Culture

Édouard Louis, sans modestie

Fort de ventes très importantes et d’une couverture médiatique très large, Édouard Louis est, depuis quelques années, extrêmement visible. L’argument marketing clé de son dernier roman, relayé en Une par Les Inrocks, le pose en dissident. Argument caractéristique d’une certaine conception de l’art d’écrire, mais également incontournable pour lancer un produit. Écrire « Contre la littérature ? » Édouard Louis n’est pas le premier et ne sera pas le dernier…

Des qualités proprement littéraires du travail d’Edouard Louis, il y a peu à dire. Tout au plus peut-on avancer que s’il n’est certainement pas Cervantes ou Flaubert, ses livres sont mieux fichus, tout de même, que ceux de Jean-Pierre Pernaut. 

Mais savoir s’ils valent plus ou moins ceux d’un Maulin ou d’un Lapaque, relèvent plutôt de Bégaudeau, d’Ernaux ou atteignent au stade Houellebecq, on le laissera aux connaisseurs en romans frais et s’en lavera, s’il est permis, les mains. 

Rien à dire non plus du particulier qui, surexposé, ne manque pas d’en agacer (à tort ou à raison), ni encore de son succès commercial formidable : on connaît peu d’écrivains qui complotent pour n’être pas lus. Guère plus sur le double procès qui lui est souvent fait, en mépris de classe (il parle avant tout des siens… et faut-il, pour faire popu, adorer jusqu’à ceux qui vous crachent au visage ?) et en misérabilisme (la vie des pauvres indispose Beigbeder, qui voudrait qu’on ne publie que des histoires de décadents épuisés). 

Plus intéressante en revanche est sa réception critique et la communication qui accompagne ses parutions. Bien accueilli bien-sûr à gauche (Inrocks, Libération, Ballast,…), mais aussi un peu à droite (Causeur, Figaro,…), il est difficile de passer à côté. On loue le style, ou la force, livre après livre, du témoignage. On vante également l’engagement et, qui nous intéresse ici très précisément, l’engagement dans une lutte d’ordre artistique. Car Édouard Louis dans son dernier roman déclare : 

« On m’a dit que la littérature ne devait jamais tenter d’expliquer, seulement illustrer la réalité, et j’écris pour expliquer et comprendre sa vie. On m’a dit que la littérature ne devait jamais se répéter et je ne veux écrire que la même histoire, encore et encore (…)

On m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un étalage de sentiments et je n’écris que pour faire jaillir des sentiments que le corps ne sait pas exprimer.

On m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un manifeste politique et déjà j’aiguise chacune de mes phrases comme on aiguiserait la lame d’un couteau.

Parce que je le sais maintenant, ils ont construit ce qu’ils appellent littérature contre les vies et les corps comme le sien. Parce que je sais désormais qu’écrire sur elle, et écrire sur sa vie, c’est écrire contre la littérature. »

Qui est ce « on » ? 

Conspiration des écrivains ?

Prière évidemment d’y voir un genre de surmoi officiel, les académismes, les pompeux gardiens de la « culture savante ». Lesquels, donc, auraient prononcé, et à « jamais », la défense d’ « expliquer » (comme Balzac ou La Fontaine ?), de « se répéter »(Proust ?) , d’ « étaler des sentiments » (Lamartine ?) et de « ressembler à un manifeste politique » (Sartre ?). 

Pier Paolo Pasolini (1922 – 1975)

Injonctions absolument imaginaires, mais tout à fait utiles à se poser en contrevenant. Et en lutteur : toute « la » littérature, forte de ces règles strictes, aurait été bâtie « contre les vies et les corps » des classes populaires. Comme si le champ littéraire tout entier (auteurs, lecteurs, critiques, vendeurs, conservateurs, commentateurs, …) était régi par quelques mandarins rigides dont chacun respecterait craintivement les verdicts. On avait pourtant cru remarquer que les écrivains du « Moi je », Christine Angot en tête, étaient plutôt bien accueillis dans la presse et les émissions du Régime.

« L’appartenance d’auteurs aux rangs supérieurs n’a pas nécessairement impliqué un élitisme conspirant à l’entre-soi. »

Mais considérons tout de même un instant du côté des auteurs cette idée de littérature-citadelle ; il faudrait, pour y ajouter foi, admettre que ceux qui ont peuplé nos livres de lecture et les noms de nos rues, ceux qu’on verse au patrimoine, ceux sur qui l’on disserte et soutient des thèses, mais aussi ceux, nombreux, dont le nom a grandi sans onction officielle, étaient tous de francs dominants attelés à la défense de leurs intérêts de classe. Foin en ce cas de Pasolini, Hamsun, Rimbaud et tant d’autres. 

Si Emile Zola se qualifiait dans sa préface (1877) à « L’Assommoir » de « digne bourgeois », les biographies de la littérature mondiale, d’Aimé Césaire à Mary Higgins Clark en passant par Primo Levi, sont multiples, c’est le moins que l’on puisse dire. Et quand bien même, de « l’idiot de la famille » (Flaubert) à la « jeune fille rangée » (Simone de Beauvoir), l’appartenance d’auteurs aux rangs supérieurs n’a pas nécessairement impliqué un élitisme conspirant à l’entre-soi. 

Les écrivains méprisant le peuple et composant explicitement « contre » lui (Rebatet dans « Les deux étendards », Sand dans « Un hiver à Majorque », presque tous les hommes de lettres français pendant la Commune, etc.) existent bien entendu, mais ne caractérisent pas, et de loin, tout l’art écrit depuis Perceval. Le « ils » d’Edouard Louis échoue ici. 

Conspiration de la critique ?

Alors voyons du côté des lecteurs ; ce qu’il est convenu d’appeler «littérature » n’a jamais été que la passion, d’ailleurs en berne, des classes cultivées — lesquelles ne recoupent pas toutes les classes d’argent (parlez-en à votre pharmacien) ni que les classes d’argent (ici les libraires pauvres, par exemple). On se réfèrera aux statistiques récentes sur les Français et la lecture pour s’en convaincre, mais, de fait, ces classes s’approprient encore (pour ne pas dire confisquent) la littérature et peuvent, bien que de moins en moins, y puiser leurs marqueurs d’appartenance et leurs armes d’exclusion. Le sociologue a appelé cela « violence symbolique » et l’on ne peut que concéder à Édouard Louis que les gens de culture savent défendre sévèrement l’entrée de leurs bibliothèques, toutes publiques et gratuites soient-elles, à coups de « ce n’est pas pour toi » plus ou moins explicites, plus ou moins volontaires. 

On ne voit cependant pas en quoi ses livres feraient exception.

Qu’il écrive « pour » ou « contre », Édouard Louis figurera — figure déjà — mécaniquement sur les étagères vénérables de personnes instruites. Sera (est ?) étudié en classe, fatiguera, comme tant d’autres avant lui, des lycéens distraits. Fera l’objet d’un mémoire, d’une thèse, d’un séminaire, peut-être même en Allemagne ou aux Etats-Unis. On parlait de violence… un étudiant suscite peut-être en ce moment-même le dédain outré de ses camarades en confessant aimer Elena Ferrante et ne connaître ni Édouard Louis ni Françoise Vergès. 

Il se trouvera sans doute enfin, bouclant la boucle, quelqu’un dans dix ans pour jeter Eddy Bellegueule sans distinguo dans la masse compacte de la « Babel sombre », « cendre latine et poussière grecque » et écrire « contre » lui… et les autres. 

S’il ne veut pas pour confrères d’augustes conformistes, alors tout va bien, car à la vérité peu d’écrivains célèbres le sont. S’il veut un public résolument populaire, il fallait plutôt faire du football, ou œuvrer à ce que les romans (et l’Histoire, et les mathématiques ,…) ne soient plus l’affaire de quelques initiés — vaste entreprise ! Mais se poster en insider subversif, outre que l’astuce soit éventée (« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple… » (Rousseau) ; « C’est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple… » (Zola) , etc.), n’a aucun sens. C’est même se couler dans un académisme robuste.

Snobisme inassumé

Le piédestal sur lequel nous mettons l’artiste depuis, disons, trois siècles, nous est particulier. Si en d’autres temps, d’autres lieux, il est invariable qu’on ait aimé les mythes — donc les histoires —, il est en revanche tout à fait inédit qu’on ait placé si haut le fabricant de mythes. Bien des œuvres de naguère et d’ailleurs ne sont pas signées et c’est un peu en resquilleur qu’un Baudelaire a pu glisser le poète entre le prêtre et le soldat comme « grand parmi les hommes ».

L’Artiste, avatar précieux de l’artisan, est immodeste. Quand la qualité de celui-ci se fonde sur des éléments assez palpables (chez le conteur, par exemple : musicalité de la langue, capacité à raconter des histoires, à les faire vivre en nous), tout le prestige de celui-là gît dans ses suppléments d’âme. Il nous le faut fantasque ; révolté ; incompris ; engagé ; et, si possible, maudit. Maudit, car cela nous flatte : là où de tristes croquants lapidaient notre Artiste, nous, gens de justice et de goût, avons su remarquer et célébrer son talent — là où des barbares Le mettaient en croix, nous L’avons, nous, reconnu. 

« Toutes les semaines, il faut que tout s’arrête car un nouvel agitateur est né. »

Alors, sans attendre, Libération affirme qu’Edouard Louis « dérange ». Les Inrocks font leur Une de sa formule choc : « écrire contre la littérature ». L’affaire est entendue : Édouard Louis fait table rase et bouleverse les conventions. Se fendrait-on d’ailleurs d’une Une pour un livre dont on aurait à dire qu’il perpétue paisiblement un certain art de faire ? Le produit ne serait guère plus porteur qu’un Iphone sans options totalement nouvelles et « révolutionnaires ». 

Dans les arts plus populaires du récit (du conte traditionnel à la série Netflix en passant par le polar), on table davantage sur la valeur d’usage ; il faut que cela fonctionne, que les blagues soient drôles, les dialogues bien sentis, le suspens assez bien mené pour nous tenir en haleine jusqu’au bout — avec, en la matière, toute une maîtrise de la fausse piste et des indices familiers. Les arts à destination des CSP+ versent davantage, bien que pas exclusivement, dans la valeur symbolique qui induira la valeur d’échange. Il faut être côté et rien de mieux pour cela que de se distinguer — et nous y sommes : le souci de distinction est la définition même du snobisme. En voulant « écrire contre », ou «seul contre tous », en le clamant et s’en piquant, on pèche fatalement par snobisme.

Au reste, voyons le mécanisme à l’œuvre dans l’antre par excellence des vanités mondaines : les arts plastiques, où  l’art dit « contemporain », bien que favori des commandes publiques et des grandes fortunes, n’en finit pas d’être présenté comme dérangeant et non-conventionnel. N’en finit pas, bien que déjà vieux (Klein proposait une salle d’exposition vide en 1958…) d’être nouveau.  Snobisme qui vaut au passage aussi à droite où il convient, fût-on Nicolas Sarkozy, de se dire « incorrect », de fustiger la « bien-pensance » et d’en appeler sans cesse au « regretté Philippe Muray ». 

Les renverseurs de tables sont ainsi mondains à deux titres : en ce qu’ils se soucient, comme c’est le propre des gens chics, avant tout de se démarquer ; en ce que leur marketing convoque l’essence même de l’économie de consommation : l’innovation, la rupture perpétuelles. 

Encore une fois, il n’est pas question ici de dire si oui ou non Édouard Louis est un bon auteur ; chacun est juge. Simplement, il est intéressant de le prendre sur le fait car il fournit un bon exemple de ce dont les arts et lettres ne semblent savoir se dépêtrer. Toutes les semaines, il faut que tout s’arrête car un nouvel agitateur est né. On lui présume un immense pouvoir sur les consciences (bien négligeable pourtant à côté de ce que peut un scénariste ou un publicitaire) et l’on persiste à le voir en créateur, quasi-divin. Écrire, raconter des histoires n’est pas une place indigne ; mais sans doute cela pourrait-il se faire un peu plus modestement ; comme on salue le mécanicien qui détecte une panne, le professeur qui captive sa classe, le cuisinier qui assaisonne une sauce, ne peut-on pas attendre de l’écrivain qu’il trousse correctement ses phrases, ménage ses effets, croque le monde avec des mots justes, argumente habilement en faveur de telle ou telle idée ? Qu’il descende, en fait, de son cheval blanc, perde de sa suffisance et fasse correctement son métier. Tout simplement.

Nos desserts :

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2 réponses »

  1. Excellent article ! J’en avais écrit dans la même idée (« contre l’égotisme », « le prestige de l’originalité »).

    Une interrogation me reste : comment font-ils pour y croire ? Croire être si nouveaux originaux géniaux ? Penser qu’ils sont au-dessus du commun des mortels et en rupture avec toute la création ? Sont-ils frappés d’amnésie, de cécité ? Ce désir d’originalité manque précisément d’originalité. Comme cette volonté de distinction montre combien on est en vérité mimétique. C’est plutôt drôle quand on y pense. En tout cas, je décide de le prendre avec bonne humeur.

    Sur ce, je n’ai jamais lu Édouard Louis, mais cette attitude est si répandue, et même chez les auteurs et les artistes qui n’ont pas son succès.

  2. La distinction dont on parle, E. Louis n’en est que la marionnette. C’est une posture systématisée par le Marché. Et tout fait ventre. Untel est posé comme « contre », untel est posé « inimitable », unetelle est posée comme « impudique », unetelle est posée comme « profonde ».
    Ca finit par se voir. Comme finit par se voir la monotonie d’une littérature amputée des classes qu’elle devrait illustrer, des politiques qu’elle devrait dénoncer, d’un style qu’elle devrait glorifier.
    La littérature marchande, comme l’édition industrielle, est un oxymore qui n’en finit de tuer la littérature, de gommer l’aura, de faire des faiseur où il y eut des écrivains.
    Faire du polar, faire de la SF, faire du roman peut-être un métier si on considère qu’écrire c’est s’insérer dans des rayons. La littérature n’est pas un métier. Le Marché se sert de ce souvenir pour gommer le souvenir de la littérature.

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