Culture

Thomas Bouchet : « L’amour charnel, la bonne chère et la fête sont des enjeux sociaux »

Maître de conférences en histoire du XIXe siècle à l’université de Bourgogne, Thomas Bouchet explore dans « Les Fruits Défendus », le rapport du socialisme à la sensualité sur les deux derniers siècles, de Charles Fourier à Daniel Guérin, en passant par Claire Démar, Prosper Enfantin, ou l’inventeur du mot “libertaire”, Joseph Déjacque. Il dresse ainsi une cartographie générale et contrastée de cette constellation sensualiste (extrêmement minoritaire au sein de l’univers socialiste) prônant une émancipation totale qui redonnerait toute sa place aux passions charnelles.

Le Comptoir : La volonté d’émancipation qui caractérise le socialisme se manifeste avant tout dans la sphère sociale. Or, le plaisir et la sensualité renvoient avant tout à la sphère individuelle. Comment le socialisme sensuel arrive t-il à concilier cette opposition sans sombrer dans la dictature des mœurs ?

Thomas BouchetThomas Bouchet : Ceux qui font le pari d’un socialisme sensuel voient l’expression de l’émancipation des corps dans la vie sociale. Cela ne s’arrête pas, pour eux, à la porte d’entrée du logement qu’ils occupent. Ils estiment que la libération des esprits et des corps n’est pas simplement économique, sociale, politique ou culturelle : elle est aussi charnelle. En ce sens, lorsqu’ils dénoncent l’oppression qui abat les corps à l’usine, à l’atelier ou dans les champs, certains d’entre eux disent qu’il faut aller plus loin et se demander ce que ce corps libéré de l’oppression peut devenir dans une société autre (puisque les socialistes ont tout de même le projet, surtout au XIXe et XXe siècles, d’esquisser les contours d’une société qui fonctionne différemment). Dans ce cas, sur les terrains que j’ai étudié – l’amour charnel, la bonne chère et la fête – il y a un enjeu social et pas simplement individuel. Ces sensualités-là sont théorisées, revendiquées, mises en pratique éventuellement, mais dans une optique qui est au-delà de l’interaction et de la vie intime des individus.

En quoi Le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier est-il si subversif par rapport à la pensée politique de son époque ?

Charles FourierFourier n’établit aucune distinction entre l’émancipation des corps et l’émancipation sociale. Il pense qu’il y a un continuum entre les deux, ce qui est complètement atypique en ce début de XIXe siècle. Le Nouveau monde amoureux est ainsi subversif par rapport à la pensée de l’époque en générale. La Théorie des quatre mouvements, son premier grand livre, est publié sous l’Empire et Le Nouveau monde amoureux est écrit sous la Restauration en 1816 (mais publié beaucoup plus tard, dans les années 1960). La Restauration signifiait l’alliance du trône et de l’autel, une vision tout à fait hostile à l’émancipation des corps fondée sur une dualité chrétienne (l’esprit/ l’âme d’un côté, le corps de l’autre). Mais Fourier est aussi atypique dans le monde des socialistes. C’est un météore. Il est l’un des premiers à pouvoir répondre à la définition que je suggère des premiers socialistes (non pas “pré-marxistes” car cela n’a pas de sens, ou “utopique” car il y a un jugement de valeur dépréciatif), des socialistes en train de se chercher, qui sont aux aurores des constructions doctrinales. Le Nouveau monde amoureux est une tentative d’aller au bout de la logique de l’émancipation, y compris celle des corps dans les relations charnelles, sans autres obstacles que ceux qui pèsent sur les relations entre adultes et enfants. Mais tout le reste trouve sa place dans le dispositif de Fourier. Ce qui est perçu comme perversion en civilisation (ce terme est d’ailleurs déprécié par Fourier car l’état de la civilisation de son époque est déplorable) est pour lui perçu comme manie et expression passionnelle. Et toutes les expressions passionnelles doivent trouver leur place par des agencements particuliers qui permettent l’épanouissement collectif. Mais Le Nouveau monde amoureux est aussi une remise en cause radicale du langage qui, selon Fourier, est un mode de domination particulièrement efficace.

« Pauvres de jouissances, ils veulent être riche d’illusions. » Fourier

Le socialisme sensuel se caractérise par le rejet du dualisme entre l’esprit et le corps, les plaisirs sensuels devant rejoindre les plaisirs intellectuels selon François Jollivet-Castelot (début du XXe siècle). Mais Fourier critiquait également le simple plaisir physique matériel, décrit comme « sensualité grossière », s’il n’est pas composé et spirituel.

Les fruits défendus - Thomas BouchetLe matériel a sa légitimité, le spirituel également, mais ce qui intéresse Fourier, c’est le mode composé. Le mode simple est toujours un peu appauvrissant : s’il n’y a que du matériel ou que du spirituel c’est dommage, sauf s’il s’agit de manies bien spécifiques. Globalement, cela vaut la peine d’agencer. Toute la complexe pensée de Fourier, me semble-t-il, est une pensée de l’agencement, du mouvement. Pour moi, il est une sorte de porte-drapeau, un penseur clé du socialisme sensuel. Cela dit, j’y apporterais une nuance importante, qui n’est pas assez marquée dans le livre, car, emporté dans mon sujet, j’ai essayé de saisir deux socialismes qui seraient un peu antithétiques : un socialisme sensuel face à un socialisme austère. En réalité, c’est beaucoup plus compliqué que cela : il y a des socialismes ni fromage ni dessert, des socialismes fromage et dessert, et puis des socialismes avec du fromage et pas de dessert ou le contraire. Certains socialistes sont très austères dans certains domaines et très sensuels dans d’autres.

Nombre des personnalités que vous citez (socialistes, républicains, communistes, etc.) change de position politique et morale durant leur vie. On note ainsi une évolution de leur parcours sur les questions de la sensualité, contrairement à ce que tente de faire croire leurs adversaires en les figeant dans des postures désavouables.

Le problème pour les socialistes, c’est qu’ils sont souvent définis par l’adversaire, c’est-à-dire qu’ils doivent toujours répondre à des assignations intolérantes. Les socialistes passent beaucoup de temps à essayer de sortir des cases dans lesquelles on les met.

Jean-Antoine Watteau - Fêtes Vénitiennes, 1715

Jean-Antoine Watteau, Fêtes vénitiennes, 1715

Néanmoins, la distinction entre socialisme sensuel et socialisme austère ne rejoint-elle pas celle opérée par Karl Marx entre socialisme utopique et socialisme scientifique ?

En partie, oui, mais pas complètement. Déjà parce que Marx lui-même n’est pas complètement fixé. Les écrits du jeune Marx prennent profondément en compte la question de l’émancipation charnelle, du développement des sens. La pensée de Marx est une pensée en évolution qui reste mixte et complexe tout au long de sa carrière de penseur. Ensuite, avec un marxisme militant et conquérant, s’installe une volonté de classifier le monde des socialismes et d’indiquer un sens de l’histoire. Dans ce sens de l’histoire, les socialistes considérés comme bourgeois (Fourier, Saint-Simon) ont quelque chose d’inachevé et dépendent d’une classe sociale d’origine qui les conduit vers la satisfaction individuelle des corps, contrairement à ce que doit être l’engagement pour la cause. Un engagement d’ordre militant où l’expression des sympathies corporelles passe derrière la défense de l’idée de faire avancer la société. En somme, le socialisme à tonalité sensuelle détournerait du vrai combat.

La sensualité socialiste passe par l’émancipation du corps. Or, un des premiers (avec les matérialistes du XVIIIe siècle que sont D’Holbach, Condillac, Diderot, Helvétius) à avoir remis le corps et les passions au cœur de la vie humaine est Sade qui, avec ses récits, remonte aux sources passionnelles de la pensée et opère un véritable bouleversement des sensibilités.

Sade

Sade

Il y a deux remarques dans votre commentaire. La première concerne les matrices de ce socialisme sensuel. Fourier ne part pas de rien, ne serait-ce parce que, quoi qu’il en dise, il a énormément lu. Et parce que cela charrie des représentations de l’homme en société qui nous renvoient à la fin du XVIIIe siècle avec la grande remobilisation du rapport au corps sous la Révolution française. Et puis, avant cela, on a Rabelais et puis Spinoza qui affirme « on ne sait pas ce que peut le corps », c’est-à-dire que le corps est un élément moteur de la libération globale de l’être. On a également l’ombre tutélaire chrétienne avec son rapport au corps marqué par la représentation religieuse du monde, qui est remobilisée par les socialistes, soit pour s’en distancier, soit pour la reprendre à leur manière. Et avant cela, on a l’épicurisme et le stoïcisme. Il faut savoir que ces socialistes sont de grands lecteurs, ils connaissent bien leurs classiques.

Il serait d’ailleurs très intéressant de reprendre tout un ensemble de stéréotypes attachés à chacun de ces grands groupes de pensée. L’épicurisme et le stoïcisme, par exemple, ne sont pas forcément ce qu’on en dit. Le Moyen-Âge a souvent été caricaturé comme sombre et austère, etc. Mais un certain nombre de ces penseurs socialistes, extrêmement fins dans leur système de référence, remobilisent ces grands courants de pensée dans leur authenticité.

« On déclame contre les passions sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien. » Marquis de Sade

Le socialisme sensuel se veut également féministe : on peut citer Ma loi d’avenir de Claire Démar (1833), le journal La Femme libre (1832), le journal La Voix des femmes (1848) ou le livre de Jenny d’Héricourt, La Femme affranchie (1860). Mais ces exemples sont rares au sein de la pensée socialiste. Et ce d’autant plus que certaines femmes sont aussi puritaines que les hommes sur la question de l’émancipation des corps.

Jenny d’Héricourt

Jenny d’Héricourt

Il y aurait à mener, parallèlement à cette histoire des relations entre socialisme et sensualité, une histoire des relations entre féminisme et sensualité. C’est tout à fait fascinant. Et l’on trouve là encore tout un éventail de postures. Les exemples que vous citez sont eux-mêmes très divers. Claire Démar affirme que l’émancipation passe par la chair, que l’être humain social est masculin-féminin, et que faire l’amour pour faire l’amour (tout comme faire la fête) est dans l’ordre des choses dans une société émancipée. Derrière cette question, très importante, de la sexualité, il y a deux autres terrains qui sont en résonance constante : bien manger et faire l’amour joyeusement vont souvent ensemble. Fourier dit qu’après un bon festin, rien de mieux que faire l’amour.

On retrouve également cette préoccupation chez Léon Blum à la fin du XIXe siècle dans ses premiers textes, au début du XXe siècle dans un ouvrage intitulé Du Mariage et tout au long de sa vie d’homme politique. A contrario, il y a également des socialistes qui sont hostiles à l’émancipation des femmes.

Paradoxalement, la chair peut aussi être sanctifiée et le féminisme divinisé : en témoigne l’église saint-simonienne de Prosper Enfantin qui tente de réconcilier la chair et l’esprit en se mettant en quête de la femme-Messie.

Cela fait écho aux différentes définitions qui englobent le terme “socialisme”. Une des meilleures manières d’y voir plus clair est de regarder ce qui bouillonnait dans tous les sens au XIXe siècle. Il y a énormément d’expérimentations à cette époque sur le plan de la pensée et de l’action. Et le bouillonnement doctrinal des saint-simoniens est absolument fascinant, conduisant à des expérimentations poussées à leurs plus extrêmes limites : des relations extraordinairement sensuelles entre les hommes et les femmes. À deux bémols près : dans l’esprit de Prosper Enfantin, chef de file de l’église saint-simonienne, le plaisir est surtout celui des hommes ; et ces moments de plaisirs ne sont pas contradictoires avec des périodes d’ascétisme. Ainsi, lorsqu’ils montent sur les pentes de Ménilmontant pour se recueillir, écrire le livre nouveau et fonder le temple c’est un moment très austère, uniquement entre hommes. On circule d’un modèle à un autre, avec des tâtonnements, mais aussi d’énormes conflits internes, des scissions retentissantes, des déclarations de haine extraordinairement violentes… et puis des rencontres, dix ou quinze ans après, où d’autres éléments dont les germes ont été posés réapparaissent.

« Oui, l’affranchissement du prolétaire, de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, n’est possible, j’en ai la conviction, que par l’affranchissement de notre sexe ; par l’association de la force et de la beauté, de la rudesse et de la douceur de l’homme et de la femme. » Claire Démar, Ma loi d’avenir

Vous notez justement une certaine dissociation entre les écrits et les actes : « Dans les faits, il n’est pas évident que cette revendication de l’amour libre soit fréquemment mise en pratique. […] La jalousie et le sentiment de propriété ne disparaissent pas. […] Le principe de la prééminence masculine est souvent appliqué pour le partage des tâches. »

Cela revient par la fenêtre quand c’est chassé par la porte. Il y a un certain nombre de pesanteurs dans les représentations du monde dont les socialistes, dans toute leur diversité, ne sont pas exempts. Il est assez logique de retrouver ces contradictions chez eux d’une manière ou d’une autre. Et lorsqu’ils ne remettent pas fondamentalement en question le régime de la propriété, ils ne remettent pas davantage en cause le principe de la propriété masculine envers les femmes.

Les attaques contre le socialisme sensuel rejoignent très souvent les attaques contre le bas-peuple aux « mœurs corrompues » et à la « sexualité bestiale ». Des attaques provenant généralement de la droite mais aussi, au XIXe siècle, de libéraux, de républicains conservateurs, de certains socialistes, de communistes, d’anarchistes… et notamment de Pierre-Joseph Proudhon qui considère la proscription de la sensualité comme condition de l’émancipation sociale.

proudhonLe puritanisme de Proudhon apparaît ici dans toute sa splendeur. Mais il est aussi raide sur le terrain de la gastronomie : la gourmandise n’est pas une bonne chose. La gastrosophie de Fourier c’est une « philosophie de la gueule » affirme-t-il avec un immense mépris. L’objectif des individus est, selon lui, de faire avancer une idée anarchiste qui ne passe pas par la gaudriole, par un plaisir charnel considéré comme bestial et régressif. On est dans un des axes de l’hostilité au projet d’émancipation charnel car laisser parler son corps c’est se comporter ou comme une bête ou comme une femme ou comme un enfant. De fait, cela ne peut pas être un objectif digne pour un homme (un mâle) qui se respecte.

À partir de la fin du XIXe siècle, les attaques émanent des collectivistes (Jules Guesde en tête), de George Sorel qui défend un socialisme austère et puritain, et des communistes qui, dans les années 1920, exaltent le modèle du militant pur et viril. En face, Paul Lafargue revendique le Droit à la paresse (1883) en réfutant le droit au travail, et Daniel Guérin exalte les passions charnelles dans Un jeune homme excentrique (1965).

Paul LafargueIl se dessine effectivement des lignes générales d’évolution qui trouvent leurs sources dans les matrices du siècle précédent. Chez Guérin, il y a du Fourier, tout comme chez Blum. Fourier a été lu, commenté, médité. Les jalons étaient donc placés et l’on retrouve des grandes familles de pensées. Mais le tournant entre le XIXe et le XXe siècle est très intéressant car le mouvement collectiviste est plutôt hostile à l’émancipation des corps mais, encore une fois, avec des exceptions. Par exemple, le jeune Guesde affirme qu’il serait légitime, savoureux et jouissant que les ouvriers puissent manger des bonnes huîtres. Ces dernières reviennent d’ailleurs souvent : c’est un fil rouge totalement inattendu que j’aimerais bien creuser un jour parce qu’il y a une véritable cristallisation sur les huîtres. On en comprend aisément la raison, touchant au plus intime de l’individu physique : comme objet de désir et de répulsion, l’huître se pose là. Je connais peu de personnes qui y sont indifférents : soit on aime soit on déteste.

Pour revenir aux nuances, Paul Lafargue qui, de son côté, revendique le droit à la paresse n’est pas pour autant un homme de l’émancipation globale. Sa vision de la femme est très classique. C’est également un homme du devoir et pas vraiment un homme du plaisir. Ensuite, tout le jeu des réinterprétations opéré au XXe siècle fut de considérer Lafargue comme un précurseur de la volonté de s’arracher à la dureté du labeur quotidien.

Quant aux anarchistes au tournant des deux siècles, ils sont à la fois dans l’émancipation et dans le contrôle car il y a chez une partie d’entre eux une pensée hygiéniste très développée qui ne favorise pas le déploiement de toutes les capacités du corps.

« La classe ouvrière mangera de joyeux biftecks d’une ou deux livres ; […] Elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne. » Paul Lafargue, Le Droit à la paresse

Léon Blum fit notamment les frais de l’offensive tant anti-sensualiste qu’antisémite, aussi bien de la part de la droite et de l’extrême-droite que de son propre camp. Comment expliquer cette haine d’une partie de la gauche de l’époque ?

Osias Beert - Nature morte avec huîtres et pâtisserie, 1610

Osias Beert, Nature morte avec huîtres et pâtisserie, 1610

En effet, parmi ces adversaires les plus implacables Blum trouvait les communistes qui reprenaient, dans une large mesure, les lignes d’attaques formulées à l’autre extrémité de l’échiquier politique. Il a été très diffamé de façon ordurière : c’était Blum la prostituée, Blum la fille facile, Blum qui embrasse Édouard Herriot, Blum et ses porte-jarretelles, etc. Ces attaques brutales révèlent l’incroyable malaise face à la sensualité à droite, à l’extrême-droite et chez les communistes qui prônaient, globalement, une culture du contrôle du corps au service du travail (valeur fondamentale) ou au service de l’action politique et sociale. Cela ne pouvait pas coller avec Blum. En plus, il venait de la bourgeoisie, il avait tout pour déplaire.

« Ce qui me gène le plus chez les communistes, c’est qu’ils se prennent absolument au sérieux. » Roger Vailland

La vision puritaine, considérant le plaisir comme synonyme au mieux de paresse, au pire de débauche, n’est-elle pas la conséquence d’un certain retour à l’ordre moral mettant en avant le travail, la privation, l’esprit de sérieux et le “sens des réalités” ?

Je suis d’accord mais je resterais prudent sur l’époque d’aujourd’hui. Le dernier chapitre de mon livre s’intitule « Socialismes et sensualité dans le brouillard de 1981 à nos jours », ce n’est pas artificiel mais dû à plusieurs raisons. Premièrement, c’est trop proche, il me faut du recul pour saisir réellement ce qui se met en place. Ensuite, je connais mieux le XIXe siècle que la fin du XXe et le début du XXIe siècle. Enfin, je ne veux pas tout mélanger : mon avis de citoyen sur la question n’a pas à être plaqué sur une analyse aussi sérieuse, solide et généralisable que possible. Mon livre n’est pas un manuel mais un essai, chacune de mes propositions est faite pour être discutée, notamment sur le début du XXIe siècle. Il n’empêche que – et bien d’autres que moi l’ont dit – les temps que nous vivons semblent bel et bien assombris par une chape morale qui s’abat dans de nombreuses sphères de la vie individuelle et collective.

La sensualité et le socialisme sont partie prenante des évolutions de la société. Faire bonne chère, faire l’amour et faire la fête ne signifient pas la même chose au XIXe siècle, en 1920 et de nos jours. De fait, le plaisir sensuel n’a-t-il pas été dévoyé par l’hédonisme petit-bourgeois issu de Mai-68 et dont le descendant est le fameux homo-festivus moqué par Philippe Muray ?

Daniel GuerinLe printemps 1968 est un moment particulier dans une évolution plus massive qui démarre bien avant 1968 et qui se prolonge dans les années 1970. Les moments qui se déploient durant ces années 68 sont très contradictoires : c’est à la fois Vive la révolution, des slogans tels que « Jouir sans entraves » ou « Prolétaires de tous les pays caressez-vous » ; mais c’est aussi un maoïsme extraordinairement puritain avec qui il ne fallait pas plaisanter. Dans le sillage de ces années, et reprenant des traditions plus anciennes, il y a, par exemple, entre Lutte ouvrière (LO) et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), plus que des nuances. Autant LO me semble assez cohérente dans sa manière de voir le monde (si on n’est plus d’accord avec la ligne, on n’a le choix que de quitter l’organisation), autant la LCR est parcourue de tensions diverses, en particulier sur ces questions-là. Des questions qui reviennent sans arrêt car on ne cesse pas d’être un individu vivant lorsqu’on entre dans le militantisme politique et social. Mai-68 est désormais l’enjeu de combats politiques et doctrinaux idéologiques très forts. La vision qui semble s’imposer serait celle d’un “lâcher tout”, un n’importe quoi d’essence petite-bourgeoise alors que c’est plus complexe que cela. En retraçant, par exemple, le parcours tout à fait passionnant de Daniel Guérin durant ces années-là, on se rend compte qu’il n’est pas dans la ligne du mouvement général, du fait de ses originalités de penseur, de militant, d’homme, et cela soulève bon nombre de questions. Je préfère voir les années 68 sous cet angle-là.

« Ma mue en direction du socialisme n’était pas objective, d’ordre intellectuel. Elle était bien plutôt subjective, physique, issue des sens et du cœur. […] La quête charnelle m’avait délivré de la ségrégation sociale. » Daniel Guérin

Un des plus féroces défenseurs de l’émancipation des femmes et de la sensualité fut Joseph Déjacque dont vous avez édité les écrits libertaires dans À bas les chefs !. Son livre uchronique L’Humanisphère s’inscrit dans la lignée du phalanstère de Fourier. Et ses attaques contre Proudhon sont virulentes : « un âne », « un vieux sanglier qui n’est qu’un porc », « un écrivain fouetteur de femmes », « un anarchiste juste-milieu, libéral et non libertaire ». En quoi ce socialiste libertaire pour le moins inconnu mérite t-il d’être redécouvert aujourd’hui ?

A bas les chefs !Pour moi c’est une rencontre plus récente. C’est d’abord l’éditeur (La Fabrique) qui m’a proposé de travailler sur Déjacque. J’étais inquiet car je n’étais pas un spécialiste de ce penseur. Mais c’était un beau cadeau qui me permettait de regarder de plus près ce que j’avais aperçu dans Les Fruits Défendus. Je l’ai rencontré durant mes recherches lorsque je suis tombé sur L’Humanisphère et sur De l’Être Humain mâle et femelle (1857), un pamphlet d’une virulence inouïe contre Proudhon vis-à-vis du féminisme. Le véritable émancipateur est celui qui ne s’arrête pas en chemin et certainement pas celui qui fait la part des choses entre ce qui vaut la peine d’être émancipé et ce qui n’en vaut pas la peine. Que Proudhon laisse les femmes au bord du chemin est intolérable pour Déjacque. Tout au long de son existence de militant, de penseur et d’écrivain il défend et illustre l’égale dignité des hommes et des femmes. À quelques toutes petites nuances près, il est vraiment de ceux qui, au XIXe siècle, vont le plus loin. C’est un anarchiste parmi les anarchistes mais tellement plus anarchiste, en tout cas dans son esprit, que les autres qu’il en arrive à forger un autre mot pour dire quel est son combat. Pour lui, Proudhon n’est qu’un demi, un quart ou un huitième d’anarchiste. Il vaut la peine de se construire un autre mot pour se reconnaître ensemble, nous les grand émancipateurs, et ce mot est celui de libertaire.

Déjacque écrivit merveilleusement bien, ses inventions verbales sont incroyables. Comme Fourier, il a bien compris que contester radicalement la société en place, c’est reprendre possession du langage, c’est se débarrasser des mots des vainqueurs pour créer ses propres mots. Il mobilise, par ailleurs, autant de références classiques dans ses écrits (La Fontaine est très présent) que celles du boulevard du crime et des saltimbanques du Paris populaire. De ce mélange il construit une langue de l’émancipation.

« L’être humain est comme le ver luisant : il ne brille que par l’amour et pour l’amour ! » Joseph Déjacque, De l’Être Humain mâle et femelle

Pour ce révolté contre toutes les formes d’autorité « écrire, c’est combattre » dites-vous. Or, son œuvre, contrairement à celles de Jules Vallès, Bakounine, Max Stirner, Proudhon ou Jean Jaurès n’a jamais été connue du grand public. Comment expliquez-vous cette occultation ou méconnaissance ?

Ernest CoeurderoyJ’y vois plusieurs raisons. Tout d’abord, dans l’univers anarchiste du XIXe siècle médian, il est totalement éclipsé par Proudhon. Celui-ci tient le haut du pavé. Malgré des incompatibilités majeures entre les deux hommes, Déjacque était admiratif de Proudhon, il le considérait comme l’un des plus grands de son siècle, et dans les dernières lettres qu’il lui adresse – alors qu’il est en fin de course, miséreux à Paris – il dit, en substance : j’ai été rude avec vous mais nous faisons partie du même monde. D’autres figures fascinantes ont été éclipsées durant cette période : Ernest Cœurderoy, par exemple.

Ensuite, autre raison, Déjacque est inassimilable. Il va plus loin que les autres et laisse tout le monde en chemin. N’acceptant aucune compromission, restant entier, il entre en conflit avec ceux qui, à l’origine, lui sont le plus favorable, se faisant un nombre considérable d’ennemis. Républicain en premier lieu, il se radicalise au fur et à mesure, passant par le socialisme puis par l’anarchisme. Dans L’Humanisphère, la dimension anarchiste est très poussée. Son journal, Le Libertaire, est d’une radicalité extrême. Aucune sphère de la vie individuelle et collective n’échappe à sa volonté d’émancipation absolue, que ce soit pour les femmes ou pour les Noirs. Quand il affirme cela, il est aux États-Unis, à la Nouvelle-Orléans, et porter un toast aux Noirs à cette époque le met en péril. Il finit par quitter la Nouvelle-Orléans à la fin des années 1850 car ça chauffe pour lui. Une figure comme celle-là est passionnante à étudier mais pas évidente à suivre.

C’est également un éternel vaincu. Il ne gagne quasiment jamais. Il perd en juin 1848 car fondamentalement il est du côté des insurgés et on le lui fait bien payer. Il perd en exil à Londres, puis à Jersey, étant minoritaire et violent dans un milieu où il ne se reconnaît pas. Puis, il perd aux États-Unis, croyant en une solution miracle : à New York et à la Nouvelle-Orléans, il se rend compte qu’il n’y a rien à faire. Face à cette impasse, il revient en France. Mais la France, à la fin de sa vie, est un ultime exil. C’est un homme qui va d’exil en exil.

« Nous savons maintenant que par-delà la destruction des structures économiques du capitalisme, et leur remplacement par des structures socialistes, il nous faudra réinventer l’amour, la famille, la fraternité, le bonheur, le malheur, la solitude. » André Laude, Tribune socialiste, 13 juin 1968

Enfin, c’est un homme sans visage. On ne possède ni portrait, ni photographie de lui. On le connaît uniquement grâce à certains de ses contemporains mais de façon fugace, et aussi, un peu, lorsqu’il parle de lui-même : il dit que son visage est mobile comme l’onde. C’est un homme insaisissable. Pour lui, l’immobilité c’est la mort. C’est pour toutes ces raisons qu’il est un parent pauvre de ce XIXe siècle socialiste.

Lors de son séjour aux États-Unis, a-t-il trouvé une communauté ou un groupe d’anarchistes/ socialistes qui partageait ses idées et soutenait son combat ?

Il n’était pas absolument seul car il était très intéressé par les structurations ouvrières en Europe et en Amérique. De fait, il avait des correspondants, il avait gardé des liens, il lisait énormément et faisait des échanges de journaux (il envoyait Le Libertaire, recevait Le Bien-être Social de Bruxelles et des journaux américains). Il participait à des mobilisations ou des initiatives militantes à New York et à la Nouvelle-Orléans mais c’était toujours lui qui allait le plus loin. Il a donc croisé énormément de personnes durant son existence mais, pour diverses raisons, il avait du mal à s’agréger dans des sociabilités militantes bien structurées. Et, parmi ces raisons, il y en a une fondamentale : c’est un ouvrier qui doit gagner sa vie. Il travaillait comme peintre et colleur de papier ce qui, au XIXe siècle, était infernal. Il le dit dans Le Libertaire : je ne peux plus mener mes deux vies, je ne peux plus concilier ma vie d’ouvrier avec celle de journaliste, de plieur, de distributeur. On comprend dès lors qu’il ne puisse entrer dans l’histoire glorieuse d’un militantisme fondé sur des personnalités elles-mêmes émancipées. Il aurait besoin de l’émancipation économique mais ne peut l’obtenir. De plus il ne parle pas l’anglais, ses clients ne peuvent être que des francophones et il a beaucoup de mal avec la France…

La pensée de Joseph Déjacque a-t-elle fait “école” ? Y a-t-il eu des continuateurs de sa pensée au XIXe et XXe siècles ?

Max_NettlauOn peut faire une histoire quelque peu souterraine de l’influence exercée par Déjacque. À l’origine, Déjacque a lui-même été influencé par Fourier, Proudhon, Pierre Leroux et Ernest Cœurderoy. Puis, le souvenir de Déjacque s’efface et il est repris en charge par des lecteurs qui découvrent L’Humanisphère et Le Libertaire. Chez des penseurs militants comme Max Nettlau ou d’autres encore, il y a un relais de sa pensée. Ce n’est pas du Déjacque à 100 %, chacun confectionne sa manière de penser le monde en fonction de mille et une sources, mais il est bien présent chez les hommes de l’émancipation de la toute fin du XIXe siècle et du premier XXe siècle. Dans L’Encyclopédie anarchiste (1925) de Sébastien Faure il y a du Déjacque. On constate une remobilisation à l’extrême fin des années 1960 avec Valentin Pelosse qui publie un livre intitulé À bas les chefs ! (le titre existait déjà au début du XXe siècle) qui restitue Déjacque dans son entier. Jusque-là, quelques bouts de ses écrits avaient été publiés (il avait été partiellement censuré par Elisée Reclus car certains passages ne passaient décidément pas). À partir de là, un mouvement s’enclenche et des personnes, de manière très isolée, s’intéressent à Déjacque : Patrick Samzun notamment, professeur dans le secondaire à Vénissieux. Malheureusement, les grandes avenues de l’histoire ne s’arrêtent pas à des individus comme Déjacque.

« Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps tout entier et rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps. » Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Nos Desserts :

1 réponse »

  1. L’affirmation selon laquelle Déjacque aurait été « un éternel vaincu » me paraît pouvoir fausser les idées. Certes il fut en 1848 dans le camp des vaincus mais on pourrait en dire autant des autres protagonistes de la lutte sociale, et pas seulement à cette date… Pour le reste il était prêt à affronter le risque d’être provisoirement -voire durablement- minoritaire mais pour autant que l’on sache il n’avait pas vocation à cela (quoi que laisse penser l’affirmation maladroite selon laquelle « il entre en conflit avec ceux qui, à l’origine, lui sont le plus favorable, se faisant un nombre considérable d’ennemis ») : ses motifs de rupture, pour autant que l’on sache, étaient toujours fondés-et-formulés.
    L’idée que « la route sera longue, encore » est explicitée, dans la partie finale de L’Humanisphère. Elle a pour corollaire l’acceptation d’être entretemps minoritaire(s) mais avec la certitude, pour autant que ceci est possible, de la victoire inéluctable : c’est là aux antipodes de la « mentalité d’éternel vaincu » qui n’est peut-être pas celle que lui attribue Thomas Bouchet mais risquerait d’être ici lu comme tel par qui n’a pas lu Déjacque.

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