La Revue du Comptoir n°1

La réalité est morte, vive l’hyperréalité !

Peu d’intellectuels ont su aussi bien décrire le monde contemporain que le philosophe marxiste Jean Baudrillard. Un concept mérite une attention particulière : celui d’hyperréalité. Pour l’auteur de « La société de consommation », le monde dans lequel nous vivons n’est qu’une pâle copie de lui-même. L’hyperréalité, que Baudrillard définit comme étant « la simulation de quelque chose qui n’a jamais réellement existé », caractérise la manière dont la conscience interagit avec cette fausse réalité. Petite illustration.

Les yeux s’ouvrent. Il est sept heures du matin et Alexandre se réveille. La bouche pâteuse, le teint livide, il s‘extirpe de ce lit bien trop grand pour lui-même. Encore une journée de labeur qui s’annonce. Tous les matins, la même rengaine : « Oublier, vite. » Il prend place sur le canapé de son studio et appuie sur le bouton on de la télécommande TV. Une simple pression et le voilà plongé dans le machin : l’hyperréalité. Jean Baudrillard, philosophe, l’a conceptualisée tout au long de ses ouvrages. C’est dorénavant le troisième œil d’Alexandre. Il parcourt sa vie, notre vie, notre réalité pour les transformer, les travestir, les parodier, les exténuer.

Le non événement en continu

À peine le courant électrique a-t-il transformé les gaz argon et xénon en plasma que déjà, l’information envahit l’appartement. Lui, il fait couler l’eau. « Prendre une douche, rapidement. » La journaliste de la chaîne d’information déroule le fil d’actu du jour : les retrouvailles de Bertrand Chameroy et Cyril Hanouna sur le plateau de Touche pas à mon poste !, Donald Trump nu dans le dernier clip de Kanye West, l’anniversaire des sept ans de la mort de Michael Jackson, l’hommage de Céline Dion à son défunt mari René lors de son concert à Paris, etc. « C’est ça l’actualité ?! » Ces dernières sont au cimetière de notre civilisation. Trois mètres sous terre. On a assassiné la réalité. C’est grotesque. Mais ça se laisse regarder. Alexandre ne les voit plus mais une profusion d’images se succède à l’écran. La télévision présente les non événements avec des images en boîte, répétées à l’infini. Les images sont censées nous montrer le monde réel. C’est plus que vrai puisque c’est en temps réel et en haute définition. Et pourtant, il n’y a rien à voir. Cela n’a aucun sens.

Le meurtre de l’économie politique

Les indices boursiers sont donnés. « Le cours Euronext Paris est à 4959,80 points, affichant une baisse de 0,54 %. » Et dire que la Bourse de Paris n’existe plus, en réalité. Les salles de marché sont vides et le palais Brongniart n’est qu’une pièce du musée-Paris. En plus de rendre les lieux obsolètes, le capital financier hyperréel a transformé le temps : il l’a pris et l’a coupé dans son laboratoire en différentes séquences microscopiques. Il est comme fragmenté dans une hyperréalité qui paraît trop rapide pour être réelle. Le temps passe en millisecondes dans le business. En juin dernier, Wall Street a enregistré 834 ordres de bourse en une milliseconde. Cette écriture est forcément absurde : le retard, la distance sont nécessaires à la formation d’événements, économiques ou non. Le temps, c’est finalement ce qu’on nomme l’Histoire, ce qui a suffisamment de temps pour être enregistré, analysé. Le capital financier hyperréel se moque de son homologue réel : déconnecté de ce dernier, il tourne au-dessus de notre tête, en orbite. Doté de son propre code, il fonctionne en autarcie et on l’a satellisé, comme pour mieux s’en protéger. On ne pourra même pas s’adresser aux cieux. On a assassiné l’économie politique. Le trading haute fréquence occupe 70 % des opérations boursières aux États-Unis et 40 % de celles en Europe. L’analyse classique libérale et marxiste n’explique presque plus rien.

Mangeons, divertissons-nous, hyperréalisons-nous !

Il faut se dépêcher. Le costard mis, Alexandre descend l’escalier de l’immeuble à toute vitesse. Avant de rejoindre son bureau, il s’arrête devant l’enseigne d’une chaîne de boulangeries qui vient d’ouvrir. Tous les vendeurs, à défaut de l’être, sont habillés en boulangers. La décoration est soignée jusqu’au moindre détail, comme catapultée depuis une autre époque. Il entre dans le magasin et croit pénétrer dans une boulangerie tellement traditionnelle que même nos grands-parents n’en ont certainement pas connu de ce type. Forcément, elle n’a jamais existé. Déconstruire le réel par ses détails. Mais une fois le croissant acheté et mangé, la désillusion est totale : « Ce n’est pas un véritable croissant ! » Vendre ces pâtisseries de mauvaise facture sous les oripeaux hyperréels d’une boulangerie traditionnelle.

Arrivé au bureau, un collègue lui parle d’un nouveau parc d’attractions à Londres qu’il a découvert le week-end dernier avec sa famille. En plus du diaporama de photos prises depuis un téléphone, il lui envoie un reportage de la télévision française sur celui-ci : « Bienvenue dans ce parc d’attractions, lieu qui n’a rien du pays imaginaire et tout du monde réel », clame la voix off du reportage du journal télévisé. Ce parc propose aux enfants de choisir un ou plusieurs métiers, parmi une soixantaine, et d’être payés pour ça. Le métier paraît vraisemblable, l’argent donné à ces enfants également, mais ce n’est qu’une représentation travestie du réel. Un jeu, une simulation. Rien n’est vrai, rien n’est faux. Seuls les marques sont réelles et participent à cette hyperréalité. « Avec la télé et Internet, notre monde est de toute façon un monde de marques. Ici, ce n’est pas une éducation à la publicité, c’est une ouverture sur les opportunités de carrière », précise le directeur du centre. Mais il y a là une nouveauté dans le monde hyperréel de l’industrie du divertissement : alors que le parc d’attractions traditionnel voyait des adultes jouer aux enfants, ce sont maintenant les enfants qui jouent aux adultes. L’“ouverture sur les opportunités de carrière”, qu’on retrouve jusque dans les manuels scolaires, se substitue donc à l’imagination enfantine. Plus de place pour l’innocence.

Parc d’attraction Kidzania

Hyper(réalité du) marché : ceci n’est pas une tomate

« Quitter le bureau. Faire ses courses. » Alexandre prend sa voiture et se dirige vers l’hypermarché. L’hypermarché et le centre commercial sont le moteur de l’agglomération. Ils prennent un espace géographique croissant et relèguent la ville, avec ses habitants et ses petits commerces, au loin. La centralité de l’agglomération a remplacé celle de la ville. C’est toujours la même configuration, qu’Alexandre aille en banlieue parisienne ou à Cahors : un voire plusieurs axes routiers pour se rendre dans l’agglomération puis les mêmes ronds-points, suivis des mêmes hypermarchés autour desquels gravitent les mêmes enseignes, les mêmes panneaux publicitaires. Ces hypermarchés semblent remplir une fonction marchande mais, déconnectés de la ville, ils la déstructurent et ne s’adaptent en rien au tissu local. Tels des bulldozers, ils écrasent où qu’ils aillent et n’ont pas besoin de se changer pour s’implanter dans un territoire. Il n’y a ni passé, ni futur. L’hypermarché n’a rien à voir avec un marché. Pourtant, il le simule, le travestit, tout en l’annihilant. Le marché rapproche, l’hypermarché isole. L’anti-chambre de l’hypermarché est d’une froideur… que l’entrée dans la “chambre” sous lumière artificielle en faisant glisser le caddie sur le carrelage au sol confirme. Chacun avec sa voiture, chacun avec son chariot rempli de victuailles toutes produites par l’industrie agroalimentaire – représentante à elle seule de l’anéantissement d’une civilisation.

Alexandre se gare et entre dans l’hypermarché. Il s’arrête devant le stand de fruits et légumes. Il prend une tomate dans sa main : la tomate n’est pas réellement une tomate. La production hyperréelle détruit la production réelle : ramassée dans une serre au fin fond de l’Andalousie, cette tomate, toute rouge mais bourrée d’eau et remplie de pesticides, arrive sur les étals des supermarchés et anéantit toute production locale. Parfaitement calibrée, sa rondeur est exemplaire, on veut l’acheter cette tomate. Et pourtant, son goût n’est pas celui d’une tomate. « Ne pas manger cette tomate. Renverser l’étal. »

Le cinéma : l’hyperréalité qui dépasse la réalité

Alexandre rentre se réfugier chez lui. Mais la fuite hyperréelle vers l’avant est la seule échappatoire possible. Résister est inutile. Il rallume la télé. « Flash info : Uggie, le chien de The Artistest mort d’un cancer de la prostate. Véritable star à Hollywood, il avait même “écrit” ses mémoires avec l’aide de la biographe Wendy Holden où il y racontait les hauts et les bas de sa carrière d’acteur. » Ce n’est pas la fiction qui dépasse la réalité mais bien l’hyperréalité qui dépasse la réalité : on prête à ce chien une réalité simulée, qui n’a jamais existé. C’est absurde. D’ailleurs, le film The Artist est, à ce titre, emblématique. Au lieu de s’intéresser au réel, le cinéma se focalise sur lui-même pour se copier et se recopier. On ressort les archives, on copie et on s’enfuit dans l’hyperréalité. Cet hommage aux films muets des années 1920 reproduit certains détails issus de films réels comme Les Temps modernes, de Chaplin. Pourtant, ces hyperressemblances travestissent l’ensemble, l’objet réel. Fascination pour le rétro afin d’échapper au vide, à l’anéantissement de l’histoire et de la politique. Quel sarcasme que The Artist soit inspiré du film Les Temps modernes ! Le contenu éminemment subversif du second – la critique de la modernité – est comme oublié. The Artist ou Les Temps postmodernes, oui ! Le scénario se déroule au début du XXe siècle mais aurait pu tout autant se passer dans les années 2000. On a besoin de ce miroir déformé pour creuser encore plus loin le sillon du non-sens. Piétiner la réalité puis la casser en tout petits morceaux hyperréels.

The Artist de Michel Hazanavicius (2011)

Un film d’action commence. Le kit d’enceintes home-cinéma crache un déferlement de violence sonore aux oreilles d’Alexandre. Des coups de poing détonants, des coups de feu assourdissants envahissent l’appartement. Ces sons sont comme exagérés, augmentés. Ironiquement, s’ils étaient tirés de la vie réelle, ils ne feraient pas assez réels. Ils sont plus réels que réels : ils sont hyperréels. Les ingénieurs du son de l’industrie cinématographique les simulent, les exagèrent pour augmenter leur réalité, les intensifier. Le spectateur doit être frappé de coups, secoué par les chocs, impressionné par les explosions. « J’ai le vertige. » Toujours plus de réalité, fabriquée et recopiée par la simulation. On la fantasme tellement.

Alexandre jette un coup d’œil à son smartphone et son application de dating. Des photos se succèdent, encore et encore. Aucune photo n’est réelle mais issue d’une mise en scène, voire retouchée. En fait, le selfie est un réel transformé, augmenté de chaque individu, mais copié et recopié sur les autres. Alors même que chaque protagoniste d’auto-photo tend à être unique, tous les selfies se ressemblent. On a tous avalé le même miroir déformant. La visibilité est totale mais on ne voit rien. La séduction par le sublimé, le suspens, le non-dit est atomisé. Toujours l’instantané comme langage du vrai. Tellement vrai que ça ne l’est plus. Le paradoxe est total.

La non-guerre au service de la guerre

« Il faut zapper, passer à autre chose, vite. » La chaîne d’information traite dorénavant des risques d’attentat lors de l’Euro de football organisé en France. Un “expert” en terrorisme est invité sur le plateau et, en guise d’illustration, des images des attentats de Bruxelles et de Paris sont diffusées. Il n’y a plus de début, ni de fin : c’est un sampling vidéo, diffusé une fois, puis deux fois, puis trois fois, etc. Le journaliste et l’“expert”, comme deux DJs, mettent en scène l’hyperréalité dont ils ont besoin. Les images, jointes entre elles, ne forment en rien quelque chose de cohérent mais constituent une fiction de la réalité, qui la transforme. Alexandre sort deux tickets pour le match de demi-finale du soir même ; il se sent stressé. « Ça craint si j’y vais. J’ai peur… » Et il continue de regarder ces images en boucle : il est totalement hypnotisé. L’excès de réalité, que constituent les attentats de Paris et Bruxelles, est dépassé par la puissance de l’hyperréalité, de ces images montées en boucle, jusqu’à la répulsion, le malaise. Une enquête de chercheurs en psychologie de l’Université de Californie a démontré que, dans la semaine suivant le double attentat de Boston aux États-Unis, les téléspectateurs qui ont le plus suivi la couverture médiatique de l’événement, ont développé des symptômes de stress aigu, dans des proportions plus importantes que les blessés réels de la tragédie ! Alexandre tente d’éteindre la télévision, mais il sent que son corps ne répond plus. Il s’évanouit. En tombant, son cerveau lui envoie une image : une clairière. « Rêver… se réveiller… ailleurs. »

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