Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Février 2022

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Esprits frappeurs [1]

Après un premier volume dressant le « portrait » de centaines de Yôkais, le maître Shigeru Mizuki (1922-2015) récidive avec Mononoke (toujours chez les fabuleuses éditions Cornelius). Comme le rappelle l’éditeur « Yôkai est le terme générique qui englobe les créatures surnaturelles dans le folklore japonais, dont les premières représentations remontent à la période médiévale ». On trouve principalement leur trace dans les estampes de la période Edo (1603-1868), le développement des techniques d’impression ayant favorisé l’intérêt de nombreux artistes pour ces légendes traditionnelles. Le plus fameux d’entre eux fut Toriyama Sekien (1712-1788) avec sa série Gazu Hyakki Yagyô (La parade nocturne des cent démons) publiée entre 1776 et 1781 et dont Mizuki se revendique explicitement. Ayant été bercé toute son enfance par les mythes folkloriques, Shigeru Mizuki a ainsi popularisé les yôkai dans ses mangas et ses recueils spécialisés durant plus de trente ans, les sortant de l’oubli où ils dormaient depuis plus d’un siècle. Car derrière son apparence ultra moderne, le Japon demeure la terre des créatures surnaturelles, tapies derrière un arbre un soir d’orage, surgissant dans une maison la nuit tombée, attendant un voyageur égaré au bord d’une rivière ou hantant une gare abandonnée.

Les Yôkais regroupent différents types d’êtres fantastiques, variant selon les régions, les croyances shintoïstes ou bouddhistes et, bien sûr, l’imagination des artistes : Yûrei (fantômes), Onibi (feux follets), Mononoke (esprits au sens large), Kijo (femmes démons), Kami (divinités ou esprits de la nature), Tsukumogami (objets prenant vie après cent ans d’existence), Oni (ogres, démons), Obake (yôkai capable de métamorphoses), Ayakashi (yôkai d’eau), etc. La plupart possèdent des attributs animaliers comme le kappa, ressemblant à une tortue ou le tengu, ressemblant à un être mi-homme mi-oiseau. D’autres sont des animaux dotés de pouvoirs magiques destinés à tromper les humains tels les renards (kitsune), les chiens viverrin (tanuki), les blaireaux (mujina) ou les chats (bakeneko).

Parmi les deux cents esprits représentés avec malice et soin du détail par Mizuki (on retrouve ce mélange de réalisme chez les monstres et les environnements mêlé au trait grotesque des humains effrayés) certains sont inoffensifs tels Azuki Arai, passant sont temps à laver des haricots rouges dans les cours d’eau de montagne ; Kasabake, tsukumogami d’un parapluie léchant les humains par surprise ; Ikkenya No Yôjû, sorte de mammifères velus vivant dans les combles des maisons ; Tsuchi Korobi, cyclope couvert de fourrure à l’aspect d’une botte de foin suivant les promeneurs dans les montagnes de Chûbu ; ou Kosamebô, yôkai de la pluie fine qui mendie de la monnaie ou du millet les jours de pluie.

D’autres sont plutôt farceurs à l’instar du Bôzu Danuki, moine-blaireau qui rase la tête à ceux traversant le pont Bôzu Bashi dans la région de Mima ; Tanukibayashi, l’orchestre des tanuki qui jouent du tambour sur leur ventre ou sur leurs testicules gonflés à l’extrême ; ou Kabuso, sorte de chat taquin vivant au bord des rivières dans la région d’Ishikawa.

Certains se révèlent protecteurs tels le Baku, mélange d’ours, d’éléphant, de rhinocéros et de tigre, dévorant les cauchemars ; Shinka, yôkai à forme de cerf, messager des dieux, apparu dans les préfectures de Saga et Nagasaki ; Yamainu, chien des montagnes qui protège et guide les voyageurs perdus dans la région de Shikoku ; Kuma Gami, esprit protecteur ayant l’apparence d’un ours.

D’aucuns enfin sont clairement malfaisants comme Amanozako, déesse monstrueuse manipulant les humains jusqu’à les rendre fous ; Pisha Ga Tsuku, né de la peur suscitée par le froid et l’obscurité, chassant les humains les nuits d’hiver pour se nourrir de leur effroi ; Saruoni, démon singe apparu sur l’île de Noto qui attaque les humains et les animaux ; Tsurube Otoshi, gigantesques têtes entourées de flammes qui vivent dans les arbres et écrasent les voyageurs ; Yukiai Gami, dieux invisibles des régions de Chûgoku et Shikoku, apportant la maladie ; ou encore le Yama Oni, maléfique démon des montagnes.

Sylvain Métafiot

L’Histoire avec sa grande hache [2]

Nadia Henni-Moulaï, écrivaine franco-algérienne, a marqué les esprits avec son premier roman publié en 2021 sur un secret de famille découvert derrière le silence de son père Ahmed, ce charismatique et mystérieux homme de main du FLN. Pour comprendre cette histoire, l’auteur a dû revenir à sa propre histoire, celle d’une jeune fille qui a vécu les choses « par procuration », sans posséder les clés pour saisir toute la complexité de l’héritage de cette Histoire avec un grand « H » où se mêlent la colonisation, la décolonisation, la violence, la liberté et l’amour.

Le roman a la mérite de dévoiler les contradictions qui découlent de la condition d’un immigré algérien, faite d’un déracinement qui éloigne de la famille, du village, du pays et qui frappe son père Ahmed d’un sentiment de culpabilité inexpiable, qu’il renvoie à ses enfants. Ici, naît le deuxième temps où l’histoire de la douloureuse décolonisation de l’Algérie s’agrippe à la deuxième génération de cette tendre famille devenu française — ou plus précisément franco-algérienne — qui reçoit un héritage dont les clés de compréhension ne sont pas forcément claires et logiques. Un rêve, deux rives a le mérite de dire les choses dans un langage à la fois critique et authentique, en donnant la parole aux enfants de cette histoire d’une immigration pas comme les autres, en employant grâce au talent de Nadia Henni-Moulaï, des mots justes et intenses.

Shathil Nawaf Taqa

Les pieds nickelés du djihad [3]

Dans son dernier roman, Morgan Sportès reconstitue le parcours d’une vingtaine de djihadistes de la filière Nice-Noirceuil, impliquée dans un attentat à la grenade réalisée le 19 septembre 2012, à Barbazon, une commune au nord de Paris. Si tous les noms et lieux ont été changés, on reconnaîtra la filière Cannes-Torcy qui s’était illustrée dans l’attentat de l’épicerie casher de Sarcelle, dont les membres ont été condamnés en 2017.

Dans un style hyperréaliste rappelant Tout, tout de suite (2011), l’écrivain nous parle d’Abbas, Kévin Lecoq, Krim Kacem et tant d’autres, ces jeunes de toutes origines — algérien, guadeloupéen, breton, juif, vietnamien, « gaulois » — un peu paumés, pour certains passés par la drogue et la petite délinquance, mais chez qui la conversion à l’islam constitue une rédemption, en même temps qu’une marche irrépressible vers l’islamisme le plus violent. C’est à travers la religion que ces personnages retrouvent un cadre, redonnent un sens à leur existence et reconstruisent des liens de solidarité « entre frères qui se rendent des services », mis au service d’une pulsion de mort et débouchant sur des phénomènes d’emprise où se mêlent la fascination et la peur. Le livre nous fait entrer dans leur psychologie et leur vision du monde glaçante, faite d’admiration pour Mohamed Merah et de haine obsessionnelle de la France, des « kouffars » et des juifs. « Bientôt viendra le temps des attentats ! Le sang gaulois va couler », déclare Saïd, l’un de ceux qui partiront faire le djihad en Syrie.

Ces individus habités par la haine des mécréants ou des mauvais musulmans — reproche souvent adressés à leurs propres parents — n’en sont pas moins dépeints dans toute leur médiocrité et la trivialité du quotidien. Une bande de pieds nickelés sans un sou, inorganisés, empêtrés dans leurs histoires amoureuses, avec leurs différentes femmes et enfants, et incapables de subvenir à leurs besoins ; les aller-retours incessants entre Noirceuil, Nancy, Nice et la Syrie ; les tentatives laborieuses de bombe artisanale fabriquée dans une cocotte-minute ; un kidnapping raté dans une pizzeria qui ne permettra de récolter… qu’une centaine d’euros. Internet et les nouvelles technologies occupent une place centrale dans ce djihad où des combattants en quête d’héroïsation postent leurs selfies en armes sur les réseaux sociaux. « Ainsi, par la magie d’internet, le djihad se vivait-il avec autant d’intensité en France que dans la Syrie du nouvel Hitler, Bachar al Assad », Sportès interrogeant le rôle des médias occidentaux dans la construction d’une représentation binaire du conflit syrien, suivie de l’intervention militaire de la France dans l’accélération de la radicalisation djihadiste, à partir de 2013-2014…

On y croise également la perte d’autorité des pères, la détresse des mères vis-à-vis de leurs fils qu’elles ne reconnaissent plus ; ces femmes qui prennent part — en même temps qu’elles la subissent — à la spirale djihadiste de leur époux, dans laquelle elles finissent par s’enfermer. Derrière leur violence, ces fous de Dieu nous apparaissent finalement, sous la plume de Morgan Sportès, dans leur aspect le plus pathétique : un sous-produit du nihilisme, de l’aliénation et de la déculturation rendue possible par la dissociété marchande mondialisée à l’occidentale.

Romain Masson

Le tunnel de l’oubli [4]

Fille rebelle d’une famille sans histoire d’un village de pêcheurs de la côte dalmate, Silva ne rentre pas, au soir d’une fête pourtant ordinaire. Ce 23 septembre 1989, est-elle morte, ou bien partie ? En voyage, ou faire sa vie ailleurs, à l’étranger, à la quête de la vie qui lui corresponde ? Au crépuscule d’une Yougoslavie qui ne tient plus que sur des apparences, sa disparition est un mystère insoutenable pour sa famille, et une quête qui va transformer des destins, une petite histoire à la fois miroir, et engloutie par la grande histoire d’un pays qui traversera la chute du régime, la guerre, puis ses héros opportunistes, et l’avènement d’une Croatie vendue à la découpe pour satisfaire l’appétit de promoteurs cupides.

Au travers de ce roman noir, où les chapitres successifs sont comme des journaux intimes que l’on aurait juxtaposés, Jurica Pavičić dresse l’histoire d’un village, de familles, de personnages, qui se disloquent petit à petit face à la douleur du mystère, tout comme les pays de cette ancienne fédération deviennent insupportables les uns aux autres. Dans des lieux que l’on croirait réservés au farniente, L’Eau rouge, première traduction en français de cet auteur croate prolifique, surprend et tient en haleine jusqu’au bout, d’un passé regretté à un présent regrettable.

Boris Lasne

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