Politique

Le retour des chasseurs de cerfs aux affaires

Les membres du G7 viennent de se mettre d’accord sur une taxe universelle. Les Etats-Unis sont revenus dans l’accord de Paris sur le climat. La désescalade commerciale se poursuit entre Américains et Européens. Rien de tel que la fable du chasseur de cerfs de Rousseau pour comprendre ce qui nous arrive. 

Imperceptiblement, il souffle un air d’apaisement dans nos chaumières. Comme si le bon sens commençait par retrouver son chemin. Certes, le monde ne va pas si bien. Et l’on se contentera de dire qu’il va mieux que pire. Mais il y a quelque chose qui ressemble à de la bonne nouvelle. Un exemple tout frais : la taxe minimale de 15 % votée par le G7, applicable à l’ensemble des entreprises quel que soit l’endroit où elles décident d’aller planquer leurs bénéfices. Une goutte d’eau assurément, mais qui rafraichit.

Il faut dire que le problème est de taille. Depuis toujours, nous avons cette sale manie de vouloir le beurre et l’argent du beurre. Pourquoi se contenter de ce que l’on a déjà. Qu’il s’agisse de pouvoir économique ou de pouvoir politique, la tentation semble irrésistible. Comme s’il suffisait d’avoir pour désirer davantage. Rien de nouveau dans tout cela, tout a déjà été écrit sur le sujet, Deleuze et Guattari par exemple : « Ce n’est pas le désir qui s’étaie sur les besoins, c’est le contraire, ce sont les besoins qui dérivent du désir : ils sont contre-produits dans le réel que le désir produit. » (L’AntiŒdipe, 1972)

Les dirigeants du G7 en Cornouailles (juin 2021)

Nous voulons tous manger du foie gras au son des trompettes, c’est notre idée du ciel, comme nous le rappelle Sydney Smith (The Smith of Smiths, 1934). Et ça marche aussi bien pour l’Homo politicus qui veut tous les pouvoirs, que l’Homo œconomicus qui veut tous les profits, voire l’Homo covidus qui veut tous les vaccins. Beaucoup de candidats donc, mais peu de places pour la victoire finale. Les gagnants qui une fois désignés peuvent se livrer à l’exercice d’une liberté négative : faire tout ce qui n’est pas interdit par la loi. Nul besoin de prévariquer, transgresser ce qui est gravé dans le marbre ou offenser le divin. Il suffit juste d’emprunter un sentier qui n’est pas explicitement interdit : avec ça l’évasion fiscale devient l’optimisation fiscale, les barrières à l’entrée pratiquée par les grands monopoles (ou monopsones) deviennent de la libre concurrence, les accords internationaux bafoués par certains pays deviennent de l’unilatéralisme, et nous, nous devenons des pigeons.

Et puis, il y a ce moment impossible à prévoir où la cervelle rentre en campagne (Hamlet). Où l’on se dit que peut être il y a mieux à affaire que d’assister à cette gigantomachie entre géants autoproclamés, et où les miettes sont toujours pour la meute. À ce moment alors, nous sommes mis en demeure de découvrir « comment il serait possible de vivre des lendemains qui soient dignes d’un si beau début » (Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni). Pour cela, une bonne petite fable peut constituer un bon préliminaire.

L’ombre du contrat social

Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778)

Nous sommes tous des chasseurs de cerfs, pour reprendre la fable de Rousseau développée dans son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les Hommes. Nous préférons le cerf au lièvre, plus nourrissant, plus élégant, plus de valeur en quelque sorte. Mais le problème du cerf c’est qu’il faut être deux pour le chasser. Qu’à cela ne tienne, nous nous mettrons donc ensemble, et nous partagerons à la fin. Sauf que l’autre chasseur n’est pas toujours disposé à faire l’effort ou à partager, et peut décider finalement de chasser le lièvre, tout seul. Tout le monde y perd alors, il eut été plus profitable pour tout le monde de chasser le cerf ensemble, et de partager ensuite.

La théorie des jeux, discipline au carrefour des choix stratégiques en géopolitique et en économie, nous apprend alors que deux équilibres peuvent émerger naturellement : soit les deux chasseurs se font suffisamment confiance pour estimer que l’un et l’autre coopéreront pour chasser le cerf ; soit les deux se méfient terriblement l’un de l’autre et décident tous deux de chasser le lièvre chacun de son côté. Notre Histoire est faite de ces deux équilibres, avec pour ainsi dire une forme de cycle assez naïf : juste après les crises, les chasseurs ont plutôt tendance à coopérer ; juste avant les crises, les chasseurs partent chasser le lièvre… Le meilleur des mondes voudrait pourtant que tous chassent le cerf, mais le meilleur des mondes n’est pas toujours de ce monde.

« Nous voulons tous manger du foie gras au son des trompettes, c’est notre idée du ciel. »

Mais comment s’assurer alors une entente préalable entre les deux chasseurs ? Il faut un troisième chasseur, qui ne chasse pas, et que l’on appellera l’arbitre, comme une société de chasse ou bien une organisation internationale lorsqu’il s’agit de rapports de force entre pays, ou des clauses d’arbitrages lorsqu’il s’agit de rapport entre des entreprises. Mais à chaque fois, cela signifie donc que les chasseurs (les pays ou les entreprises), acceptent de déléguer une partie de leur liberté d’action à une entité extérieure, elle seule apte à valider ou sanctionner les choix des « joueurs ».

C’est tout l’esprit de la fable de Rousseau, qui est donc aussi la morale du multilatéralisme et d’une concurrence « éclairée ». Créer une société de chasse qui oblige à chasser le cerf et qui sanctionne fortement tout comportement opportuniste. La réalité géopolitique et économique est ainsi faite de situations où des pays, des entreprises, des personnes, pour pouvoir se coordonner, acceptent de se contraindre pour convaincre l’autre de leur bonne foi. L’ombre d’un contrat social n’est jamais très loin.

Nos desserts :

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2 réponses »

  1. ..et le problème devient qui contrôle la « société de chasse »… retour à la case départ.

    Par ailleurs, il vous manque deux états des 4 de la théorie des jeux de base : celui où l’un coopère dans la chasse au cerf et l’autre non (soit préservant ses forces dans la chasse ou bien prenant une part supérieur du cerf abattu…dernière option plus analogique du capitalisme) : ces deux états sont appelés « parasitisme » en écologie et concernant le vivant. L’état où deux animaux coopère, symbiose (base de la vie) et celle où chacun chasse dans son coin pour une bien-moindre proie, état de non-gain. Ainsi, la pire des solutions n’est pas l’état de non-gain, mais celle du parasitisme, celle où les individus ne se partagent pas la proie de façon égale ou tout du moins équitable au regard de l’énergie mise dans la réalisation de l’objectif.

  2. Bonjour, oui tout à fait.
    Je n’ai parlé que des deux équilibres de Nash : les 2 coopèrent, les 2 font défaut.
    Les deux autres états que vous mentionnez n’étant pas susceptibles d’être réalisés, à moins de contraintes supplémentaires.
    Et comme vous semblez bien vous y connaitre, il est aussi bon de nous rappeler que ce jeu du chasseur de cerf offre au moins la possibilité que les 2 coopèrent à l’équilibre, ce qui n’est pas le cas du plus célèbre des jeux : le dilemme du prisonnier, où il n’y a qu’un seul équilibre de Nash : les deux font « défaut »
    Merci

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