Société

La révolution, une affaire de voluptueux ?

Michaël Fœssel est philosophe et professeur à l’école Polytechnique. Dans son dernier ouvrage, « Quartier Rouge » (PUF, 2022), l’essayiste tente de réconcilier les forces de l’émancipation avec le plaisir. Au moment où la droite réactionnaire utilise ce dernier comme prétexte pour continuer de saccager la planète, Fœssel nous rappelle que la jouissance reste avant tout un moyen de se déprendre d’un capitalisme brutal fondé sur le principe de rendement.

PUF, 2022, 204 p.

D’emblée, le philosophe met en lumière deux scènes issues de la littérature socialiste. La première, tirée de Germinal (1885), narre le ressentiment du patron Hennebeau qui voit ses ouvriers s’adonnant joyeusement à la sexualité tout en faisant grève. Dépossédé de son emprise, le dirigeant observe ses ouailles sortir de leur statut de prolétaire (engeance en latin), qui les réduit à leur force de travail. Quant à la deuxième scène, racontée par Simone Weil, elle décrit les occupations d’usines par les ouvriers en 1936, qui expérimentent un temps une vie sans directeur. Au milieu de cette liesse populaire, la philosophe chrétienne observe une certaine chaleur humaine sur tout ce métal, résistant à la réification du mode de production capitaliste.

Si ces deux scènes redonnent au plaisir émancipateur ses lettres de noblesse, Fœssel anticipe les réactions que celles-ci pourraient susciter. Nos sociétés occidentales, post Mai 68, pourraient se complaire dans une volupté qui, loin d’ébranler le libéralisme-libertaire, le conforterait dans son principe de déchaînement des appétits individuels. Pour contrer cet effet malheureux, certains socialistes seraient tentés de succomber à une morale ascétique, pour qui tout plaisir personnel constituerait une forme de passivité face à la société marchande. Loin du « jouir sans entraves », les défenseurs de la planète et des animaux feraient de la contrainte leur cheval de bataille, ce qui bénéficierait in fine à une droite réactionnaire, qui appellerait de ses vœux la restauration du savoir-vivre à la française. Si Michaël Fœssel fait sien cette phrase de Roger Vailland, « les révolutionnaires ne doivent pas devenir des pisse-froid », il rappelle que le jeu, le rire, et la dérision, sont avant tout des affects issus de la gauche libertaire, visant à renverser les hiérarchies du pouvoir capitaliste en place.

Afin de montrer l’affinité entre la volupté et la révolution, le philosophe nous rappelle deux évènements contemporains : les Gilets jaunes et la pandémie. Si les premiers ont manifesté leur colère, ils n’en ont pas moins reconstruit des lieux de sociabilité qui avaient été détruits par la violence des lois du marché. Dépourvu d’un appareil centralisé, ce mouvement a su remettre la démocratie radicale au goût du jour, en élaborant des sociabilités diverses, dont l’amitié et l’amour, mis à mal par un individualisme exacerbé. Quant à la pandémie, elle a soulevé la question de la répression des corps et de la privation des plaisirs, surtout pour les plus modestes d’entre nous.

Or, ces derniers temps ont aussi été marqués par la résurgence d’un hédonisme réactionnaire, visant à légitimer un mode de vie à la française, souvent rétrograde, notamment à l’égard des plus faibles. Pour ne pas tomber dans la confusion, Fœssel procède à une distinction entre le « plaisir-confirmation » et le « plaisir-distanciation ». Si Les Valseuses de Bertrand Blier fait jubiler le misogyne voulant conforter ses préjugés, il fait rire le progressiste qui se moque d’un machisme éculé. Aussi, l’hédoniste réactionnaire s’esclaffe, mais sans partager son affect, ce qui a un effet dépolitisant : rappelons-le, le fait de ne pas s’engager nous place du côté de l’ordre.

« Michaël Fœssel nous propose de réinvestir la sexualité, le jeu et le rire comme des forces subversives. »

Également, Fœssel réinvestit les notions de désir et de plaisir en rappelant les positions iconoclastes de Deleuze et de Foucault à ce sujet. Si le premier ne supporte guère le mot de plaisir, affect bourgeois qui conforte le dominant dans sa position, il lui préfère le désir qui n’est pas un manque qui cherche la réplétion (Anti-Œdipe), mais une force créatrice sans fin et étrangère à tout nivellement. Foucault, quant à lui, parie sur une politique des plaisirs, qui trouve d’ores et déjà dans le présent un souci de soi dégagé des impératifs de notre société répressive : cela se matérialise notamment dans les aphrodisia, actes qui procurent une certaine forme de plaisir, dans lesquels l’individu peut se constituer comme sujet (Histoire de la sexualité). Même si les positions divergent à ce propos, le plaisir est malgré tout un moment d’émancipation arraché à un monde mauvais.

Mais qu’en est-il du lien entre le plaisir individuel et la participation au capitalisme ?

Shame de Steve McQueen (2011)

Au milieu de l’hiver, l’invincible été ?

Tout d’abord, Fœssel cite un texte de Julien Coupat, anarchiste connu pour l’affaire de Tarnac, au sujet du coronavirus : selon ce dernier, la Covid-19 a été un moment de suspension de la normalité et de son divertissement corollaire nous faisant prisonniers du statu quo. Or, le philosophe reste sceptique quant à cette méthode qui viserait à disqualifier tous les plaisirs du monde d’avant. S’il est sain d’interroger la portée délétère de certains d’entre-eux, il serait maladroit de faire porter aux seuls individus le poids du monde sur leurs épaules. En effet, d’un point de vue politique, il est stérile de faire la morale à des personnes largement déterminées par la totalité d’un système incroyablement sophistiqué.

Cette propension à la culpabilisation s’origine selon le philosophe dans le choc cataclysmique de la chute du Mur de Berlin (1989), mettant fin aux grands récits mobilisateurs. Contre ces derniers, l’intersectionnalité va démultiplier les catégories d’opprimés, dans le but de croiser les effets de domination expérimentés dans nos sociétés. Si cette démarche a pu être salutaire, elle connaît certaines dérives qui ne peuvent être tues : dans une volonté de comptabilité, certains militants ont individualisé la lutte, en demandant à chacun de « checker » ses privilèges (sociaux, ethniques…). Or, l’essayiste nous avertit : cette traque verbale, axée sur les signifiants, peut avoir un effet démobilisateur. Loin du Grand Soir, les personnes vont s’employer à créer une ontologie critique d’eux-mêmes (Foucault) dans une perspective ascétique. Une logique qui, rappelons-le, fait florès au moment où les paradigmes révolutionnaires s’étiolent. Comment ne pas songer à l’apparition du stoïcisme et de l’épicurisme au sein des sociétés antiques lassées de la politique ?

De plus, une autre tentation malheureuse pourrait submerger les forces progressistes, à savoir celle du catastrophisme. Proche de la présomption du malheur stoïcien, certains penseurs pourraient nous faire croire que seul le pire est possible. Contre cette volonté de créer des îlots de pureté au sein de l’enfer, Fœssel souhaite combattre les causes qui ont produit celui-ci. Si un perfectionnisme moral guette la gauche, le philosophe nous invite à nous détourner d’une voie ascétique aux relents religieux qui se cantonne au constat du malheur sans proposer un autre monde aux hommes. Contre cela, il nous propose de réinvestir la sexualité, le jeu et le rire comme des forces subversives.

Notre joie

À l’encontre des passions tristes, le philosophe cherche à dénouer certaines confusions très présentes dans les esprits contemporains. En effet, le libéralisme-libertaire aurait marié le désordre pulsionnel des mouvements estudiantins avec le capitalisme que nous connaissons. Le genre de vie du fils de patron pourrait être libertaire, sans que cela change son mode de vie (Clouscard). De plus, la sensualité sympathique des hippies aurait laissé place à une brutalité sans frein présente dans la pornographie consommée par une jeunesse dénuée de Surmoi.

Or, cette critique de la mentalité libertaire et la récupération possible de celle-ci par le capital ont été anticipées par les théoriciens de la « libération sexuelle ». Foucault, dans l’Histoire de la sexualité, ne se faisait pas d’illusion sur une fausse émancipation. Quant à Herbert Marcuse, il a identifié ce que pourrait être une logique capitaliste débridée qui se mêlerait parfaitement avec un conformisme social et sexuel. Pour comprendre cela, il faut opérer une distinction très nette entre d’une part le sexe comme représentation et le sexe comme évènement. Si le libéralisme contemporain fait la belle part à des films pornographiques basés sur l’exploitation d’autrui (notamment des femmes), il écarte ce qui pourrait échapper à ce que Marcuse nomme le principe de rendement (Eros et Civilisation). En effet, la sexualité comme évènement défierait cette logique de contrôle analogue à celle du capitalisme, celle qui vise le plus de bénéfices personnels au détriment des plus vulnérables.

Pour exemplifier son propos, Fœssel fait appel à un film qui aborde cette thématique, à savoir Shame de Steve McQueen : dans celui-ci, Brandon, jeune trentenaire aisé, a une sexualité débridée, qui est en réalité soumise à la performance. Ainsi, ce dernier se plaît à exposer ses ébats sur des baies vitrées visibles depuis la rue. Si une analyse superficielle pourrait nous faire penser que cette sexualité est le résultat des relents dionysiaques des mouvements de Mai 68, elle est bien plutôt le reflet d’une structure psychologique instillée par le principe de rendement dont parle Marcuse.

À l’inverse de cette dernière, l’auteur de L’Homme Unidimensionnel, visionnaire, nous donne des pistes d’une sexualité « perverse » non-génitale, dégagée des impératifs de la production et de la reproduction. Loin de faire l’apologie du retour des ligues de vertu contre une sexualité qui serait devenue « déviante », Fœssel déterre les pensées soixante-huitardes dans le but de faire feu de tout bois contre une droite réactionnaire qui cherche à faire entrer dans son giron idéologique la sensualité. Enfin, il termine son exposé sur la suprématie masculine dans le monde du sexe qui aurait été détruite : or, MeToo et les mouvements similaires ont rappelé l’importance du consentement et du plaisir féminins, mais aussi la volonté de se déprendre de la logique de performance à l’œuvre dans les chambres à coucher (« T’as joui ? »).

Par-delà ces questions, la gauche se doit de refaire sienne le rire et le jeu : dans un célèbre texte, Walter Benjamin cite Proust, pour qui le rire est un affront au bourgeois qui prétend au sérieux de son rang (Sur Proust). Une fois de plus, l’amusement ne peut servir à conforter la domination, mais bien employé, il peut être nettement plus subversif qu’un traité austère de philosophie. Reprenant les films d’Audiard, Fœssel veut arracher à la droite le monopole qu’elle a de celui-ci : si le dialoguiste était réactionnaire, il y a néanmoins chez lui un maniement du verbe populaire, qui peut être utilisé contre une langue bourgeoise au service d’un ordre social rigide.

Enfin, c’est le jeu qui est mis en lumière par le philosophe : citant le « luxe communal » théorisé par Eugène Pottier (Manifeste de la Fédération des Artistes), Fœssel se fait l’apologue d’un luxe réservé au plus grand nombre, celui de l’ouvrier pouvant tout à la fois être artisan et poète. À l’opposé du luxe monumental, entérinant l’humilité des petits devant les grands, l’essayiste fait du beau l’apanage de chacun, dans le sillage du communisme luxueux développé par Frédéric Lordon.

« MeToo et les mouvements similaires ont rappelé l’importance du consentement et du plaisir féminins. »

Loin de la grisaille sinistre des contempteurs de la vie, cet essai propose à chacun de redécouvrir l’héritage intellectuel de gauche concernant le plaisir. Si la conquête des jours heureux passe nécessairement par la lutte et par l’organisation, il ne faudrait pas pour autant occulter l’aspect individualiste des combats d’émancipation, celui qui fait vibrer les esprits et exulter les corps.

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