Politique

Wassim Nasr : « La politisation du fanatisme religieux est contre-productive »

Wassim Nasr est journaliste et spécialiste des mouvements djihadistes pour France 24. En 2016, il a publié son essai « État islamique, le fait accompli » (Editions Plon), fruit de plusieurs années de recherches et d’entretiens avec les principaux protagonistes de la scène djihadiste internationale. Il nous livre aujourd’hui ses analyses pour mieux comprendre les récents développements du djihadisme dans le monde.

Le Comptoir : Vous avez travaillé sur l’État islamique dès 2012. Quelles raisons vous ont amené à vous intéresser à ce sujet, alors peu étudié par les chercheurs et décideurs politiques ?

Wassim Nasr : Cela faisait un an que je travaillais sur la révolution syrienne et dès 2012 j’ai commencé à constater qu’il y avait un apport djihadiste avec l’apparition du Front Al Nosra et l’arrivé des combattants libyens qui ont rejoint la Syrie. Puis petit à petit, des Tunisiens, des Irakiens, des Français et des Occidentaux ont rejoint les combats.

J’avais des bons contacts en Syrie à tous les échelons des factions rebelles, ce qui me permettait d’avoir des informations précises. À titre d’exemple, j’appelais quelqu’un à Lattaquié et il me disait qu’il y avait un tel nombre de Français et un Israélien arabe qui sont arrivés dans son village à Idleb. On voyait déjà le potentiel énorme que cela allait créer.

Wassim Nasr est journaliste à France 24 et spécialiste du phénomène jihadiste. / DR

Étions-nous déjà dans un après Al-Qaïda?

Je pense qu’on était plutôt dans la suite de ce qui se faisait en Irak en 2006 quand des factions sunnites se sont unis dans ce qu’on a appelé l’Alliance des gens du Bien.  Avant cela, le père spirituel de l’État islamique est al-Zarqawi et il était peu connu. En Afghanistan, c’était un mouton noir, un ancien délinquant, tatoué de la tête aux pieds, et très extrémiste qui n’intéressait pas particulièrement Ben Laden.

Et puis, il y a eu l’intervention américaine qui a tout bouleversé. Al-Zarqawi est alors passé de l’Iran pour aller chez les Kurdes des Ansar al Islam qui l’ont accueilli. Les Kurdes ont été les premiers djihadistes en Irak en 2003. Al-Zarqawi avait un plan qui visait à s’attaquer à l’ennemi proche qui sont les chiites car ils sont à portée de main et ça permettait d’enclaver les choses en poussant les sunnites à le rejoindre tout en les galvanisant. C’était déjà un point de divergence avec Al-Qaïda qui ne considérait pas les chiites comme des apostats ou mécréants, mais comme des musulmans « pardonnés de par leur ignorance » et donc qu’il fallait réformer d’une certaine manière.

« Un concept comme « la guerre contre le terrorisme » est un non-sens. On ne fait pas la guerre à un mode opératoire. »

Peut-on alors dire que l’année 2003 marque une rupture dans la région en installant une perpétuelle instabilité ?

Je pense que nous sommes ici aussi dans la continuité de l’intervention post 11 septembre 2001 en Afghanistan. On peut même aller plus en arrière car la politique d’islamisation de Saddam Hussain, dans les années 1990, après la première guerre du Golfe, avait déjà permis de ménager certains salafistes qu’il combattait il y a encore dix ans. Le président irakien avait compris que l’islam politique montait et il a voulu l’instrumentaliser à son profit.

Ce sont ensuite ces éléments-là qui se sont radicalisés dans les prisons américaines, et qui plus tard, formeront les légions djihadistes d’Al-Qaïda et de l’État islamique. Ces événements ne naissent pas de nulle part, il y a toujours une continuité. D’ailleurs la prise de Mossoul en 2014 n’aurait jamais été possible sans la guerre en Syrie puisque c’est l’expertise et l’apport des combattants en Syrie qui est l’élément qui fait basculer la guerre en faveur des djihadistes en Irak.

Des marines américains en opération à Nu’ maniyah, Irak

À propos de l’État islamique, vous soulignez dans votre essai la volonté commune des décideurs occidentaux et arabes de refuser à Daech tout référentiel islamique. Dans quelle mesure cette convergence sur la sémantique est nécessaire dans la lutte contre la menace terroriste ?

Ce genre de décision ne sert à rien et démontre une peur de nommer la chose. Est-ce que la République démocratique d’Allemagne de l’Est était réellement démocratique ? La République démocratique de la Corée du Nord est-elle démocratique ? Le groupe s’appelle ainsi et on se fait des nœuds pour l’appeler différemment. On ne fait que prouver qu’on a peur de lui, car il aurait un potentiel d’« État » et une attraction « islamique » énorme — ce qui a d’ailleurs été prouvé. Le travail scientifique suggère de se libérer de ces considérations même si le sujet est sensible.

Si vous avez peur de le nommer, de peur de stigmatiser les musulmans, vous montrez qu’il y a un problème. Les musulmans ne sont pas responsables des agissements de l’EI, pas plus que les chrétiens n’étaient responsables des agissements de l’Inquisition en son temps. C’est l’erreur des communicants de ramener tout à la communication. Le recrutement des djihadistes n’arrêtera pas sur ces considérations sémantiques. Cette infantilisation de la population française de confession musulmane, pensant que les considérations sémantiques risquent de la faire basculer dans un camp ou dans un autre, n’a pas de logique.

Cérémonie d’hommage au professeur d’histoire géographie Samuel Paty (assassiné à Conflans Saint-Honorine vendredi 16 octobre 2020), le 21 octobre 2020, devant l’Hôtel de Ville de Belfort.

Vous avez souligné à propos des derniers attentats en Europe « l’extension du spectre des individus susceptibles de passer à l’acte », expliquant que le fanatisme religieux est en train de dépasser le djihad politique. Quel rôle peut jouer la communication politique dans la gestion de cette crise ?

La décapitation du professeur Samuel Paty ou l’attentat de l’église de Nice émanaient d’un sentiment de fanatisme religieux qui n’avait pas de revendications politiques proprement dites et c’est très différent de ce qu’on voyait avant. Il y a un climat général qui participe à cela, les « politiques et certains médias » peuvent aggraver ce climat par des prises de positions et des affirmations qui hystérisent le débat public. On ne peut pas traiter dans un même débat des choses qui sont différentes. Un français qui part en Syrie, c’est une chose. Et un primo arrivant en France qui décide de venger le prophète est une autre.

Certains voient dans la vengeance du prophète un acte politique…

Ces trois personnes auraient pu se revendiquer de l’État islamique ou d’Al-Qaïda et ils ne l’ont pas fait. On doit se poser la question suivante : pourquoi ? L’assaillant pakistanais qui loupe son coup vient d’un pays où le blasphème est sanctionné par une condamnation à mort. Il vient donc en Europe avec un autre logiciel que le nôtre et il n’avait probablement jamais entendu parler de ce journal satirique ou de voir des manifestations pour la liberté d’expression. Est-ce que cela rend son acte politique ? Ou fanatique ?

« Les musulmans ne sont pas responsables des agissements de l’EI, pas plus que les chrétiens n’étaient responsables des agissements de l’Inquisition en son temps. »

Quelle dimension allons-nous donner à cet acte ? Les femmes et hommes politique ont la main pour définir quelle dimension donner à l’acte ici et y donner une dimension politique n’est pas forcément adéquat.

Y voyez-vous une difficulté à comprendre ce phénomène ?

Non, les gens comprennent mais il faut un climat de sérénité pour travailler avec des femmes et des hommes politiques et des journalistes qui fassent correctement leur travail. On ne peut pas demander au public de comprendre tout cela d’un coup alors que cela fait vingt ans qu’on les confond. Un concept comme « la guerre contre le terrorisme » est un non-sens. On ne fait pas la guerre à un mode opératoire. Un acte terroriste est une action violente contre les civils à des fins politiques. Mais tous les actes terroristes ne se valent pas, alors qu’aujourd’hui, on a l’impression qu’un coup de couteau d’un fanatique vaut un 11 septembre 2001 ou un 13 novembre 2015. On perd la mesure des choses.

Vous revenez longuement sur l’utilisation des réseaux sociaux comme un moyen de diffusion des dogmes et de recrutement pour Daech. Où en est-on aujourd’hui dans la lutte contre cette « moitié du djihad » ?

Les réseaux sociaux sont un moyen de faire de la communication, ce qui pose problème c’est le contenu qu’ils véhiculent. Les interdire ne change rien. La lutte contre ce contenu prend différents aspects selon qu’on soit en France en Egypte ou en Arabie saoudite. C’est un contenu subversif car il est révolutionnaire dans son essence et se construit contre l’ordre établi et les institutions qu’elles soient civiles ou religieuses. Des institutions comme Al-Azhar et les institutions saoudiennes peinent à atteindre le public visé par les djihadistes. Là encore, le travail du communicant est artificiel.

Affrontements entre forces de sécurité et terroristes dans le nord du Niger

Le Financial Times parle de la guerre contre les factions terroristes au Sahel comme une « guerre interminable ». Qu’en pensez-vous ?

Elle est interminable car, encore une fois, on ne peut pas traiter tous ces phénomènes sous un concept comme « la guerre contre le terrorisme ». En Europe, c’est une opération policière. Mais en Afrique ou en Asie, nous avons affaire à des insurrections djihadistes, qui s’appuie sur une économie, des assises populaires. La problématiques n’est pas la même et chaque théâtre de guerre a ses spécificités.

Une incapacité à comprendre cela nous mène vers des décisions qui veulent traiter la violence au Sahel sous le prise de l’anti-terrorisme occidental. Or, nous allons avoir des cas où on sera amené à négocier. C’est de la politique… on négocie avec son ennemi. C’est l’histoire du monde. Ces djihadistes sont les enfants de ces pays. Les endroits où il y a de l’insurrection, ces sont les endroits où il y a des guerres et des conflits depuis des décennies. Les apparences et les idéologies varient mais les insurrections se nourrissent des mêmes griefs invariables mais aggravés.

Nos Desserts :

Catégories :Politique

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s