Fiction

[Micro-fictions] Après les frênes

Ce n’est pas facile d’accès comme endroit. D’abord, il faut dépasser l’usine, celle où l’on entrepose et où l’on fabrique les pièces de rechange pour les automobiles. Celle qui envoie de grands claquements de métaux, toute la journée, jusqu’aux nuages. C’est un tel barouf, que si un ange passait par-là, sans faire attention, il en perdrait son équilibre, les vibrations dans l’air causées par les chocs lui briseraient les ailes. Alors, il ferait un piqué droit vers la grande cheminée. Celle qui est éteinte depuis longtemps. Il ricocherait dessus, in extremis. On le retrouverait dans un coin, vers les pneus altérés, et l’on penserait tout d’abord qu’il s’agit d’un petit tas de draps blancs, très sales… C’est ainsi que j’imagine les choses.

À la pause, vous verrez les ouvriers qui vont se reposer un peu près du mince ruisseau qui passe par là. L’eau qu’il conduit est fétide, c’est entendu, et charrie malgré ses maigres forces, bien des impuretés de toutes sortes. Mais enfin, c’est toujours un peu de rêverie, un peu d’insouciance aquatique. Les reflets d’un soleil maladif y dansent même, quelques fois, favorisant la sortie d’une grosse colonie de rats à la queue rousse qui viennent se rouler dans les flaques. C’est charmant comme tout.

Après ça, il faut suivre la route, encore, jusqu’à ce que vous soyez en compagnie des premières végétations qui rappellent un peu la campagne. De grandes herbes et des ronces, à foison. Sur votre droite, un vieux taureau rumine sans conviction. Il a réchappé au massacre grâce à une association. On l’appelle Corneboyaux. Réchapper c’est bien, c’est sûr, mais enfin, il n’a pas l’air bien heureux là où il se trouve… Il n’en peut plus des taons qui viennent lui prendre son sang, mais il les laisse presque faire désormais… Et puis, il y’a eu l’histoire du pétard aussi, qu’une bande lui a fait éclater en plein vers son gros mufle. Ce ne fut plus le même après cela, il ne se levait quasiment plus. À l’endroit de l’attaque, il lui reste comme une béance. On dirait un étrange deuxième sourire. Ramenez donc un quignon, ça lui fera plaisir.

Un peu plus loin, votre regard portera sur la caravane de Jacques. C’est un passionné de pyrotechnique cet homme-là. Il fait des feux d’artifices aussi souvent qu’il se fait à manger. Ça fait de la lumière pour les citadins, bien au loin, dans leurs hauts immeubles tout gris. Au début c’était un sujet d’inquiétude. On pensait que les usines prenaient feu. Maintenant ils sont habitués, ça leur fait plaisir. On les voit accoudés aux fenêtres et répartis sur les toits, quand c’est des soirs de gala. C’est comme des petits dominos, au loin.

Il est aussi un peu philosophe, ce Jacques. Il a des phrases qui lui viennent, il vous les dira, si vous lui demandez. La dernière, par exemple c’était celle-ci : « Quand le métal est corrompu et que le bois se fait rare, nous n’avons pas meilleure arme que notre foi. » Et avant celle-là, « Le prix de votre opposition sera prélevé sur votre esprit ». Il vous regarde d’un air malicieux, une fois le morceau lâché. Dans ses prunelles en allumette, c’est un bleu inquiétant qui s’agite, comme un tout petit néon mal fagoté et dont la lueur louvoierait sans cesse. Tout le reste de son corps et de son visage est bien anonyme et indifférent. Sans ce regard mystique, il ressemblerait à un arbitre de football. C’est dire. Ah, j’y pense maintenant, il faut tout de même ajouter qu’il porte le jabot, cet homme-là. Il en a tout un tas, c’est sa seconde passion après la pyrotechnie. Allez savoir…

Nous ne sommes vraiment plus très loin maintenant. On passe par une allée franchement abritée par les frênes. C’est le moment de bonheur, on prend des odeurs végétales plein les narines, et sur la mousse qui couvre le sol, on a l’impression de rebondir. On a raconté bien des légendes au sujet de ce petit chemin forestier. On a dit, par exemple, que trois silhouettes y apparaissaient, de temps en temps, très raides, très nobles dans leur maintien. Elles demeureraient absolument immobiles, et on ne pourrait pas leur distinguer le visage, à cause des masques aux arabesques compliquées qui les cachent. Ce serait trois sœurs qui auraient vécu ici au tournant du XVIIIe siècle, qui seraient mortes de froid pendant un terrible hiver. Longtemps, j’ai dit que c’était des conneries ces choses-là, et je le pense toujours un peu. Mais un jour, il m’a tout de même bien semblé les voir. Ce n’était pas des branches ou des troncs bizarrement fichus, je suis formel. Quand j’ai voulu m’approcher, tout cela a disparu. Fini l’apparition… Un vrai mystère… Ce serait bien que ce soit des fées. Et si possible des cochonnes. Voilà ce que je me dis.

Encore un petit effort, on y est presque. Maintenant, vous êtes devant un panneau en bois. C’est moi qui l’ai mis là. Dessus c’est écrit « Pourquoi pas ? ». Exprès pour qu’on se demande. Et puis c’est ma maison. On dirait une ancienne chapelle. Avant moi c’était une artiste qui y habitait. Elle se faisait appeler la martyre aux sables. C’est même par sa faute qu’on avait hérité du surnom de « l’allée des fous ». Elle collectionnait les cathéters, de préférence veineux, et puis les brancards, également. Elle avait pour idée de faire une exposition d’art contemporain au sujet du monde de l’hôpital, et de la maladie en général. Elle n’a jamais pu. Et puis au moment de déménager, elle a tout laissé sur place… C’est bien les artistes ça. Ils vous laissent tout le temps toutes leurs cochonneries à ranger pour eux.

Cependant, je dois admettre que certains brancards sont pratiques, ça fait des endroits pour faire la sieste. Et puis du temps où il y avait de la neige, les gosses venaient faire de la luge avec, sur la colline, juste à côté. Mais eux non plus ne rangeaient rien. C’est comme ça. J’ai souvent rêvé de la martyre depuis… Dans mes songes nocturnes, des frênes lui poussent depuis le ventre. Très vivaces, atroces. C’est possible qu’elle m’ait ensorcelé ?

Vous pouvez rentrer sans sonner, je descendrai bientôt. Je suis probablement occupé à l’étage. Je travaille au service après-vente de chez Darty. Je réponds aux clients insatisfaits. Et puis je tance un peu nos fournisseurs quand ils nous envoient de la camelote. C’est con comme boulot, hein ? Je vous ferai du porridge, une cuillère de beurre de cacahuète, une de chocolat, et une de miel. Avec ça vous péterez beaucoup, ça vous reconnectera à vous-même. Avant de que vous partiez, je vous montrerai le puits. Il est là depuis longtemps lui aussi. Vous y jetterez une pièce en faisant un vœu. Quand la lune y descend, ça fait luire toutes les parois en argent. Après ce sera bon, vous me laisserez un peu tranquille. Je m’épuise vite. Vous n’aurez pas non plus de mes nouvelles. Je n’en donne jamais. Ça m’a causé souvent du tort, d’ailleurs. Les gens ne comprennent pas. Je suis simplement trop plein de moi-même. Je suis pire que Narcisse.

Pierrick Serpinet

Catégories :Fiction

1 réponse »

  1. Excellente, très belle écriture, j’ai été embarqué au fil du texte, en barqué. Les personnages sont attachants, iels ont toutes zé tous leur grain de folie, leur caractère, pour moi, iels existent et iels me m’interpellent, me font rêver, me sensibilisent et en trois mots ou phrases c’est fort. Chapeau bas donc…

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