintenant montrer que l’avenir de cette illusion hyper individualiste est aux antipodes d’un vrai progrès dans la mesure où elle ne provoque qu’inévitables pathologies mortifères à la fois individuelles et sociales.

Christopher Lasch (1932 – 1994)

Ainsi, toujours à l’examen des conditions d’apparition de cette nouvelle idéologie en voie de triompher, je voudrais maintenant alléguer que ce désir de no limit qui anime les bio-arts-Technosciences, le système économique et celui des mentalités, est homologue avec celui qui anime la structure du narcissisme et qu’en définitive, celui-ci est la structure significative essentielle résultante. Il en est le sens. Il est le sens de cette civilisation. Comme Christopher Lasch l’a montré, il n’est guère aventureux d’apercevoir le lien serré qui unit cette pathologie psychologique à l’hyper individualisme, joyau principal du règne capitaliste dont je me suis proposé dans la première partie de cerner les catégories les plus significatives.

Centralement, schématiquement, au niveau individuel, ce qui caractérise basiquement et essentiellement le narcissisme, c’est le désir inconscient de toute-puissance, lequel devient pathologique quand il excède la proportion nécessaire vitale interne à tout adulte. Il n’est pas inutile de rappeler ici que les bioartistes veulent devenir des surhommes, signe classique d’une présence excessive de cette dimension. En fait, ce narcissisme, nous le connaissons tous, nous l’avons tous connu. C’est celui de la transgression des limites ainsi que de l’avidité de jouissance exclusive qui habitent l’enfant avant l’intervention interdictrice de la loi œdipienne, et qui nous marquent définitivement tous à des doses plus ou moins socio-compatibles. Ce Narcisse adulte dominé par ce désir d’illimité se croit légitime à transgresser la loi commune et n’aime que ceux qui l’aiment. L’actualité est riche d’exemples de ces personnages mégalomanes, simulant le souci des autres mais en réalité hostiles aux dominés, transgressant les codes et règles sociaux traditionnellement imprégnés de décence vitale, et que certains hommes politiques, du monde économique ou des médias illustrent si bien.

Homologie structurale avec les structures du narcissisme

Sans aucun doute, dira-t-on cependant, une dose de narcissisme est indispensable pour progresser dans sa conscience de soi, son destin professionnel et composer une société non-termitière ; soit, mais il est plus qu’évident qu’il faut qu’elle soit immodérée pour pouvoir parvenir aux sommets de la célébrité. Dans ces dernières conditions, changeant ainsi de nature, passant d’une nécessaire estime de soi à un égocentrisme socialement toxique, cette volonté de pouvoir exigeant talent de séduction et art de la manipulation n’a de but que l’intérêt personnel primant sur celui du collectif. Peu importe, par exemple, aux bioartistes, et plus généralement aux transhumanistes les problèmes éthiques tels ceux que pose l’eugénisme ; ce qui les anime, c’est le désir de toute-puissance vis-à-vis de la Nature et de l’humanisme. Comme Dieu, en s’identifiant à la Technoscience, le sujet veut être omnipotent, sans limites, tout prévoir, tout programmer, tout contrôler, considérant que tout ce qui lui vient au caprice est digne d’admiration. Ne manifeste-t-il pas cet orgueil illimité quand il veut devenir éternel en se prétendant Homo deus et bientôt parvenir à la mort de la mort ?

« La civilisation de la croissance fore les sols, les explose, pollue l’air et l’eau, détruisant l’écosystème global. »

Ainsi aujourd’hui, ces Narcisse au pouvoir sont plus que jamais fortifiés tant ils sont grisés par l’incroyable développement de la Technoscience qui les nourrissent. Car quelle autre force prométhéenne est en mesure de nourrir si impérieusement leur volonté de puissance ? On le voit bien, et ceci est la clause la plus importante de cette structure psychique, ce narcissisme n’est pas restreint à l’individu mais se diffuse en degrés divers à travers la soumission de tous à la Technoscience dans toute la société au point qu’il en est devenu la superstructure idéologique la plus significative. Puisque plongés dans les menaces globales toujours plus grandes, comment les inconscients individuel et collectif pourraient-il ne pas être enclins à trouver refuge dans le repli sur soi et à se donner des satisfactions narcissiques plus proches du moi infantile que des idéaux humanistes ?

La promesse de la Technoscience de s’affranchir des contraintes naturelles semble s’accomplir chaque jour qui passe, au point que se dessine avec cette émancipation augurée, un individu décomplexé de toute morale.

La proximité est donc intime entre le narcissisme et le capitalisme se voyant tout-puissants : libérer le désir, transgresser les limites, vivre dans le vide de sens, dans la révolution individuelle permanente. Copié sur l’impératif d’amoralité de la science, un état d’esprit pratiquement devenu une véritable idéologie d’État vantant l’intérêt personnel et le droit individuel sans limites est constamment diffusé comme modèle et on peut facilement mesurer le degré de cette contamination dans l’écho qu’exprime chacun dans son comportement et par ses goûts. En permanence le désir revendicatif « de » est flatté et reçu avec sympathie tant ce sentiment est ancré dans les tréfonds du psychisme formé lors de l’enfance et qui se traduit aussi aujourd’hui par exemple spectaculairement par un syndrome Trottinette-Bisou-Peluche. C’est là, d’ailleurs aujourd’hui le fond du fond du but du consumérisme. Vivre dans l’infantilisme. Autrement dit, dans le désir d’illimité que chérit Narcisse. On voit clairement combien tombe à pic la Technoscience, à quoi Narcisse avide de toute-puissance ne peut qu’aspirer à s’identifier. Et on comprend donc, je l’espère, pourquoi je propose de voir le narcissisme en tant que structure significative du capitalisme actuel.

Par la conjugaison de ces homologies structurales, que nous disent en définitive ces expériences illustrées à l’aide de l’exemple de Stelarc ? En introduction, je proposai d’y entendre non seulement une nouvelle conception de l’art mais plus génériquement le symptôme d’une crise de civilisation. J’ai évidemment filé le sujet en le reliant – schématiquement – à ses principales causes extérieures comme il se doit selon la perspective critique suivant le modèle goldmannien. Mais comme j’ai tenté de le montrer, pas de n’importe quelle crise, car après tout, les crises sont inhérentes au capitalisme, elles en sont même le moteur. Cependant, celle d’aujourd’hui est cruciale. J’espère l’avoir montré. Dans cette perspective il faut retenir que ces structures telles que je les ai dégagées pour autant qu’elles soient relativement autonomes sont toutefois toutes dominées par la Technoscience à laquelle s’identifie ce narcissisme réveillé. Or aujourd’hui, de mon point de vue socio-psychanalytique, du fait de ses caractéristiques, on peut y entendre une crise régressive aigüe dans la mesure où sont constamment réveillées chez l’adulte des imagos infantiles autrefois refoulées dans l’inconscient, configurant maintenant un comportement à tendance pathologique dans le psychisme personnel et collectif.

« Ce qui anime les bioartistes et les transhumanistes, c’est le désir de toute-puissance vis-à-vis de la Nature et de l’humanisme. »

Il faut alors rappeler que Freud dans Malaise dans la civilisation (1930) nous a appris que le pouvoir qui assure la domination sociale est vécu dans l’inconscient de chacun comme le père surmoïque et que la Nature trouve son équivalent psychique en mère nourricière mais aussi potentiellement violente (la mère « mauvaise »). Voilà ce qui est réveillé aujourd’hui. Selon ce schéma, la Nature est inconsciemment perçue comme cette mère dysfonctionnelle maltraitant par violence ou par indifférence. C’est un fait, qui peut le nier ? : agressée, violée, la mère Nature est saccagée de fond en comble. La civilisation de la croissance fore les sols, les explose, pollue l’air et l’eau, détruisant l’écosystème global. Elle est si mal en point et le manifeste si violemment qu’elle oblige même l’ensemble du monde politique international à se rencontrer régulièrement pour préparer plans de sauvetage sur plans de sauvegarde s’avérant d’ailleurs tous plus impuissants les uns que les autres du fait des impératifs de la concurrence marchande. Et donc, arrive ce qui doit arriver, plus la nature est maltraitée, plus, pour parler métaphoriquement, elle se venge, comme on peut le voir chaque jour sous diverses manifestations, devenant pourvoyeuse de fruits empoisonnés, réveillant à nouveau – suivant le modèle freudien – dans les psychés peur, agressivité et culpabilité dans un cycle infernal. Décidément, la mère Nature a tout de cette « mère mauvaise » qui provoque chez l’enfant hurlements de colère et haine devant les frustrations et violences qu’elle lui inflige. C’est mutatis mutandis dans la vie sociale, le comportement des Narcisse devant une situation très analogue. De plus, à ces reproches, il faut, comme le répète sans cesse Stelarc au nom du transhumanisme, ajouter celui d’immobiliser l’évolution ne lui apportant pas le supplément de puissance que Narcisse pense mériter. Là encore, comme chez l’enfant l’indifférence de la mère engendrant un sentiment d’abandon provoquant pleurs, colère et haine, la société redouble de manifestations destructrices. Il sera difficile de nier que ce mécanisme du malaise conjuguant agressivité et culpabilité épargne le corps social où ses effets se diffusent peu à peu dans toutes ses couches.

Günther Anders (1902 – 1992)

De surcroît, ces dernières véritables pathologies régressives sociales qu’il est possible de placer sous le symbolisme de la « mère mauvaise » punisseuse et vengeresse voient également leurs répercussions psychiques s’aggraver chez tous quand, lui aussi, le père, c’est-à-dire son équivalent symbolique social, le pouvoir technologique – aux mains de Narcisse – apporte son concours. Le malaise s’épaissit encore, quand, broyant son créateur, la Technoscience revivifie la peur infantile de la castration car le sujet individuel – tel qu’il est actuellement génétiquement constitué – ne peut qu’éprouver un sentiment d’infériorité et de soumission devant la perfection totalitaire de la machine. Sentiment par ailleurs que Narcisse s’efforce là encore de diffuser dans l’ensemble de la société. Hormis les spécialistes, quel individu « normal » peut comprendre le contenu et le fonctionnement de son ordinateur ? De son smartphone ? Qui peut rivaliser en exactitude, en rapidité, en ubiquité ? Qui ne craint la cybersurveillance généralisée, la déshumanisation relationnelle ? Quel individu, quelle société sont aujourd’hui en mesure de maîtriser la course de la Science et de la technique ? La machine a accaparé l’efficacité et même l’intelligence, nourrissant chez tous – quel que soit leur degré de narcissisme – s’étant crus tout-puissants, le sentiment d’être dépassés par plus performant. La machine est insensible, elle n’éprouve pas de pathos, pas d’ethos. Elle existe et agit sans morale encombrante, sans affectivité familiale, sans ancrage dans une tradition sociale. Hermétique et inflexible, elle est indifférente aux hésitations, aux travers, aux émotions, aux vécus sociaux coutumiers, à toute pensée critique. Une parfaite créature sans aucune trace de surmoi ! Hormis Narcisse (et encore…), comment chacun ne se sentirait-il pas humilié ? Jean-Michel Besnier a rappelé que Gunther Anders avait baptisé, en 1958, « la honte prométhéenne (…) honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées ». La formule mérite bien d’être maintenue tant cette honte est inséparable du sentiment inconscient de castration alimentant ce nouveau malaise dans la civilisation.

Blessure narcissique

Comme on le voit, ce malaise est évidemment provoqué par une série concordante de bouleversements physiques, mais il est aussi profondément dû à l’alliance objective entre ces sombres représentants psychiques que sont la « mère mauvaise » et le père surmoïque castrateur désormais de plus en plus déterminants dans les comportements. Ainsi, l’indépendance et l’estime de soi dont tous – Narcisse détenteur du pouvoir social, mais aussi ses victimes – se croyaient pourvus, ne peuvent alors qu’être atteints par une blessure narcissique de plus en plus profonde. Une vraie auto-punition sadomasochiste que les plus contaminés par le narcissisme s’infligent dans leur esprit autant que par des automutilations sur leur corps physique, et si nombreux sont-ils qu’il n’est aucunement aventureux de dire que c’est l’ensemble du corps social qui en est du coup affecté. On peut facilement en voir la traduction dans le réel extérieur, non seulement sur les corps individuels, mais aussi dans l’hyper individualisme brisant toutes les barrières naturelles et contestant « en même temps » toutes les constructions sociales et sociétales historiques tel que j’en ai esquissé le tableau plus haut. Le rejet des lents acquis de l’histoire est aujourd’hui systématique, engendrant à fleur de peau angoisse et effroi. Entre autres, l’horreur vécue des expériences eugénistes passées n’arrête pas les expériences de sélection artificielle. Le goût esthétique, lui-même a abjuré ses critères historiques et est continuellement formaté pour s’enticher des barbarismes infantiles les plus significatifs de l’époque. Il n’est en rien étonnant que les hybridations chimériques des bioartistes rencontrent une admiration enthousiaste chez les détenteurs du pouvoir et leurs assujettis.

En définitive, quel est le destin de ce Narcisse, cause et effet de ce malaise ? Pourra-t-il échapper à cette angoisse d’être naturel et pourra-t-il atteindre à cette toute-puissance recherchée par son identification à la Technoscience ? On peut en douter tant qu’il ne sera pas absolument lui-même devenu machine selon son vœu d’illimité. Pour le moment, il ne peut qu’être indéfiniment envieux de cette puissance artificielle sans éthique qu’il rêve de devenir, brûlant de s’épargner la souffrance de son dépit actuel dans une course vers sa propre négation en tant qu’être humain.

Alain Troyas

maître de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier III

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