Société

Séparatismes : Faut-il sauver les meubles ?

La France « Une et indivisible » a-t-elle un avenir ? Une notion, le séparatisme, est revenue sur le tapis politique et médiatique ces dernières semaines. Elle n’est pas sans évoquer son usage plus ancien, et par là le fragile assemblement des cultures qui a formé historiquement notre pays. Lequel, loin de là, n’a rien d’un bloc homogène sédimenté depuis le fond des âges. Au regard de son Histoire longue, l’option de l’éclatement n’est pas forcément fantaisiste.

Mais, avant tout : connaissez-vous ce particulier ? On l’a vu applaudir à sa fenêtre, il est « Charlie » dès qu’on le lui intime. Il répugne à la bagarre, boit peu, ne fume pas, mais n’excelle pas non plus dans les sports. Pense que « les extrêmes se rejoignent », regarde le JT de France 2, apprécie pour se distraire la causticité d’un Yann Barthès ou des chroniqueurs de France Inter – dont il sait, tout de même, qu’elle va parfois trop loin . À table, ses enfants lui coupent la parole. Sa concubine et lui adhèrent à la FCPE. Ses « ados », comme il dit, subiront les déboires de rigueur au collège : bolossage pour son garçon, vidéo compromettante sur Snapchat pour sa fille. Il y a, avec lesquelles Madame ne transige guère, des règles de vie et un emploi du temps domestique aimantés sur son réfrigérateur. Il ne connaît de sa famille que les parents les plus proches : un ou deux cousins, tout au plus, qu’il n’a pas vus depuis l’incinération de sa grand-mère. Au restaurant entre collègues-et-amis, l’addition est scrupuleusement partagée en fonction de qui a pris quoi. Quand l’hypermarché voisin le décidera, il fêtera Thanksgiving (la crise sanitaire, il le déplore, ayant subitement disqualifié Halloween). Il a accueilli avec enthousiasme le tramway dans sa ville, lit attentivement la brochure municipale, sera de tous les évènements : fête des voisins, grande braderie, etc. À sa mort, on se recueillera dans un centre funéraire ; ses collègues-et-amis, ses deux frère-et-sœur et, éventuellement, un vague ami d’enfance, y écouteront alors quelque chose comme Sting et s’abîmeront dans la contemplation de ses photos de profil Facebook.

Vous y êtes : c’est à lui plus ou moins que nous somment de ressembler, cyniquement pour les uns, sans le vouloir pour d’autres, ceux qui de nos jours n’ont que le mot « République » à la bouche. Quiconque n’y consent pas est passible d’un procès immédiat en séparatisme, mot également à la mode. Les premiers, à la manœuvre économique et politique, aimeraient (et s’y emploient) gouverner 67 millions d’individus de ce calibre. Ils disent «  République », oui, et souvent, mais pensent en fait Lexomil. Ils pourraient dire – et disent d’ailleurs – tout aussi bien « écologie », « croissance », « dynamisme » ou « vivre ensemble ».

Les seconds en appellent sincèrement à l’Unité Nationale. Ici Eric Zemmour exige que chacun se prénomme Corinne, là Marianne supplie en Une « La » République de se relever, ou encore force tribunes dans tel ou tel quotidien nous enjoignent-elles de bâtir sans délai des « valeurs partagées ».

Ils n’ont pas tout à fait tort. Un invariant anthropologique veut en effet que les groupes humains se sédimentent autour de parties communes : lieux, habitudes, rites, croyances, valeurs. La transmission par hérédité, ainsi que l’éventuelle hostilité à un autre groupe, resserrent par surcroît le lien.

Ce qu’on appelle un peu rapidement « La » République, après des volontés féroces de table rase, a su un instant fournir ces quelques éléments, et donc suffire à souder le groupe humain vivant en France. Mais tel n’est absolument plus le cas.

« Si « La » République a pu un temps tenir lieu d’excipient le couple macabre qu’elle a formé avec une certaine modernité a eu raison de ces vertus rassembleuses. »

Feue la fragile France « une et indivisible » s’est faite au forceps. On a voulu changer jusqu’au nom des mois, on a requadrillé, puis « remembré » totalement le territoire, serré les croyances à la gorge, ringardisé les coutumes et, entre autres encore, anéanti en à peine deux générations les langues pourtant bien vivantes parlées dans les petits pays . Voir, à ce sujet, le rapport édifiant de l’Abbé Grégoire, coup d’envoi de l’harmonisation linguistique du pays. Il y appelle, littéralement, à « anéantir les patois » et, dans une grammaire imbibée de progressisme, interpelle la Convention nationale en ces termes : « La nation, entièrement rajeunie par vos soins, triomphera de tous les obstacles; & rien ne ralentira le cours d’une révolution qui doit améliorer le sort de l’espèce humaine« …

Il a dès lors été question, sinon de « faire d’excellents Français », de gommer les disparités pour faire peuple, créer du commun de Brest à Strasbourg et de Lille à Marseille. Entreprise mâtinée de confiance, passablement douchée depuis, en un Progrès nécessairement exponentiel et radieux, entreprise qui, à s’y méprendre, fut aux cultures de France ce que l’ « aménagement » fut à ses paysages.

Les méthodes utilisées seraient tout à fait impensables de nos jours, mais tout a été – non sans le concours d’un air du temps tout à la technique et la nouveauté (exode rurale, tertiairisation, urbanisme, télévision…) – parfaitement bien mené : les églises sont vides, les traditions obsolètes, les villages fleuris et seules les langues d’Outre-Mer, sauvées par l’indifférence, subsistent en tant que parlers véritablement quotidiens – les autres, dans le meilleur des cas, sont sous respiration artificielle. Si « La » République a pu un temps (dans l’Hexagone du moins, la chose s’étant avérée beaucoup plus compliquée dans les colonies, si tant est qu’il y eut jamais de volonté sincère en ce sens), donc, tenir lieu d’excipient (ce à quoi presque toutes les guerres depuis 1792 ont, soit dit en passant, beaucoup concouru), le couple macabre qu’elle a formé avec une certaine modernité a eu raison de ces vertus rassembleuses.

Photographie © Michel Houellebecq

Efflanquée, elle ne sait plus désormais subvenir au besoin qu’ont les Hommes de faire corps. Elle règne sur une terre où l’on se marie selon un « thème » (la salsa, le chocolat, les Pokemons…), où les enfants portent un prénom inventé. Où chacun célèbre ses morts comme il l’entend – morts dont on ne veut plus voir trace. Où l’opinion du vieux vaut celle du nourrisson, où ce qui est ancien est méprisable, où plus rien ou si peu n’est vénérable. Elle est la gardienne, en un mot, d’un temple axiologiquement neutre. Ceux qui appellent à se rassembler derrière elle au nom de « valeurs retrouvées » sont donc, à tout bien considérer, de purs folklorisants.

D’un tel « pays », d’autres s’effraient différemment, qui mettent par exemple une nouvelle ardeur à la « respiration artificielle » qui pourrait rendre quelques couleurs à leur petit pays. Quand un étudiant réunionnais séjourne en région parisienne, il en vient très vite à réécouter « Grand-mère » en boucle, se fait expédier des fruits par Colipays et regarde régulièrement, nostalgique, des photos de ses montagnes, de son océan. C’est un classique, et la chose sera moins prononcée s’il s’installe, par exemple, au Portugal ou au Japon dont les cultures, qu’au reste il venait précisément chercher, sont plus affirmées. Non pas que Paris ne sache pas être beau. Mais un espace, littéralement, où circulent, littéralement, des particules incolores… est effrayant. Et offre tout à coup à notre étudiant l’occasion de prendre puissamment conscience de ce qui l’attache à son île, voire de qui il est. Le même phénomène, le grand éloignement et le choc climatique en moins, s’observe dans les rares endroits de France qui ont gardé un semblant d’attache avec un certain « avant ».

Ce qu’on appelle le « régionalisme » a de fréquents sursauts, calmés un temps par l’intelligence de nationalistes bretons avec l’armée allemande ou, plus tard, par l’impopularité des violences corses et basques. Un nouveau de ces sursaut, encouragé parfois par les autorités territoriales, est actuellement constatable en Corse, Catalogne, Pays Basque et Bretagne, et il est très révélateur. Il est d’usage (en tout cas médiatique) de tenir tout cela pour de vains binious, mais, à y bien réfléchir, il y a là peut-être plus de réalisme que dans les espoirs essoufflés de ressusciter la France gaullienne. Le temps le dira.

« Utopiquement, maladroitement, brutalement voire bêtement parfois, il y a peut-être dans tout cela une réponse inconsciente et désespérée à l’injonction qui nous est faite de devenir un cas social obèse ou un cadre sous tranquillisants. »

D’autres, au cœur même des villes exsangues, se tournent vers leurs coutumes d’origine, qu’ils refabriquent au besoin, gardant solides les liens à leurs parents y compris éloignés, perpétuant les rites : mariages, enterrements, etc., multipliant les marqueurs d’appartenance au groupe qui assurent sa pérennité – les prénoms, par exemple. Il est d’ailleurs, à ce propos, toujours amusant de voir les « progressistes » détourner pudiquement le regard des minorités quand des questions touchant au  patriarcat  et au conservatisme sont mises sur le tapis. On s’est beaucoup insurgé des Versaillais de la Manif pour Tous, mais on s’est bien gardé d’aller demander leur avis aux « jeunes de banlieues », d’habitude si télégéniques. La culture musulmane dont beaucoup d’entre eux se réclament est, comme tant d’autres, hautement patriarcale et conservatrice, chose que nous ne nous permettons pas de juger, mais dont nous nous étonnons qu’elle échappe avec tant d’insistance à certains personnages – Clémentine Autain, par exemple. De même de l’attachement au quartier, partout revendiqué (entre autres dans la musique), qui n’est rien d’autre qu’un esprit de clocher… dont il est toutefois amusant d’imaginer ce qu’en diraient Les Inrocks ou Edouard Louis si on le transposait à quelque bourgade d’Auvergne.

Quand le mot ne désigne pas, en un jargon de préfet de police, tout élément subversif, ce « séparatisme » s’entend. À condition de se demander de quoi, au juste, les séparatistes veulent se séparer. De Molière ? Sans doute pas ou pas toujours… Du centre commercial à qui l’on a donné son nom ? Peut-être plus. Utopiquement, maladroitement, brutalement voire bêtement parfois, il y a peut-être dans tout cela une réponse inconsciente et désespérée à l’injonction qui nous est faite de devenir un cas social obèse ou un cadre sous tranquillisants. Si partout dans le monde existent légendes, rites, traditions et rapport particulier à la terre et au groupe, c’est peut-être que l’Humain n’est pas exactement fait, sous peine de franches névroses, pour vivre dans une bulle étanche, sans ciel, sans hérédité, dont les parois métalliques ne rappellent rien du sol, par ailleurs couvert d’asphalte, que foule son pied, par ailleurs dûment chaussé.

Il faut peut-être, allons savoir, que dans son champ de vision immédiat sa maison, les paysages, les siens, sa langue et sa coutume parlent ensemble.

Dès lors, quatre options : ou l’on consent à planer mollement sur une vie à la American Beauty, la fureur en plus. Ou l’on s’agrippe aux racines qu’on peut (ce qui est une forme, en effet, de séparatisme, dont l’expression la plus aigüe serait la séparation physique). Ou l’on lance une nouvelle croisade jacobine d’harmonisation culturelle dont personne n’acceptera l’immanquable violence – car elle ne saurait, pour être effective, qu’avoir beaucoup à voir avec le fascisme, au sens propre. Ou l’on attend des hasards de l’Histoire qu’ils ressoudent le pays – nous ne verrions d’efficace, en l’espèce, qu’une nouvelle guerre contre l’Allemagne, peu probable cependant.

Mais soyons certains que se rebaptiser Corinne, afficher partout des « Je suis » et invoquer tout le « vivre ensemble » du monde ne servira de rien. On ne dresse pas la table avec la vaisselle cassée.

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8 réponses »

  1. Désolé de vous le faire savoir mais vos poses citadines et bourgeoises ne correspondent pas aux valeurs qui m’ont permis, toujours difficilement, de vivre jusqu’à maintenant. Bonne route mais sans moi.
    Pierre

    • Contresens historique, Pierre.
      Initialement, c’est bien l’unification brutale de la France qui fut une volonté, précisément, « citadine » et « bourgeoise ».

  2. Ce texte est bien écrit et pour parfaire votre propos, il y a un ouvrage de référence qui vous renseignera plus encore sur le centralisme et unitarisme français : Notre Occitanie par Claude Sicre et Hervé Di Rosa .

  3. Désolée, mais votre portrait est aux antipodes de moi comme de ma famille… On est Français pourtant depuis aussi loin qu’on peut remonter les arbres généalogiques.
    Ma vision du Français est celle d’un bon vivant amoureux de la liberté, des femmes et du bon vin qui se soumet autant aux dicktats de nos dirigeants que le chat obéit à ses maîtres… Il fait ce qu’il faut pour une place douillette, il ronronne gentiment pour obtenir des calins et des friandises puis il se défile prudemment quand on tente de lui passer un collier au cou. ça peut même se terminer en gros coups de griffes quand un gouvernement touche un peu trop à la liberté. Mais la bagarre, c’est pas sensuel alors dès que les autorités lui fichent la paix, le Français se consacre à son passe-temps préféré : admirer l’autre sexe et l’attirer au lit puis quand il devient trop vieux pour ça, il passe aux plaisirs de la table. Vous dites que sa femme le commande, non mais comme son activité préférée est plus jouissive avec une femme enthousiaste, il fait intelligemment ce qu’il faut pour obtenir ce qu’il veut… soit le maximum possible de plaisir et de bonheur.

  4. A reblogué ceci sur Un Tiers Cheminet a ajouté:
    « De quoi, au juste, les séparatistes veulent-ils se séparer ? De Molière ? Sans doute pas ou pas toujours… Du centre commercial à qui l’on a donné son nom ? Peut-être plus. Utopiquement, maladroitement, brutalement voire bêtement parfois, il y a peut-être dans tout cela une réponse inconsciente et désespérée à l’injonction qui nous est faite de devenir un cas social obèse ou un cadre sous tranquillisants. Si partout dans le monde existent légendes, rites, traditions et rapport particulier à la terre et au groupe, c’est peut-être que l’Humain n’est pas exactement fait, sous peine de franches névroses, pour vivre dans une bulle étanche, sans ciel, sans hérédité, dont les parois métalliques ne rappellent rien du sol, par ailleurs couvert d’asphalte, que foule son pied, par ailleurs dûment chaussé.

    Il faut peut-être, allons savoir, que dans son champ de vision immédiat sa maison, les paysages, les siens, sa langue et sa coutume parlent ensemble. »

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