Société

Le mythe de « l’âge d’or » à travers les époques. 1ère partie : Les origines mythiques et religieuses

« La nostalgie leur faire miroiter la grandeur d’une France passée qu’ils ont fantasmée », c’est ainsi qu’Orelsan fait débuter son morceau, L’odeur de l’essence (2021), en prenant pour cible le discours décliniste, qui irrigue aujourd’hui avec force la société française. Il est effectivement assez évident que les angoisses identitaires tendent aujourd’hui à saturer l’espace médiatique, donnant, à tort, l’image d’un « mal du siècle », tout à fait récent, né dans le contexte de la mondialisation, et de la fin des grands récits nationaux. En réalité, cette angoisse d’une civilisation en crise, sur le plan moral, culturel, se retrouve à toutes les époques, mais selon des modalités d’expression différentes. En contre-point de ce malaise civilisationnel et de cette peur du déclin, se cache souvent une quête de « l’âge d’or », que nous pouvons définir ici comme la recherche d’un temps, ou des temps, magnifiés, parfois sacralisés, et opposés à l’image d’un présent senti comme décadent et obscur. Notre première partie est ici dédiée aux racines mythologiques et religieuses de « l’âge d’or ».

« L’âge d’or » chez les Grecs et les Romains

Antoine François Callet, Les Saturnales ou L’Hiver (1783)

Pour trouver la première formulation de « l’âge d’or », il nous faut dans un premier temps se pencher sur la cosmogonie des Grecs et des Romains. Chez les premiers, au commencent de l’univers il y a le Chaos, que les dieux ordonnent progressivement pour former un Cosmos, c’est-à-dire à un monde civilisé. D’après Hésiode, poète grec du VIIIe siècle av-JC, et auteur des Travaux et des Jours, c’est justement sous le règne mythique de Cronos, personnification du Temps et fils de la divinité ancestrale Gaïa, que s’établit sur Terre un temps d’abondance, de bonheur et d’innocence, où les hommes et les animaux vivent sans souffrance et sans l’obligation de travailler. La finalité même de la religion grecque est dès lors d’accomplir des gestes rituels, à travers la réalisation de sacrifices aux dieux dans les temples, pour rétablir l’harmonie du Cosmos – il n’est donc absolument pas question de Salut personnel, mais bien de perpétuer, ou rétablir, selon les circonstances, l’ordre du monde.

Nous retrouvons, dans une formulation un peu différente, cette même quête de l’ordre divin chez les Romains, héritiers en grande partie de la cosmogonie et des mythes grecs, à travers le culte à Saturne (dieu apparenté à Cronos). À chaque solstice d’hiver (soit du 17 au 23 décembre) les Romains fêtent Saturne, considéré dans leur imaginaire comme un dieu déchu, réfugié en Italie, dans le Latium, où il rassemble les hommes éparpillés dans les montagnes, les civilise en leur donnant des lois et leur enseigne à cultiver la terre. Comme pour Cronos chez les Grecs, le règne de Saturne en Italie est un « âge d’or », caractérisé par l’abondance, la justice et l’égalité entre les hommes. L’enjeu pour les descendants de ces hommes du Latium, les Romains, est donc de célébrer la mémoire de cet âge heureux, à travers les Saturnalia, fête caractérisée par le renversement, temporaire, des hiérarchies sociales, et la profusion de banquets populaires. Plus globalement, dans la religion romaine, l’enjeu est d’assurer une paix avec tous les dieux (la pax deorum), par la réalisation de rituels religieux ancestraux, afin de contenter les dieux. C’est donc bien sur cette recherche d’un ordre, d’une harmonie avec les dieux, que se fondent les communautés politiques gréco-romaines.

Enfin, toujours dans le monde antique, s’élabore une esthétique de « l’âge d’or », à travers le mythe de l’Arcadie. Région montagneuse du Péloponnèse, peuplée de bergers, l’Arcadie est l’objet de nombreux fantasmes des poètes romains, en particulier Ovide, dans ses Fastes, ou encore Virgile dans ses Bucoliques, qui présentent l’ancienne Arcadie comme un monde où aurait régné l’innocence, l’amour entre les êtres, et où les hommes auraient vécu en harmonie avec la nature. Ce mythe de l’Arcadie sera d’ailleurs repris, à partir de la Renaissance, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, par les écrivains adeptes des romans pastoraux, ou encore des musiciens (Rameaux) voués à valoriser la sobriété et la vertu des bergers. Citons en particulier ici le tableau Nicolas Poussin, objet de méditation des écrivains depuis plusieurs siècles, notamment chez Dostoïevski, dont on raconte qu’il aurait éprouvé une crise d’épilepsie devant cette œuvre. Au centre du tableau, il y a une inscription : « Et in Arcadia ego » (moi aussi j’ai vécu en Arcadie). S’il y a une tombe et un épitaphe, cela signifie donc que les bergers d’Arcadie n’échappent pas à la mort : « l’âge d’or » comporte dès lors une finitude.

Nicolas Poussin, Les Bergers d’Arcadie (vers 1650-1655)

Le monde antique n’est enfin pas imperméable à l’idée de déclin. Sur le plan social, des observateurs de la société romaine exprime déjà une forme de malaise par rapport aux mœurs de leur époque. Le poète Juvénal, au Ier siècle de notre ère, est en cela un contempteur de la civilisation de l’oisiveté qui est devenue la Rome impériale et exprime une nostalgie pour la Rome conquérante et austère de ses ancêtres.

« Ces Romains si jaloux, si fiers (…) qui jadis commandaient aux rois et aux nations (…) et régnaient du Capitole aux deux bouts de la terre, esclaves maintenant de plaisirs corrupteurs, que leur faut-il ? Du pain et les jeux du cirque. ». Juvénal, Satire X, vers 81

L’âge d’or judéo-chrétien

L’autre grande formulation du mythe de l’âge d’or est à rechercher dans le monothéisme judéo-chrétien. Dans la religion juive et chrétienne, il est en effet question du Salut du croyant ; son destin est dès lors situé entre deux âges, celui d’avant la chute – l’Eden d’Adam et Eve, où règnent innocence, bonheur et abondance – et l’âge de la Rédemption, qui correspond à la fin des Temps. Dans le paradis chrétien, les hommes et les animaux vivent notamment en parfaite harmonie, comme on peut l’observer dans le paysage idyllique du peintre Lucas Cranach, où les lions coexistent avec des herbivores ; la non-violence entre les êtres vivants, est en cela un thème récurrent de « l’âge d’or » chrétien, que les cathares, au XIIIe siècle, reprennent notamment à leur compte par la promotion d’un régime alimentaire végétarien. L’entre-deux âge est ainsi une période durant laquelle l’Homme doit racheter le péché originel pour pouvoir retrouver son paradis perdu.

Jan Bruegel L’Ancien et Pierre-Paul Rubens, La chute de l’homme (1615)

Cette conception cyclique du monde imprègne en particulier l’époque médiévale et l’Ancien Régime. La Réforme est dès lors à entendre d’un point de vue positif dans les conceptions religieuses de l’époque, puisque cela fait référence à la reformation (re-formatio), au retour à un monde d’Avant la chute, débarrassé de ses corruptions ; c’est ainsi que la propagande protestante, initiée dans un premier temps par Luther (1483-1546) charrie un imaginaire de « l’âge d’or ». Il s’agit en particulier, à travers une propagande visuelle, de faire passer le réformateur allemand pour le sauveur de la Chrétienté face aux catholiques décadents. C’est à la fois une image révolutionnaire, dans le sens où Luther est parfois représenté les armes à la main en train d’abattre l’héritage médiéval, mais d’un autre côté, c’est aussi la volonté de revenir à un « âge d’or », et de retourner à un ordre avant la corruption ecclésiastique. En cela, la recherche de « l’âge d’or » est un argument pour la plupart des mouvements religieux dissidents de l’époque médiévale et sous l’Ancien régime – citons ici les Cathares, au XIIe siècle, ou encore les jansénistes aux XVIIe-XVIIIe siècle, tous deux à la recherche de la pureté morale des premiers chrétiens, de l’époque antique. Il y a donc bien une dimension religieuse de « l’âge d’or », qui peut être difficilement séparée du champ politique dans les sociétés anciennes, étant donné l’imbrication entre ces deux sphères.

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