Politique

Le sankarisme comme boussole pour l’Europe ?

Le 15 octobre 1987 s’est éteint celui que l’on surnommait le « Che Guevara africain ». Thomas Isodore Sankara a été assassiné à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Ce 27e anniversaire est l’occasion de se replonger dans la vie et les idées du révolutionnaire, qui pourraient servir de boussole pour notre vieille Europe au bord du gouffre.

Activiste politique burkinabè depuis la fin des années 1970, Thomas Sankara accède au pouvoir le 4 août 1983. Président du Conseil national de la Révolution de la Haute-Volta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit chemin. La Haute-Volta devient le Burkina Faso ou « Pays des Hommes intègres ». Chez Sankara, toute pensée est avant tout praxis, donc concrète. C’est un socialiste qui, dès l’adolescence, se rapproche des mouvements marxistes. Il étudie le léninisme, mais ne se laisse jamais enfermer par l’idéologie et s’adapte à la réalité.

Recevant une éducation chrétienne solide – au collège, une de ses occupations favorites est de traduire du latin des textes bibliques – et influencé par l’islam – notamment par la famille de son père et sa femme, Mariam Sankara – il n’hésite pas à s’inspirer des textes religieux [i]. Certes, comme le note Bruno Jaffré, son biographe le plus célèbre, le sankarisme reste « un concept à définir ». Mais il est possible d’en brosser les grands traits. Deux choses guident la politique de Thomas Sankara : son sens aigu de la justice et son amour du peuple. La lutte contre la pauvreté est donc son premier combat. À ce propos, Bruno Jaffré, écrit : « L’essentiel pour lui est bien d’améliorer les conditions de vie des populations. Il se voue totalement à cet objectif » [ii]. La lutte contre la corruption est également un impératif. Nous pouvons aussi ajouter au programme : anti-impérialisme, alphabétisation, redressement économique et productif, réformes sociales.

L’homme devient rapidement une figure populaire en Afrique et dans tout le tiers-monde. La romance entre le leader et son peuple a duré un peu plus de quatre ans. Car, le 15 octobre 1987, Sankara est trahi par son bras droit, Blaise Compaoré. Le Président est assassiné avec les complicités présumées de François Mitterrand, Jacques Chirac et Mouammar Kadhafi. L’histoire pourrait s’arrêter là, si les opinions politiques du révolutionnaire burkinabè ne restaient pas autant d’actualité. Mieux : quand nous voyons comment notre Union européenne marche sur la tête, il est temps de se demander si une forte dose de sankarisme ne pourrait pas nous sauver…

« Nous préférons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construction européenne ?

« Nous préférons dix pas sans le peuple qu’un avec » pourrait parfaitement remplacer la devise actuelle de l’Union européenne, In varietate concordia (« Unis dans la diversité »). La construction européenne est devenue un dogme en elle-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples européens. Les exemples récents sont nombreux. Nous nous rappelons tous du traité constitutionnel de Rome de 2004 et du référendum français. En revanche, nous oublions vite que le référendum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concernés, 15 avaient choisi de bâillonner leurs citoyens en passant directement par la voie parlementaire. Qui connaît l’importance juridique de ce traité ne peut y voir qu’un déni de démocratie. Alors que le double « non » franco-hollandais aurait dû enterrer à jamais ce traité, nos dirigeants ont eu la bonne idée de nous le refourguer en 2008 sous le nom de traité modificatif de Lisbonne. Cette fois, seuls les Irlandais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples européens se font tout simplement entuber. Rebelote avec le TSCG de 2012 qui touche à la souveraineté des États européens sans que personne n’ait le droit de se prononcer. Sans oublier le gentil mensonge de François Hollande qui avait promis de le renégocier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argument est avancé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples européens ne doivent surtout pas enrayer le mouvement. Nos dirigeants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, considérant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux.

Mais, comme l’a si justement dit Sankara : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple ». C’est pour cela qu’il a décidé d’impliquer le peuple aux décisions du pays, celui-ci ayant la capacité d’infléchir la politique nationale. Dès son arrivée au pouvoir, le Burkinabè) crée les CDR (Comités de défense de la Révolution), conseils qui ne sont pas sans rappeler les soviets russes. La population – qui adhère massivement – peut y exercer dans son ensemble un pouvoir local qui agit également sur le pouvoir national. Car, comme l’expliquait le leader, une politique qui se met en place en faisant taire une partie des citoyens est illégitime. En réalité, nous pouvons le dire, Sankara n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

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« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement. »

Dette, patriotisme économique, écologie, etc. : et si Sankara était le modèle à suivre ?

Sankara, c’est aussi de grandes réformes économiques. Son principal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987, dans la capitale éthiopienne d’Addis Abeba, devant l’Organisation de l’unité africaine, le président burkinabè prononce un discours marquant sur le sujet. Il explique comment il compte ne pas rembourser la dette de son pays, jugée illégitime car contractée à cause de la colonisation. Sauf que la situation budgétaire, même hors du remboursement de la dette, est calamiteuse. Les recettes fiscales sont très faibles et les salaires des fonctionnaires phagocytent presque tout le budget (70 %). Dans ces conditions, il semble impossible d’investir pour l’éducation, les services publics ou l’économie. C’est ainsi que le révolutionnaire entame toute une série de réformes fiscales. La bourgeoisie voltaïque est mise à contribution. Sankara et ses ministres roulent en R5 toutes pourries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonctionnement sont assainies et redirigées vers l’investissement. Les salaires dans la fonction publique diminuent de 5 à 12 %. En revanche, la gratuité des loyers est décrétée. Il s’agit pour le pays de s’en sortir par lui-même, sans aide extérieure. Le patriotisme économique est donc exalté et le protectionnisme renforcé.

« La condition de la femme est le nœud de toute la question humaine, ici, là-bas, partout. »

Un patriotisme qui ne se construit pas contre ses voisins africains. Sankara, internationaliste, souhaite voir les autres nations collaborer avec son pays. Le leader refuse aussi les aides alimentaires étrangères et préfère développer l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répartit mieux les terres et prépare l’arrivée de l’engrais dans les techniques de culture. La production de coton locale est aussi relancée et la mode du vêtement traditionnel burkinabè est encouragée par les fonctionnaires qui sont obligés de le porter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la question de l’écologie est intégrée par Sankara, lequel veut faire de l’agro-écologie une politique nationale. Celle-ci a plusieurs objectifs : la souveraineté alimentaire, la revalorisation de la vie paysanne et de l’agriculture familiale, l‘adaptation à la croissance démographique et aux effets du changement climatique et enfin, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles.

Conscient de ses propres limites, il n’hésite pas à faire appel à de l’aide extérieure. Il demande conseil à l’agronome français René Dumont. Il propose également au philosophe décroissant et spécialiste en agro-écologie Pierre Rabhi de devenir son ministre de l’Écologie. Malheureusement, ce dernier décline. Sur le plan institutionnel, outre les CDR qui impliquent réellement la population, le personnel politique est régulièrement renouvelé, puisque la composition du gouvernement change chaque année. Pour finir, proche de sa mère et de ses sœurs, il développe une sensibilité féministe depuis son plus jeune âge. Il rêve de voir les femmes burkinabè libres. Selon lui, « la condition de la femme est (…) le nœud de toute la question humaine, ici, là-bas, partout ». Évidemment, Sankara accompagne toujours la parole d’actes. La journaliste Marie Roger Biloa explique que « c’est le premier dirigeant africain qui a donné des postes aux femmes autre que ministre de la Condition féminine ». Tant de positions qui pourraient bien inspirer notre Vieux Continent agonisant.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Sankara n’était pas parfait. Son populisme pouvait parfois être entaché d’autoritarisme. Il se montrait également intransigeant avec ses hommes. De plus, le débat sur son bilan économique n’est toujours pas tranché. Mais il aimait sincèrement son peuple dans toute sa diversité et voulait améliorer sa condition.Tandis que l’Europe a choisi de mépriser le peuple et de kidnapper la démocratie, il y a trente ans Sankara faisait le choix de s’appuyer dessus. Alors que l’Europe est au bord du désastre budgétaire, il y a trente ans Sankara a su réfléchir au problème d’un point de vue moral et pragmatique et agir contre. À l’heure du déclin industriel européen et de la phobie mondialiste, il y a trente ans, Sankara a utilisé le patriotisme économique pour relancer l’économie locale et a évoqué l’idée du protectionnisme africain (rappelant le protectionnisme européen agité par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse écologique, il y a trente ans Sankara a saisi le problème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

Nos Desserts :

Notes :

[i] Dans une interview portant sur la littérature, le 26 février 1986, à la question : « Vous emporteriez quelles œuvres si vous deviez vous retrouver sur une île déserte ? », Sankara répond : « Sûrement l’État et la révolution [de Lénine] ; c’est pour moi un livre-refuge que je relis souvent ; suivant que je suis de bonne ou mauvaise humeur, j’interprète les mots et les phrases de façon différente. Mais sur une île, j’emporterais aussi la Bible et le Coran. » Il poursuit plus tard : « Dans mes discours, il y a beaucoup de références bibliques et coraniques. Je considère que ces trois ouvrages constituent les trois courants de pensée les plus forts dans le monde où nous sommes. (…) L’État et la révolution donne une réponse à des problèmes qui nécessitent une solution révolutionnaire. Par ailleurs, la Bible et le Coran permettent de faire la synthèse de ce que les peuples ont pensé et pensent dans le temps et l’espace. » Lire l’entretien complet.

[ii] Bruno Jaffré, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort, L’Harmattan, 1997.

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