Société

La vie n’est pas un safe space

Deux gauches s’opposent : l’une qui souhaite des droits universels pour toutes et tous ; l’autre qui vise à aplanir l’aspérité des débats et à imposer de nouveaux sens aux mots en utilisant des techniques d’une rare violence. Cette division se retrouve également au sein d’un certain féminisme français.

Dans le manga Death Note, les yeux de Shinigami sont des yeux qui permettent de voir l’heure et le jour à laquelle la personne qu’on regarde mourra. Pour avoir des yeux de Shinigami il faut avoir scellé un pacte avec un dieu de la mort en échange de la moitié de son espérance de vie. Espérance de vie qu’il est possible d’allonger en raccourcissant la vie de certaines personnes afin de s’approprier leurs années d’existence. Pour ce faire, les protagonistes qui ont consenti au pacte possèdent chacun un « death note », une sorte de cahier où ils notent les noms des individus (généralement méchants) à exécuter.

Shinigami Eyes (les yeux de Shinigami, en anglais) est aussi le nom d’une extension à ajouter sous Google Chrome qui permet de noter les profils qui ne sont pas assez LGBT friendly. Elle permet d’évaluer les comptes Facebook, Reddit, mais aussi les chaînes Youtube et les pages Wikipedia, selon un système de couleurs, où le vert correspond aux pages sûres et le rouge aux pages psychologiquement dangereuses pour les LGBTQIAAP+.

L’objectif ? « Dogpiler » les hérétiques afin de transformer Internet en un safe space, un espace sûr pour les personnes concernées, un « espace sans dominations ». Le Dogpiling (un verbe qui vient du mot dogpile – la pile de chiens, en anglais) désigne initialement le moment dans le football américain où un groupe de joueurs s’empilent sur un seul joueur de l’équipe adverse.

« Dogpiling » et « doxing »

Dans les espaces féministes ou de gauche postmoderne (comme les universités), le dogpiling se fait de plus en plus en public afin de montrer l’exemple. Cette technique, qui nous vient des États-Unis, a permis l’anéantissement des féministes dissidentes − celles de la gauche historique − au profit de la gauche « identitaire ». Elle a également participé à la destruction des espaces lesbiens (considérés comme enbyphobes, c’est-à-dire comme des endroits ne validant pas l’identité des personnes qui se définissent comme étant non-binaires[1]). Rappelons que l’homosexualité n’est pas une identité innée : c’est une orientation sexuelle qui, parce qu’elle est minoritaire, oblige les gays et lesbiennes à sociabiliser dans des lieux spécifiques pour trouver chaussure à leur pied. Historiquement, ces lieux étaient aussi des lieux de rencontres amicales, professionnelles ou féministes, ce qui a fini par donner naissance à des communautés gays et lesbiennes dans un contexte où des gens perdaient leur emploi en raison de leur orientation sexuelle. Aujourd’hui, la quasi totalité des lieux lesbiens ont fermé et les lieux gays sont considérablement menacés.

Aux États-Unis, des gays, et surtout des lesbiennes, se plaignent que des personnes du sexe opposé (qui se sentent gays à vagin ou lesbiennes à pénis) essayent à tout prix de coucher avec des personnes homosexuelles du sexe opposé. Certains gays et certaines lesbiennes se sont donc mis à être plus spécifiques sur leur compte de sites de rencontres. Cela leur a parfois valu d’être signalés (capture d’écran à l’appui) à leur employeur ou à leurs voisins comme transphobes ou enbyphobes. Le fait de signaler ces personnes prétendument « réactionnaires » pour qu’elles perdent leur emploi est connue sous le nom de doxing.

Mais la question dépasse de loin les réseaux sociaux. Dans notre société se multiplient les « allié.e.s », des activistes qui censurent tout débat potentiellement vexant pour toutes les catégories de « personnes opprimées ». Notons par ailleurs un autre concept important : celui de « virtue signalling », qu’on pourrait traduire par « vertu ostentatoire ». La vertu doit s’afficher, et pour ce faire, chacun est invité à signaler sa propre vertu à autrui en participant au dogpiling ou au doxing des réactionnaires. Et attention : ne pas y participer, c’est donc courir le risque d’être soi-même désigné comme « réactionnaire ».

Le politiquement correct selon South Park (épisode 1, saison 19)

Ainsi, le débat sur la GPA (la gestation pour autrui, le fait d’avoir recours à une mère porteuse pour avoir un enfant), parce qu’il peut être perçu comme potentiellement vexant pour les gays (fortunés), est de plus en plus difficile à avoir à gauche et au sein du féminisme.

Et ce, alors même que les féministes de gauche qui s’opposent à cette technique, militent aussi contre la GPA hétérosexuelle. La philosophe et féministe Sylviane Agacinski en a fait les frais en septembre 2019, quand une de ses conférences prévue à l’université de Bordeaux a été annulée par la direction sous la pression des menaces de violences physiques, mais aussi du doxing des personnes qui assisteraient à la conférence et de dogpiling en direct le jour de la conférence si celle-ci avait lieu. Menaces qui étaient le fait d’organisations se revendiquant de gauche.

« Le fait de signaler des personnes « réactionnaires » pour qu’elles perdent leur emploi est connue sous le nom de Doxing. »

Autre exemple : en décembre 2020, un article du journal Le Point a été envoyé sur l’une des principales liste de diffusion entre universitaires féministes. Il s’agissait d’un article faisant état de données scientifiques sourcées sur la question des enfants dits trans, ces enfants qui pensent être nés dans le mauvais corps. Cette étude montrait – comme toutes les études existantes sur le sujet – que la majorité des enfants qui se sentent du sexe opposé changent de perception à l’âge adulte. Et que la majorité d’entre eux, avec la maturité, deviennent homosexuels ou bisexuels. Ces études montrent donc que leur malaise n’était pas lié à leur identité sexuelle mais était le signe avant-coureur de leur future orientation sexuelle.

Mais la science, c’est offensant et les universitaire féministes ont dû s’excuser d’avoir laisser passer cet article. Voici un extrait de leur mail d’excuse, le nom de l’association a été remplacé par OOO, le reste du texte est d’origine :

——– Message transféré ——–

Sujet : [OOO] Réaction à la diffusion d’un article réactionnaire sur la liste
Date : Sat, 19 Dec 2020 09:00:00 +0100
De :  Association OOO < >
Pour : Liste-diffusion OOO <>

Cherxes collègues, cherxes amixes,

C’est avec retard que nous réagissons au partage sur cette liste de diffusion d’un article du Point déplorablement titré « Transsexualité : Les motifs inavouables des thérapies de conversion précoces ». Concentré de transphobie, d’homophobie et d’anti-féminisme, dans un média connu pour sa ligne réactionnaire, un tel article dans un autre contexte ne mériterait aucunement notre attention.

Créée en 2003, l’association OOO souhaite créer de la solidarité entre étudiantxes, doctorantxes et jeunes chercheurxeuses en Études Féministes, Genre et Sexualités par une mise en commun des savoirs et des informations. C’est un lieu que nous souhaitons ouvert aux échanges sans répéter les violences que nos sujets d’études nous amènent à étudier et que plusieurs d’entre nous subissent au quotidien, et pour cela nous essayons de lutter au mieux contre toutes formes de sexisme, LGBT+phobies, racismes, classisme, validismes…

[ (… plus loin…)]

Il existe une différence entre liberté d’expression et transmission d’un discours de haine.

Pour prévenir ce genre d’épisode, nous réfléchissons actuellement à un règlement intérieur et à de nouvelles règles de modération, que nous communiquerons ici dès que possible. Merci à celleux qui ont pris le temps de répondre au partage de cet article, de le contredire et de faire preuve de pédagogie face à la violence du sujet et malgré les oppressions subies par certainxes d’entre elleux. 

Le Bureau d’ OOO

Autrement dit : si vous voulez vous débarrasser d’une personne de votre entourage pour toucher l’héritage, n’hésitez plus : montrez lui un exemplaire du journal Le Point et/ou une étude scientifique sourcée et elle mourra instantanément.

Ce même mois, le réseau de sites pornographiques MindGeek (propriétaire des principales plates-formes de films X comme Youporn, PornHub…) supprimait de ses serveurs toutes les vidéos d’utilisateurs non enregistrés. Un article du New York Times venait de révéler que les utilisateurs anonymes postaient en masse des contenus illégaux monétisables (pédocriminalité, viols collectifs, etc.).

Les acheteurs pouvaient voir des sortes de bandes-annonces de contenu illégal et devaient payer pour voir l’ensemble de la vidéo, ce qui permettait à ceux qui avaient créé ces contenus de gagner de l’argent. Après cet article, MasterCard et Visa (les principales entreprises de cartes bancaires) ont annoncé qu’ils n’autoriseraient plus leurs clients à payer pour des vidéos premiums (légales ou pas) sur les plates-formes de MindGeek tant que l’entreprise n’aurait pas pris certaines mesures. L’entreprise a donc mis fin au partage de vidéos d’utilisateurs non identifiés.

La première réaction d’une partie des féministes pro safe space a été de se désoler de la stigmatisation grandissante du « travail du sexe », alors même que les vidéos d’utilisateurs enregistrés étaient, pour leur part, toujours disponibles. Selon elles, il devait bien exister un moyen de supprimer les vidéos pédophiles sans « stigmatiser » symboliquement la pornographie dans son ensemble.

En réalité, n’importe quel programmeur ou programmeuse vous le dira : l’outil informatique n’est pas magique et il faut parfois faire des choix : en l’espèce, limiter la fluidité des transferts de vidéos pornographiques OU accepter la présence de vidéos de viol collectif en ligne. Ces choix relèvent de la morale, mais la nécessité de faire tel ou tel choix relève de la matérialité de la technique. MindGeek n’avait pas d’autre choix pour supprimer le contenu illégal que de supprimer la possibilité de télécharger de façon anonyme des vidéos monétisables.

Or, ce courant féministe fait comme si la science et la technique obéissaient aux règles établies par des universitaires en sciences sociales. Évidement, d’autres féministes se sont réjouies de la suppression de ces contenus illégaux. Mais elles l’ont souvent fait entre elles sur des groupes Facebook tenus secrets par peur des menaces.

Revendications identitaires

Deux courants féministes s’opposent aujourd’hui en France et on pourrait même dire que ces deux courants s’opposent aussi à l’intérieur de la gauche. D’un côté, celles et ceux soucieux de créer des espaces avec toujours moins de domination symbolique ; de l’autre, une gauche et un féminisme qui souhaitent l’amélioration des conditions de vie matérielle pour toutes et tous. Le maître-mot de la première tendance est « personne concernée ». Pour eux, le « travail du sexe » (ou TDS dans leur jargon) est une orientation sexuelle, une identité parapluie qui irait des personnes vendant leur sous-vêtements usagés aux femmes prostituées dans les bordels de Jonqueras (à la frontière entre la France et la Catalogne). Ainsi donc, si des « personnes concernées » se sentent vexées de ne pas pouvoir mettre en ligne leurs vidéos pornographiques sans avoir à fournir leurs coordonnées alors le reste du monde n’est pas concerné. Pas même les fillettes philippines dont les vidéos de viol étaient monétisées. En somme, il y a toujours un moyen de permettre à tout le monde d’être heureux et, si ce n’est pas possible, il suffit de censurer les débats pour pouvoir faire « comme si ».

Sur les réseaux sociaux et ailleurs, une partie de la droite française se réjouit ouvertement de la situation. Car si la gauche et le féminisme historiques disparaissent au profit d’un mouvement destiné à censurer violemment tout débat « vexant » envers des « identités qui souffrent », ils n’auront plus qu’à se baisser pour prendre le pouvoir. Ils n’auront plus besoin d’arguments ni de réflexions.

Mais cette société sera-t-elle meilleure, même pour les gens de droite  ? Ce qui est sûr, c’est que si une telle société advient, elle ne pourra pas être plus sordide et ennuyante que l’utopie recherchée par les partisans des « safe spaces sans domination de personnes concernées ». Cette utopie qui ressemble à une peinture murale de propagande maoïste. Et qui a envie de vivre dans un tel espace ?

Julie Go

Nos Desserts :

Note :

[1] Une personne non binaire est une personne qui se définit comme n’étant ni 100 % féminine ni 100 % masculine, comme s’il existait des personnes qui le sont. Souvent, elles demandent à ce que les autres utilisent des pronoms alternatifs autres que il ou elle (comme iel, ul, ou yeuxls) pour les désigner.

Catégories :Société

3 réponses »

  1. Bonjour ! J’aimerai vérifier les infos provenant de ce passage :

    « La première réaction d’une partie des féministes pro safe space a été de se désoler de la stigmatisation grandissante du « travail du sexe » alors même que les vidéos d’utilisateurs enregistrés étaient encore disponibles en ligne. Selon elles, il devrait bien exister un moyen de supprimer les vidéos pédophiles sans stigmatiser symboliquement la pornographie dans son ensemble ».

    Pourriez-vous me transmettre les sources prouvant cette affirmation. Merci !

  2. Bonjour,
    Intéressant.
    Attention aux fautes d’orthographe et de ponctuation, qui sont nombreuses. Je relève notamment :
    – « Pour se faire les protagonistes » -> « Pour ce faire, les protagonistes »
    – « Mais la science c’est offensant et elles ont du s’excuser d’avoir laisser passer cet article ». -> « Mais la science, c’est offensant, et elles ont dû s’excuser d’avoir laissé passer cet article. »

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