Société

Maradona : Le football du peuple, par le peuple et pour le peuple

Mercredi 25 novembre, Diego Armando Maradona, célèbre joueur de football argentin ayant marqué les années 80 ‘et 90’, disparaissait à l’âge de 60 ans. Le gouvernement de Alberto Fernandez a décrété un deuil national de trois jours tandis qu’en Europe les hommages se multiplient. Si tant de personnes à travers le monde sont affectés par la mort du Pibe de Oro (le gamin en or), c’est parce que Diego dépassait le cadre du simple sportif. Tant sur le terrain de football que dans la vie, tant dans sa grandeur que dans ses faiblesses et ambiguïtés, Maradona est considéré par les gens ordinaires comme un représentant du peuple, un homme fragile venu bousculer les forts.

Didier Roustan, journaliste passionné par le football argentin, évoquait Maradona ainsi : « Messi et Ronaldo sont des machines, Maradona c’est un sentiment. » Bien plus qu’un joueur de football, le plus grand des numéros 10 permet de soulever, à travers son parcours, nos contradictions internes et inhérentes à l’engagement politique, la famille, la religion et la justice.

Une équipe ouvrière qui défie les puissants

Gosse des rues de Fiorito, banlieue pauvre de Buenos Aires, celui qu’on nomme affectueusement Pelusa (Peluche, sans doute en raison de sa tignasse et son petit gabarit) rêve d’une vie meilleure. Il affirme très jeune, dans les colonnes de France Football : « Nous sommes huit et de famille modeste, car mon père est un ouvrier qui gagne un petit salaire et, pour cela, je voudrais pouvoir donner à toute ma famille un peu de bonheur. » Très jeune plongé dans le monde professionnel et adulé par les hinchas (supporters argentins) d’Argentinos Juniors (son premier club) puis de Boca Juniors (club populaire de Buenos Aires), Diego devient alors l’objet d’une attention hors norme dans un milieu en cours de financiarisation et perd vite la tête. Aussi, lorsqu’il débarque en Europe en 1982, il est l’un joueurs les mieux rémunérés et se distingue par ses sorties nocturnes festives. Il avouera plus tard avoir commencé la cocaïne en Catalogne. Durant deux saisons, il peine à briller et se voit confronter à la violence des défenseurs du championnat, à l’intransigeance des supporters et aux critiques des journalistes.

Un supporter de Naples rend hommage à Maradona. — Alessandro Garofalo/AP/SIPA

Transféré en 1984 pour un montant de 12 millions de dollars (un record à l’époque) au SSC Napoli, club modeste sans aucun titre, Diego trouve alors l’environnement idéal pour exprimer son talent. Naples est une ville ayant de nombreux points communs avec ce qu’il a vécu étant jeune. Populaire et méprisée par les villes riches et développées du nord, Naples incarne ce Sud de l’Italie pauvre, touché par un chômage important et gangrené par la mafia. Il y a encore peu, 22% d’Italiens du Sud vivaient sous le seuil de pauvreté (970 euros par mois). Dans une Italie régionalement très inégalitaire, seuls la foi et le football dessinent un horizon d’espoir. Les Napolitains avaient San Gennaro, ils attendaient leur messie du ballon rond. Chaque samedi, Diego rétablissait ainsi l’équilibre entre Nord et Sud.

« Moi, ancien gamin des faubourgs miséreux de Buenos Aires, j’ai joué pour les enfants pauvres de Naples. » Don Diego

Ses dribbles audacieux conclus de buts face aux grands Milan AC ou la Juventus sonnent comme une revanche pour le peuple bleu ciel. Chaque week-end, Diego permet aux tifosi (supporters) de s’asseoir à la table des grands, de regarder les puissants dans les yeux et de les mépriser à leur tour. Lui-même affirmait qu’il appartenait à « une équipe ouvrière qui défiait sans peur les puissants ». Diego rapporte les deux scudetti (titres de champions) de 1987 et de 1990 et une coupe d’Europe en 1989 à la ville du Vésuve, seuls titres au palmarès. Comme le souligne le journaliste Johann Crochet sur l’antenne de l’After foot RMC, Maradona est considéré par les Napolitains comme un syndicaliste faisant valoir leurs droits et les défendant sur le terrain. Les joueurs du Napoli lui ont rendu un hommage vibrant jeudi 26 novembre lors d’une rencontre d’Europa League en jouant vêtus d’un maillot numéro 10 portant son nom. La ville et le président du club, Aurelio De Laurentis, ont également décidé de rebaptiser le stade San Paolo en y adjoignant celui de leur idole.

Le père et le Christ

Maradona est un des rares sportifs à avoir transcendé sa discipline, tant et si bien que le champ lexical du sacré s’impose lorsqu’on évoque son nom. Certains parlent de lui comme une icône, d’autres comme une idole. Une « Eglise maradonienne » a été fondé en 1998 et compte aujourd’hui près de 100 000 adeptes. Au-delà d’un fanatisme divertissant, Maradona demeure, depuis le quart de final de coupe du monde au Mexique, le 22 juin1986, dans l’esprit des supporters de football, l’auteur de la main de Dieu. Du haut de ses 1,64 mètres, le nain argentin s’élance énergiquement dans les airs et dépasse Shilton, le gardien britannique pour inscrire un but de la main. Si les moralistes y voient un acte délictueux entravant les lois du sport, d’autres y perçoivent la malice, la ruse et l’intelligence indispensable pour renverser les plus forts. Parfois, rétablir la balance de siècles d’injustice et de mépris nécessite la désobéissance et l’audace. C’est en ce sens que l’éternel numéro 10 affirme alors en conférence de presse, à la fin de la rencontre, qu’il avait marqué « un peu avec la tête de Maradona et un peu avec la main de Dieu », intervention divine permettant aux opprimés de se dresser face aux puissants.

Diego venait par ailleurs, quelques minutes après le premier but, d’inscrire ce qui reste jusqu’à aujourd’hui, le but du siècle. S’emparant du ballon avant la ligne médiane, il dribble des Anglais pourtant réputés pour être d’excellents défenseurs, crucifie le gardien d’un crochet du pied gauche et pousse le ballon au fond des filets. Il écrase l’ensemble de la compétition de son génie et l’Argentine remporta la coupe du monde redonnant ainsi joie et bonheur à un pays tout juste sortie de la dictature de Videla.

« C’est un beau but, mais ce n’est pas une merveille. Raquel Welch est une merveille, mais pas un but. » Diego Maradona aux journalistes à propos de son slalom légendaire

Ses frasques, ses fragilités et sa simplicité dans un monde conventionnel et intransigeant l’ont rendu touchant et attachant. Il est à l’image du père de famille ouvrier, avec ses vices et ses vertus, sacrifié sur les chaînes de productions pour offrir du confort et de la chaleur à ses enfants. Il incarne aussi parfois cette image christique, réalisant des miracles pour les plus pauvres et dont le parcours est jonché de souffrances. Quoiqu’il en soit, la vie et la mort de Diego laisse peu de gens indifférents et il restera éternellement une icône populaire.

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1 réponse »

  1. Oui, c’est un angle intéressant parce que sociologiquement cohérent.
    Malheureusement, on subit, on a subit et on subira les larmes de crocos de tous ces simulateurs à micros. Pourquoi ? Parce que Maradonna est maintenant à la fois rayé des cadres, renvoyé au souvenir et avec lui le football. Parce que à peu de frais les loups financiers qui dirigent ce qu’on ne peut plus appeler football, au sens de jeu mettant en rivalité des capacités plus collectives qu’individuelles, pour un gain sportif et identitaire, mais machine sportive, et pourront dire « regardez, nous saluons l’Histoire, nous pleurons, nous ne sommes des bêtes ». Non, des machines à cash.

    Sur dernière populaire du foot en Anglettere, on lira « Rouge ou mort » de David Pièce, qui compte l’histoire de l’équipe de Liverpool, avec son fameux dernier entraineur qui fit vivre le foot et une ville ou le populaire était la ville, et la ville était populaire. Un livre où le style irradie l’histoire, ce qui est la marque d’un vrai écrivain.
    https://www.babelio.com/livres/Peace-Rouge-ou-mort/631559

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