Culture

Orwell, l’Angleterre, le patriotisme et le pub

De George Orwell nous connaissons surtout les romans : « 1984 », bien entendu, publié en 1949 ou encore « La ferme des animaux » (1945). Mais qu’en était-t-il de sa pensée politique ? Comment s’exprimait-elle ? Avec quels éléments centraux ? Deux écrits de l’écrivain anglais, tous deux parus en 1940 donnent quelques éléments de réponse quant à son rapport à son pays, l’Angleterre , et au patriotisme : « De droite ou de gauche, c’est mon pays », et « Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais ».

Ces deux textes furent écrits dans une période particulièrement troublée, comme l’atteste le tout début du second texte précité : « Tandis que j’écris ces lignes, des êtres humains on ne peut plus civilisés parcourent le ciel au-dessus de moi, essayant de me tuer. » Ils confirment et explicitent la vision méliorative qu’avait Orwell de l’attachement patriotique et d’une certaine éducation militaire.

De droite ou de gauche, c’est mon pays

Editions de L’Encyclopédie des Nuisances, 348 p.

L’objet de ce très bref essai politique est le patriotisme anglais, vu non pas comme un conservatisme, mais davantage comme un « amour que l’on porte à quelque chose qui change mais que l’on ressent comme mystiquement identique ». Cet amour pour son pays naît principalement, selon Orwell, de l’éducation. Et notamment celle des classes moyennes britanniques de l’époque (années 1930-1940), qui faisait la part belle au patriotisme, spécifiquement militaire : « Le premier slogan politique dont je me souviens est : We want eight and we won’t wait (Nous voulons huit cuirassiers et tout de suite). » Cette éducation était dispensée dans les publics schools, où « la plupart des Anglais appartenant à la classe moyenne étaient formés à la guerre (…) non pas pratiquement, mais moralement ».

Il est intéressant de lire que c’est cette formation, cette imprégnation d’une certaine culture militaire et patriotique qui reviendra avec force chez l’auteur à la veille de la Seconde Guerre mondiale et qui le fera se convaincre qu’il n’était plus un pacifiste, mais aussi qu’il pourrait en aucun cas participer à des actes de sabotage contre son pays, comme certains le préconisaient alors dans l’espoir de préserver la paix. Cette prise de conscience d’Orwell arriva par l’intermédiaire d’un rêve qui mettait en scène le début de la guerre, « dans la nuit qui précéda l’annonce du pacte germano-soviétique ». Il sut alors qu’il « prendrait si possible part aux combats » (il sera finalement réformé en raison de sa faible santé, mais s’engagera tout de même dans la Home Guard, une milice de défense de l’Angleterre).

C’est ce lien mystique à la patrie dont Orwell déplore, plus loin dans le texte, l’absence chez « les intellectuels de gauche ». Ainsi, écrit-il : « J’ai grandi dans un climat imprégné de militarisme, puis j’ai passé cinq longues et mornes années bercées par le son du clairon. Aujourd’hui encore, j’ai le vague sentiment d’un sacrilège si on ne se met pas au garde à vous quand on joue le « God save the King ». C’est évidemment puéril, mais je préfère avoir reçu ce type d’éducation plutôt que de ressembler à des intellectuels de gauche « éclairés » au ne point de ne pouvoir comprendre les plus élémentaires émotions ». Ces « élémentaires émotions » sont les mêmes qui lui permirent de ne pas s’entêter dans un pacifisme forcené, et de comprendre qu’il n’y avait pas de troisième voie entre résister ou capituler devant Hitler.

Ce petit texte est très éclairant pour comprendre l’état d’esprit d’Orwell face à la Seconde Guerre mondiale et au nazisme. Il montre aussi l’importance que revêt l’éducation donnée à la jeunesse pour qu’elle puisse prendre conscience de la gravité des événements historiques lorsqu’ils se présentent. « Le patriotisme et les vertus militaires, aussi peu prisés soient-ils des petits marquis de gauche, répondent à un besoin spirituel et aucun substitut ne leur a encore été trouvé » précise celui qui se définissait, sous forme de boutade, comme un « anarchiste-conservateur » et qui ne détachait pas son patriotisme du socialisme. Il prolongera cette pensée dans un essai autrement plus long, celui qui a pour titre Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais. Quant à De droite ou de gauche, c’est mon pays, les dernières lignes sont consacrées à ceux qui sont morts dans les Brigades internationales (volontaires étrangers, en majorité communistes, venus combattre dans les rangs des forces républicaines pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939). Orwell écrit : « Le jeune communiste trouvant une mort héroïque dans les Brigades internationales était un pur produit des publics schools. Il avait changé d’allégeance, mais pas d’émotion ».

« Pour Orwell il n’y avait pas de troisième voie entre résister ou capituler devant Hitler. »

Le lion et la licorne : socialisme et génie anglais

Edition Penguin Classics, 96 p.

Le lion et la licorne, commencé « au son des bombardements allemands » se divise en deux parties. La première, Angleterre, Votre Angleterre tente d’expliciter ce que l’on entend, lorsque l’on parle des « anglais », ou de « L’Angleterre », et on y trouve notamment ces magnifiques lignes de l’auteur qui décrit sa vision de la civilisation anglaise : « Oui, il y a dans la civilisation anglaise quelque chose qui n’appartient qu’à elle seule. C’est une culture aussi spécifique que la culture espagnole. Une culture formée de copieux petits-déjeuners et de mornes dimanches, de villes enfumées et de petites routes sinueuses, de vertes prairies et de boîte aux lettres rouges. Il en émane un parfum particulier. C’est en outre quelque chose de continu, qui s’étend dans le futur et dans le passé tout en conservant une personnalité propre, à la manière d’une créature vivante ». Ici aussi il est intéressant de voir que l’auteur insiste sur l’aspect dynamique de l’identité, qui n’est pas figée, mais changeante, tout en conservant ce qui fait sa particularité. C’est d’ailleurs ce qu’il veut signifier, lorsqu’il écrit un peu plus loin, en interrogeant directement le lecteur anglais : « Qu’est-ce que l’Angleterre de 1940 peu bien avoir de commun avec celle de 1840 ? Mais aussi, qu’avez-vous de commun avec l’enfant de cinq ans dont votre mère garde précieusement la photographie sur le dessus de la cheminée ? Rien, si ce n’est que vous êtes la même personne. »

La seconde partie, intitulée Les boutiquiers s’en vont en guerre est davantage une analyse politique du fascisme et du socialisme. Elle montre notamment combien le premier à bénéficié de la complicité des capitalistes qui n’avaient d’yeux que pour le danger communiste, et en quoi une économie non planifiée n’est jamais prête à l’effort de guerre. Ici, c’est donc plutôt la première partie que l’on se propose d’évoquer, car elle complète très bien le premier petit texte dont nous parlions plus haut, allant même parfois jusqu’à s’emparer des mêmes analyses (comme par exemple lorsqu’il s’agit des publics schools), tout en y ajoutant un autre degré d’analyse, celui des classes sociales, par exemple, et de leur rapport au patriotisme. Selon Orwell, si le patriotisme en Angleterre « revêt des formes différentes suivant les classes sociales (..) il est une sorte de dénominateur commun à la quasi-totalité de celles-ci ». Par exemple, dans la classe ouvrière, le patriotisme est décrit par l’auteur de 1984 comme « profond mais inconscient », chez les classes moyennes, il est décrit comme un « sentiment positif », « plus vif que chez les classes supérieures » tandis que « seule l’intelligentsia européenne s’y montre résolument réfractaire ».

Par la suite, Orwell poursuit son analyse du patriotisme en expliquant qu’il est « généralement plus fort que la haine de classe », il en veut pour preuve l’indifférence des ouvriers britanniques devant « la lente agonie de leur camarades espagnols », pour lesquels ils n’ont pas eu l’idée de faire ne serait-ce qu’une simple grève. À l’inverse, devant la menace allemande, il n’y eut aucune indifférence, et « un quart de million d’hommes s’enrôlèrent dans les premières vingt-quatre heures, et un million encore le mois suivant ».

John Atkinson Grimshaw, Boar Lane, Leeds (1881)

Ce qui prédominerait donc, au-delà des appartenances de classes, c’est un esprit anglais dont l’on sait qu’Orwell fait grand cas : « Nous sommes une nation d’amateurs de fleurs, mais aussi de collectionneurs de timbres, de colombophiles, de menuisiers du dimanche, de découpeurs de bons, de joueurs de fléchettes, de fanatiques des mots croisés. Notre culture la plus singulière s’organise autour de réalités qui, même si elles ont un caractère collectif n’ont pas de statut officiel : le pub, le match de football, le petit jardin qu’on a derrière chez soi, le coin du feu et la « bonne tasse de thé » ».

On retrouve dans les lignes qui précèdent toute la beauté alliée à la simplicité de la prose d’Orwell. Une pensée puissante qui ne s’éloigne jamais des préoccupations quotidiennes, et qui y puise une force et un charme. Les « copieux petits-déjeuners », les « boites aux lettres rouges » de cette Angleterre qu’il nous décrit sont à la fois des détails, mais aussi des données fondamentales pour comprendre ce qui fait la vie d’une nation selon Éric Arthur Blair. Il semble intéressant de cité des lignes d’un auteur qui a acquis une immense célébrité pour des œuvres très particulières. C’est pourtant au travers de ses écrits politiques qu’il est possible de se faire une idée vraisemblable de la trempe et du caractère de l’homme. Qui eût cru, par exemple, que cet anglais au doux et énigmatique sourire puisse écrire ces lignes dans ses Réflexions sur la guerre d’Espagne (1942) : « Car la vérité est très simple : pour survivre, il faut bien souvent se battre, il faut se salir les mains. Celui qui tire l’épée périra par l’épée, et ceux qui ne tirent pas l’épée meurent de maladies nauséabondes. Le fait qu’il faille écrire de telles platitudes montre ce qu’ont fait de nous des années de capitalisme rentier. »

Pierrick Serpinet

Nos Desserts :

Catégories :Culture

2 réponses »

  1. Merci pour ce texte très intéressant. Eclairage original sur une partie mésestimée de la pensée d’Orwell. Réflexion inspirante et particulièrement pertinente pour mettre en perspective les déboires de notre gauche contemporaine qui a probablement péché à la fois sur le volet de l’anticapitalisme, et du patriotisme.

Répondre à danilofabbroni Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s